Contes et histoires des Créatures légendaires d'Irlande 

 

Caoilte aux longs pieds

            Dans le temps jadis, il y avait un couple qui demeurait à Grâin-leathan près de Baïle-an-Iocha, dans le comté de Roscommon. Ils étaient mariés depuis plus de vingt ans sans avoir d'enfant.

            Un matin, une fois, Diarmuid (le mari) sortit pour voir s'il pourrait tuer un lièvre. Il y avait beaucoup de neige sur la terre et un brouillard sombre qui était si épais que l'on ne pouvait rien distinguer à deux perches de soi. Diarmuid connaissait bien le terrain pouce par pouce à un mille à la ronde, mais néanmoins il s'égara. Il cherchait à aller à en endroit plein de bruyère sur le bord de la tourbière où étaient les lièvres. Il alla et il alla encore pendant bien des heures et il ne put trouver le bord. À la fin, il pensa à regagner sa maison, mais il ne le put. Il marcha jusqu'à ce qu'il fût fatigué et il alla s'asseoir quand il vit un vieux lièvre qui venait à lui. Diarmuid allongea la main et pensa lui donner un coup, mais le lièvre sauta de côté et lui dit :

- Retiens ta main, Diarmuid, et ne frappe pas ton ami.

Diarmuid tomba en faiblesse et quand il revint à lui le lièvre noir était devant lui et lui dit :

- N'aie pas peur de moi ; ce n'est pas pour te faire du mal, mais c'est pour te faire du bien que je suis venu vers toi cette fois-ci. Aie le courage et écoute-moi. Tu es égaré maintenant ; tu as marché sur la motte d'égarement et tu serais mort dans la neige si je ne t'avais pas pris en pitié. Je sais bien que tu en as tué beaucoup de ma race, et ils ne t'avaient causé aucun dommage. Mais après le mal que tu as fait, je te ferai du bien. Raconte-moi maintenant quel est le plus grand désir que tu aies dans ton cœur, sauf le ciel et je te le donnerai.

            Diarmuid réfléchit un moment et dit :

- Je suis marié depuis plus de vingt ans sans avoir un seul enfant et ni moi ni ma femme n'aurons personne au monde pour nous secourir dans notre vieillesse, pour nous étendre sur la table mortuaire et faire la lamentation après notre mort. Voici le plus grand désir qui soit dans mon cœur et dans le cœur de ma femme : que nous ayons un enfant, mais j'ai peur que nous ne soyons trop âgés.

- En vérité, vous ne l'êtes pas, dit le lièvre, ta femme aura un enfant dans trois trimestres à partir d'aujourd'hui et on ne pourra pas trouver son semblable sur la terre du monde. Maintenant suis ma trace dans la neige, elle te conduira chez toi. Mais qui que tu voies, ne raconte à personne de vivant que tu m'as vu, et promets-moi que tu ne tueras aucun lièvre désormais.

- Je te le promets, dit Diarmuid. Alors le lièvre partit devant lui jusqu'à ce qu'ils arrivent au pied de la maison.

- Voici maintenant ta maison, dit le lièvre, entre !

Quand Diarmuid fut entré, Rose, sa femme, lui fit bon accueil et dit :

- Où as-tu été tout le long du jour ? Je pensais aller à ta recherche. Tu es transi de froid et à moitié mort de faim.

- En vérité, tu as de la chance que je ne sois pas noyé dans une mare de tourbière ou englouti dans une carrière de sable. J'ai marché sur la motte d'égarement et je me suis égaré. Mais reçois ma parole et je n'irai plus chercher un lièvre aussi longtemps que je suis en vie !

            Ce fut bien et ce ne fut pas mal. Diarmuid ne pensait pas à autre chose qu'à l'héritier qui lui était promis. Quand il vit que Rose allait lui donner sûrement un héritier, il n'y eut personne au monde d'aussi joyeux que lui. il fit faire un berceau et préparer toutes sortes de choses pour le jeune héritier qui allait venir. Quand les voisins remarquèrent que Rose était dans cet état-là, ils dirent que c'était une merveille supérieure à tout, car Rose avait plus de cinquante ans et n'avait pas un morceau de chair sur elle, mais elle était aussi desséchée qu'une femme de soixante-dix ans. Tout le monde parlait de Rose et de Diarmuid. Quand les trois trimestres furent écoulés, Rose eut un fils. Diarmuid invita les vieilles femmes du village à un repas et une fête le jour où on baptisa l'enfant ; mais il aurait mieux fait de les laisser où elles étaient. Quand l'enfant naquit, il n'était pas comme un autre petit enfant : il avait quatre pieds de haut, était aussi mince qu'un bâton et ses pieds avaient plus d'un pied de long. Les femmes, jeunes et vieilles, s'étonnèrent, car elles n'avaient jamais vu auparavant un enfant comme celui-là. Diarmuid leur donna de l'eau-de-vie et elles chantèrent les louanges de l'enfant jusqu'à ce que tout fût bu. Alors elles se mirent à se moquer de lui.

- N'est-ce pas Diarmuid qu'on l'appelle ? dit une vieille qui était à moitié ivre.

- Si, dit une vieille, mais il n'est pas juste de l'appeler Diarmuid ; c'est le nom de Caoilte (caol-mince) aux longs pieds qu'il serait juste de lui donner.

- Et c'est le nom que nous lui donnerons, dit la première vieille.

            Rose écoutait cette conversation et cela la mit en colère. Elle appela Diarmuid ; elle lui dit tout bas à l'oreille que les femmes disaient du mal du jeune Diarmuid et elle lui dit de les chasser de la maison. Diarmuid aborda les femmes pour les mettre dehors et il n'y avait jamais eu en Grâin-leathan une querelle comme celle qu'il y eut entre Diarmuid et les femmes. Elles ne cédaient pas d'un pas et il fut nécessaire à Diarmuid de leur donner une cruche de poitin avant qu'elles bougeassent. Mais quoiqu'il en soit, le nom de «Caoilte aux longs pieds» resta au jeune Diarmuid toute sa vie.

            Quand le jeune Diarmuid eut dix ans, il avait plus de six pieds de haut, mais il était aussi mince qu'une gaule à pêche et ses pieds à partir de la cheville avaient un pied et demi de long et ils étaient aussi minces que ton pouce ; et il n'y avait pas de lévrier ni de chien en Irlande qu'il n'atteignît à la course. Il ne sortait que rarement, car les gens se moquaient de lui. Quand on jouait à la balle à la crosse, Caoilte ne demandait pas de crosse, il poussait la balle avec les pieds et s'il la trouvait devant lui, personne ne pouvait l'atteindre. À mesure que les années s'écoulaient, Caoilte grandissait. Quand il eut vingt et un ans, il avait plus de sept pieds et demi et il n'était pas une miette plus gros que quand il avait l'âge de dix ans ; il n'y avait pas plus de chair sur lui que sur une paire de pincettes, bien qu'il eût assez à manger et à boire et qu'il mangeât plus que sept. Les gens dirent que ce n'était pas un vrai homme qu'il était, mais un vieux lorgadân et qu'il n'avait pas du tout de boyaux. Mais Diarmuid et Rose pensaient qu'il n'y avait pas dans le pays un jeune homme à moitié aussi beau que lui ; ils pensaient qu'il deviendrait gros et qu'il engraisserait quand il cesserait de grandir, et que la chair lui viendrait. Mais elle ne vint pas.

            Un jour, une fois, Caoilte était avec son père sur la tourbière à faire des piles de tourbe, quand ils virent un lièvre qui courait aussi vite qu'il le pouvait et une belette à sa suite. La belette le serrait de près et il criait aussi haut qu'il pouvait. Caoilte courut après le lièvre et le prit avant que la belette l'eût atteint. Une grande colère s'empara de la belette et elle attaqua Caoilte. Elle le déchira et l'égratigna, lui jeta de la salive dans l’œil droit qu'elle aveugla. Puis elle partit et entra dans un tas de tourbe. Le lièvre, pendant ce temps-là était dans le sein de Caoilte et quand la belette fut partie, le lièvre lui dit :

- Je te remercie, Caoilté, tu m'as sauvé la vie cette fois-ci, mais tu es toi-même en danger. C'est une vieille sorcière que la belette, tu es borgne maintenant ; mais mets ta main dans mon oreille droite, tu y trouveras une petite bouteille d'huile. Enduis-en ton œil et la vue de ton œil sera aussi bonne qu'elle l'était auparavant.

            Il le fit et son œil recouvra la vue. Alors le lièvre lui dit :

- Laisse-moi partir maintenant et n'importe quand tu voudras lever un lièvre pour les chasseurs, viens vers le monticule de joncs au bord du lac et j'y serai. Il n'y a pas de lévrier ni de chien au monde capable de m'atteindre, et tu peux me prendre n'importe quand, mais, sur ce que tu as jamais vu, ne me livre pas aux chiens et aux chasseurs. Maintenant sois sur tes gardes cette nuit. La belette viendra te trouver cette nuit et te coupera la gorge si tu n'as pas dans ton lit le chat de Brighid Ni Mathghamhain. Tu entendras une voix dire : «C'est le chat de Brighid Ni Mathgh'ûin Qui a mangé le lard. C'est le chat de Brighid Ni Mathgh'ûin Qui a mangé le lard».

            Quand tu l'entendras pour la troisième fois, lâche le chat et tu n'auras aucun danger à craindre.

            Caoilte laissa aller le lièvre, revint chez son père et lui raconta tout ce qui était arrivé.

- Ah ! ah ! dit le père, le lièvre est ton meilleur ami ; suis son conseil, mais fais attention à toi. Ne raconte rien au monde à son sujet aux voisins et ne leur donne pas de sujet de conversation. Si tu leur racontes cette histoire, tu ne pourras demeurer dans cette paroisse ni dans les sept paroisses les plus voisines.

- En vérité, je ne suis pas si bête, dit Caoilte, je ne suis pas bavard depuis que je suis né, mais je te demande de ne pas en dire un mot à ma mère.

            Il sortit ce soir-là pour aller chez Brighid Ni Mathghamhain pour lui emprunter le chat et quand il fut près de la maison il vit un renard qui volait le jars de Brighid Ni Mathghamhain. Caoilte courut après lui et comme il le serrait de près, le renard laissa tomber le jars et entra dans un petit bois qui était auprès. Caoilte conduisit le jars à la maison de Brighid Ni Mathghamhain et lui dit :

- Il était sur l'épaule du renard lorsque je le lui ai enlevé.

- Je te remercie beaucoup, dit-elle, as-tu besoin de quelque chose ? Tu ne viens pas souvent en visite.

- Je viens te demander à emprunter ton chat, notre sac de farine est endommagé par les souris.

- Prends-le et volontiers, dit-elle, et garde-le jusqu'à ce qu'il ait tué toutes les souris de la maison, c'est un garçon capable de les chasser.

            Caoilte porta le chat chez lui et se mit au lit, mais le sommeil ne vint pas sur ses yeux. Environ une demi-heure avant minuit, il entendit la chanson :

« C'est le chat de Brighid Ni Mathghamhain

Qui a mangé le lard.

C'est le chat de Brighid Ni Mathghamhain

Qui a mangé le lard.

C'est le chat de Brighid Ni Mathghamhain

Qui a mangé le lard ».

            La troisième fois qu'il entendit ces paroles, la voix était près de lui, mais le chat était habile et sauta à terre et dit :

- Sorcière menteuse ce n'est pas moi, mais toi qui l'as volé.

            Et il attaqua la belette. Une telle bataille à coups de dents, de griffes et de tels cris, personne n'en entendit jamais. La pauvre Rose était folle de peur et elle ne pouvait dire aucun mot sauf :

- Chut, dehors le chat ! Et elle le répéta au point de s'enrouer.

            Le combat continua jusqu'à l'aube et alors la belette abandonna la lutte et entra dans le trou d'un four à chaux. Le pauvre chat n'avait plus de poil ni de peau à ce moment-là et quand Caoilte pensa l'attraper, il lui dit :

- Enduis-moi de l'huile que tu as trouvée dans l'oreille du lièvre.

            Caoilte le fit. Cela le guérit et le rendit aussi bien qu'il était la veille.

- Maintenant, dit-il à Caoilte, ton ennemi est mort, ne le crains plus.

            Caoilte prit du lait et le donna au chat, puis le chat retourna chez lui. Caoilte prit un balai et poussa dehors les poils et la peau ; mais il y avait des taches de sang sur le sol et toute l'eau qu'il y avait dans le lac ne les aurait pas effacées.

            Un jour, une fois, il y avait une grande chasse dans le comté de Roscommon et le daim se dirigea vers Grâin-leathan. Caoilte était dehors et il voyait venir le daim et les lévriers et les cavaliers à sa suite. Caoilte se mit à courir après le daim et un des chasseurs dit :

- Si tu peux le détourner avant qu'il ne traverse la rivière, je te donnerai une pièce d'or jaune.

            Pendant qu'il causait avec Caoilte, le daim était parti bien loin en avant, mais Caoilte ne tarda pas à le gagner de vitesse et il le détourna.

            Il s'arrêta alors jusqu'à ce que le chasseur vînt, et celui-ci lui donna une pièce d'or. Le daim se dirigea vers le lac, et comme les lévriers le serraient de près, il sauta dans le lac et nagea jusqu'à l'autre rive et les lévriers ne voulurent point aller à sa suite. Quand les chasseurs furent arrivés au bord du lac, ils se dirent l'un l'autre :

- Le daim est parti loin de nous et nous ne pourrons le revoir aujourd'hui ; il va aller au bois de Loch-Glinn.

Caoilte écoutait et dit :

- Je gagerais ma tête contre une pièce de dix pence que j'atteindrai le daim et que je vous le ramènerai avant qu'il ait fait la moitié du chemin vers Loch-Ghlinn ; si c'est votre volonté d'attendre une demi-heure ici, je ferai revenir le daim en arrière ou je vous donnerai la permission de me couper la tête.

- C'est bien, dirent-ils, nous attendrons une demi-heure.

            Là-dessus, Caoilte partit aussi vite qu'il put et il atteignit le daim à la colline de Brêuna-Môr. Il le détourna et ne fut pas long à le ramener de nouveau au bord du lac. Quand les chasseurs virent venir le daim, et Caoilte sur ses derrières, ils s'étonnèrent et ils dirent que Caoilte était un Farfadet et qu'il serait juste de le chasser de l'endroit. Mais ils n'eurent pas le temps de rien lui faire cette fois-ci, car les chiens partirent après les daims et ils durent les suivre. Le daim partit devant eux et se dirigea vers Caisleân Riabhach (Castlerea). Il entra dans un petit bois près de Baïle-an-locha (Ballinlough) et ils le perdirent. Les chasseurs entrèrent à Castlerea et cela mit fin à la chasse ce jour-là. Caoilte alla chez lui, très satisfait de la pièce d'or qu'il avait pour tout son travail du jour. Il la donna à son père et lui raconta tout ce qui était arrivé.

            Environ une semaine après cela, Caoilte était sur la tourbière en train de tirer de la bruyère pour faire de la litière pour la vache, quand les chasseurs revinrent par ce chemin et lui demandèrent s'il avait vu un lièvre.

- Je n'en ai pas vu, dit celui-ci, mais je sais où il y a du lièvre.

- Lève-le-nous, dit l'un d'entre eux nous te donnerons le prix d'une paire de souliers.

- Voilà une chose que je n'ai jamais portée ; dit-il, mais donne-moi le prix d'une paire de pantalons.

- Nous te le donnerons, dirent-ils.

- Donne-le-moi, dit celui-ci. J'ai gagné une pièce de dix pence aux chasseurs la semaine dernière et ils ne me l'ont pas encore donnée. Si je suis étrange à regarder, je ne suis pas sot.

            Ils lui donnèrent les cinq pièces et lui dirent de leur lever le lièvre. Il alla vers le monticule de jonc au bord du lac et il leva son ami le lièvre. Les chiens et les chasseurs partirent à sa poursuite. Il se dirigea vers la tourbière et ils ne purent l'atteindre. Les chasseurs vinrent cinq jours de rang et Caoilte leur leva le lièvre chaque jour, mais ils ne purent l'atteindre. Le sixième jour, ils dirent à Caoilte qu'il était sorcier et que c'était un lièvre enchanté qu'il leur levait.

- Si c'est votre idée, trouvez un lièvre vous-mêmes, dit Caoilte.

            Là-dessus, ils cherchèrent à le saisir, mais il était trop rapide pour eux. Ils le suivirent jusque chez lui et ils demandèrent à son père et à sa mère de le leur amener pour qu'ils le tuassent.

- Que vous a-t-il fait ? dit le père.

- C'est un Farfadet enchanté, dirent-ils.

            Quand Rose entendit cela, elle sortit en courant et sois certain qu'elle fit marcher sa langue. Mais il ne servait à rien qu'elle parlât ; ils dirent que si Caoilte ne sortait pas, ils mettraient le feu à la maison. Quand Caoilte entendit cela, il saisit le manche de la bêche, Diarmuid prit les pincettes et Rose la crémaillère. Caoilte sortit en courant et les attaqua avec le manche et les jetait à ses pieds. Pendant qu'il les jetait par terre, son père et sa mère les frappaient avec les pincettes et la crémaillère, en sorte qu'ils furent tous étendus sur le sol, sans être capables de frapper un coup. À mesure qu'ils revenaient à eux, ils partaient et enfin le dernier s'en alla. Au bout de deux jours, ils allèrent trouver le curé et se plaignirent vivement de Caoilte, de son père et de sa mère.

- J'irai trouver Diarmuid, dit le prêtre, et je prendrai des informations sur cette affaire.

            Au matin, le lendemain, le prêtre alla chez Diarmuid et apprit le sujet de la bataille. Il revint chez lui, envoya chercher les gens qui avaient déposé la plainte et leur dit :

- Diarmuid, sa femme, ni son fils n'ont aucun tort. Ils ne vous auraient fait aucun mal si vous n'aviez pas commencé, et le conseil que je vous donne, c'est de les laisser tranquilles.

            Ils ne furent pas satisfaits du conseil du prêtre, et ils formèrent le complot de brûler la maison de Diarmuid pendant la nuit, pendant que lui, sa femme et son fils dormiraient. Caoilte allait ce jour-là à la tourbière pour rapporter à la maison un panier de tourbe quand il rencontra le lièvre qui lui dit :

- Caoilte, une troupe d'hommes va venir cette nuit pour brûler la maison, avec toi, ton père et ta mère, mais je mettrai un brouillard sur leurs yeux ; ils s'égareront et ils ne trouveront pas leur chemin vers ta maison ni vers les leurs jusqu'au matin, et s'ils font une seconde tentative contre toi, ils seront noyés dans le lac.

            Ce soir-là, l'ordre fut porté de maison en maison que la troupe qui allait brûler la maison de Diarmuid fût au carrefour avant minuit. Environ vingt hommes se rassemblèrent en cet endroit-là et se dirigèrent vers la maison de Diarmuid, mais ils ne purent y réussir. Alors ils pensèrent à retourner chez eux, mais ils ne purent trouver leurs maisons ni aucune autre maison jusqu'à ce que vînt l'anneau blanc du jour. Alors ils se trouvèrent dans le même carrefour après avoir marché toute la nuit. À partir de cette nuit-là, ils ne troublèrent plus Caoilte, son père, ni sa mère, mais ils l'évitèrent comme ils auraient évité un espion ou un voleur.

            Un jour, une fois, Diarmuid était seul sur la tourbière et le vieux lièvre noir vint à lui, le même qui était venu à lui le matin où il s'était égaré, vingt-deux ans auparavant.

- Maintenant, dit-il, je suis venu te dire que court est le temps que vous avez ta femme et toi à être en ce monde, et si vous avez quelque chose à régler, faites-le vite, car vous n'avez qu'une semaine à être en ce monde.

- Et que fera Caoilte ? dit Diarmuid, sans personne pour le garder.

- Ne t'inquiète pas de Caoilte, dit-il, il est de ma tribu, Caoilte ; je l'emmènerai chez moi et sur ma parole il y sera plus heureux que s'il était au milieu de ses voisins. Tu n'es pas obligé de garder ce secret pour toi. Tu peux le raconter à qui tu voudras.

            Diarmuid s'en allait chez lui et très affligé, quand il rencontra le fils de son frère, et il lui raconta l'histoire du commencement à la fin.

- En vérité, si tu racontes cette histoire à n'importe quel autre, ta famille sera déshonorée et nous ne trouverons personne pour vous mettre dans la tombe.

- Je ne le raconterai à personne au monde, dit Diarmuid, sinon à Rose et au prêtre.

            Il alla chez lui et raconta l'histoire à Rose. Quand il eut fini, elle fut prise d'un accès de toux qui l'étouffa. Diarmuid et Caoilte l'enterrèrent. À la fin de la même semaine, Diarmuid lui-même mourut et le soir du jour où il fut enterré, Caoilte partit et on n'en a pas entendu parler depuis. Le fils du frère de Diarmuid ne garda pas le secret, et peu de temps après cela, l'histoire alla de bouche en bouche à travers le pays comme je te l'ai racontée. Beaucoup de gens dirent à la suite de cela qu'ils ont vu souvent Caoilte à côté du lac.

            Soit ! Mais nous avons espoir qu'ils sont dans le ciel.

 

Le petit garçon et le grand Géant

            Il y avait une fois un roi qui avait une fille. Elle se maria. Il arriva un jour que son mari n’était pas à la maison. Le Grand Géant de Reibhlean vint et l’emporta.

            Une année après, son mari se leva :

- Il y a aujourd’hui un an que ma femme est partie ; je vais aller la chercher aujourd’hui.

            Il partit et rencontra un parc à moutons. Il aborda le berger :

- A qui sont ces brebis? dit-il.

- Au Grand Géant de Reibhlean, au nord et au sud d’Erin, à la belle petite femme, fille d’un roi d’Erin ; grosse comme ton doigt coulait chaque larme sur sa joue blanche, pleurant son mari, pleurant son homme, pleurant ses trois frères, en sorte qu’elle regrette plus encore le petit garçon aux trois quartiers que les quatre hommes qu’elle a laissés en Erin, là-bas.

            Il partit et rencontra un homme debout à une porte:

- Laisse-moi passer, dit-il.

- Je ne te laisserai pas passer, dit le portier, que tu ne paies le péage.

            Il mit la main dans sa poche et lui tendit l’argent. Il ne s’arrêta pas qu’il ne fût à la maison du Grand Géant de Refbhlean. La femme le vit venir :

- Quel malheur, dit-elle, que tu ne sois pas resté à la maison ! Quand cet homme viendra ce soir à la maison, il te tuera.

            Ils eurent une journée de plaisir, jusqu’à ce qu’arrivât la nuit.

- Il vaut autant pour toi aller te cacher maintenant, dit-elle, avant que cet homme ne te voie.

            Elle le mit sous son lit. Il n’y était pas depuis longtemps que le Grand Géant de Reibhlean arriva, avec un grand daim en travers de ses épaules. Il le passa par le feu, par les cendres et le mit dans sa bouche.

- Frou ! Frâ ! Feasôg ! dit-il, je sens l’odeur de l’Irlandais menteur, fripon, qui se répand ce soir dans ma cour et mon château.

- Mon secret et mon amour, dit la femme, n’en sera-t-il pas ainsi tant que je serai là?

- Il y a cela et quelque chose de plus, dit le Grand Géant.

- J’ai été tout au haut de la maison et de petits oiseaux d’Erin sont passés et se sont posés sur moi. Voilà l’odeur que tu sens.

- Il y a cela et quelque chose en plus, dit-il.

            Il se leva et chercha en haut et en bas en sorte qu’il trouva l’homme sous le lit. Il l’en tira, prit une sombre baguette magique et il changea en un pilier de pierre. Une année après, son frère se leva :

- Il y a deux ans aujourd’hui qu’elle est partie et il y a un an aujourd’hui que son mari est parti à sa recherche et je vais partir moi-même la chercher.

            Il partit. Il ne s’arrêta pas qu’il ne fut à la maison du Grand Géant de Reibhlean. La femme le vit venir.

- Quel malheur, dit-elle, que tu ne sois pas resté à la maison. Quand cet homme viendra à la maison, il te tuera.

            Ils eurent une journée de plaisir et de chant jusqu’à ce qu’arrivât la nuit.

- Il vaut autant pour toi te cacher maintenant, dit-elle ; dans peu de temps, cet homme va venir à la maison.

            Il n’était pas caché depuis longtemps quand le Grand Géant de Reihhlean entra, une vieille bête blanche sur l’épaule. Il la passa par le feu et par les cendres et la mit dans sa bouche.

- Frou ! Frâ ! Feasôg ! dit-il, je sens l’odeur de l’Irlandais menteur, fripon, qui se répand dans ma cour et mon château ce soir.

- Mon secret et mon amour ! dit-elle, n’en sera-t-il pas ainsi tant que je suis ici?

- Il y a cela et quelque chose de plus.

- J’ai été tout au haut de la maison et de petits oiseaux d’Erin se sont posés sur moi, voilà l’odeur que tu sens.

- Il y a cela et quelque chose en plus.

            Il se leva et chercha en haut et en bas, en sorte qu’il trouva l’homme. Il l’emporta, prit une sombre baguette magique et en fit un pilier de pierre. Une année après, le second frère se leva :

- Il y a aujourd’hui trois ans qu’elle est partie. Il y a aujourd’hui deux ans et un jour que son mari est parti la chercher. Il y a aujourd’hui un an que mon frère est parti et je vais partir moi-même aujourd’hui.

            Il partit. Il ne s’arrêta pas qu’il ne fut à la maison du Grand Géant.

- Oh ! quel malheur ! dit-elle, que tu ne sois pas resté chez toi ! Quand cet homme viendra à la maison, il te tuera. Mon mari est étendu ici ainsi que ton frère.

            Ils eurent une journée de plaisir et de chant jusqu’à ce que vint la nuit.

- Il vaut autant pour toi aller te cacher maintenant, dit-elle, dans peu de temps, cet homme va venir.

            Elle le cacha. Il n’y avait pas depuis longtemps que le Grand Géant entra, un grand daim en travers de ses épaules. Il le passa par le feu et par les cendres et le mit dans sa bouche.

- Frou ! Frâ ! Feasôg ! dit-il, je sens l’odeur de l’Irlandais menteur, trompeur, qui se répand dans ma cour et mon château ce soir.

- Mon secret et mon amour ! dit-elle, n’en sera-t-il pas ainsi tant que je serai ici?

- Il y a cela et quelque chose de plus.

- J’ai été tout au haut de la maison. De petits oiseaux d’Erin se sont posés sur moi, voila l’odeur que tu sens.

- Il y a cela et quelque chose de plus.

            Il chercha en haut et en bas en sorte qu’il trouva l’homme. Il l’enleva. Il prit une sombre baguette magique et le changea en pilier de pierre. Un an après, un autre de ses frères se leva :

- Il y a aujourd’hui quatre ans qu’elle est partie. Il y a aujourd’hui trois ans que son mari est parti la chercher. Il y a aujourd’hui deux ans que mon frère est parti les chercher ; il y a aujourd’hui un an qu’un autre de mes frères est parti. Que le malheur et la pauvreté tombent sur moi si je ne vais pas chercher mes frères aujourd’hui !

            Il partit. Il ne s’arrêta pas qu’il ne fût à la maison du Grand Géant.

- Oh ! quel malheur que tu ne sois pas resté chez toi ! Quand cet homme viendra à la maison, il te tuera. Tes deux frères sont étendus là dehors ainsi que mon mari, et tu seras avec eux cette nuit.

            Ils eurent une journée de plaisir et de chant jusqu’à ce qu’arrivât la nuit.

- Il vaut autant pour toi, dit-elle, aller te cacher maintenant. Dans peu de temps, cet homme sera à la maison.

            Il alla se cacher. Il n’y était pas depuis longtemps que le Grand Géant entra, une grande vieille bête en travers de ses épaules. Il la passa par le feu, par les cendres et la mit dans sa bouche.

- Frou ! Frâ ! Feasôg ! dit le Géant, je sens l’odeur de l’Irlandais menteur, fripon, qui se répand dans ma cour et mon château cette nuit.

- Mon secret et mon amour ! dit-elle, n’en sera-t-il pas ainsi tant que je serai là?

- Il y a cela et quelque chose de plus.

- J’ai été tout au haut de la maison. Il y a eu des petits oiseaux d’Erin à se poser sur moi. Voila l’odeur que tu sens.

- Il y a cela et quelque chose de plus.

            Il chercha en haut et en bas en sorte qu’il trouva l’homme. Il l’emporta. Il le frappa avec une sombre baguette magique et le changea en pilier de pierre. Une année après, le petit garçon aux trois quartiers se leva :

- Il y a longtemps qu’est partie ma mère, dit-il, il y a longtemps que sont partis mes trois oncles et que le malheur et la pauvreté tombent sur moi si je ne vais pas les chercher !

            Il partit. Il apprêta sa poule et son gâteau d’avoine. Il partit et rencontra le pâtre des brebis :

- A qui sont ces brebis? dit-il.

- Au Grand Géant de Reibhlean, au nord et au sud de l’Irlande, à la belle petite femme, fille d’un roi d’Irlande ; grosse comme ton doigt coulait chaque larme sur sa joue blanche, pleurant son mari, pleurant son homme, pleurant ses trois frères, en sorte qu’elle regrette plus encore le petit garçon aux trois quartiers que les quatre hommes qu’elle a laissés en Erin là-bas.

- Laisse-moi passer.

- Je ne te laisserai pas passer, dit le pâtre des brebis, que tu ne payes le péage.

            Le petit garçon aux trois quartiers lui coupa la tête et continua sa route. Il ne s’arrêta pas qu’il ne fût à la maison du Grand Géant. La mère le vit venir :

- Oh ! mon fils chéri, dit-elle, c’est un malheur que tu ne sois pas resté chez toi ! Quand cet homme viendra à la maison ce soir, il te tuera. Ton père et tes trois oncles sont étendus là dehors.

            Elle l’étouffa de baisers, le noya de larmes ; elle l’essuya avec un manteau de soie et de satin et le coucha sur un lit de plume. Quand la nuit vint, elle descendit à l’endroit où était le petit garçon aux trois quartiers.

- Oh ! mon fils chéri, oh ! mon fils chéri, dit-elle, oh ! mon fils chéri, dans peu de temps, cet homme va venir a la maison et il vaut autant pour toi aller te cacher avant qu’il ne te tue.

            Le Grand Géant ne tarda pas à entrer, une grande vieille bête en travers de ses épaules. Il la passa par le feu, par les cendres et la mit dans sa bouche.

- Frou ! Frâ ! Feasôg ! dit-il, je sens l’odeur de l’Irlandais menteur, fripon, qui se répand dans ma cour et mon château cette nuit.

- Oh ! mon secret et mon amour ! n’en sera-t-il pas ainsi tant que je serai là?

- Il y a cela et quelque chose de plus.

- Oui, et je suis là, dit le petit garçon aux trois quartiers.

            Le petit garçon aux trois quartiers arriva.

- Que préfères-tu, dit le Grand Géant, lutter ou combattre dur?

- Je préfère lutter, dit le petit garçon aux trois quartiers ; j’ai pratiqué la lutte dans de petits villages, dans de grands villages, dans les villages de mon père et de ma mère.

            Ils se prirent l’un l’autre dans les dures étreintes de la lutte, en sorte qu’ils faisaient un œuf mou avec du roc, du roc avec un œuf mou, une fontaine d’eau vive au milieu du rocher gris. S’il venait quelqu’un du nord du monde au sud du monde, c’est pour regarder ces deux-là qu’il viendrait, en sorte que le soir et la fin du jour arrivèrent.

            Le petit garçon aux trois quartiers l’étreignit et l’enfonça en terre jusqu’aux genoux, et d’une seconde étreinte jusqu’à la pomme d’Adam.

- Une petite motte verte au-dessus de la tête, sale coquin, dit le petit garçon aux trois quartiers.

- Ne fais pas cela, dit le Géant, je te donnerai la moitié de ce qui est dehors et de ce qui est dedans.

- C’est à moi depuis deux jours, dit le petit garçon aux trois quartiers en faisant sauter sa tête à neuf sillons et neuf sillons.

            La tête revenait sur le corps. Il frappa à la tête sur le péricrâne.

- Ce n’est pas malheureux pour toi, dit la tête ; si je revenais sur le corps, ni toi ni les hommes d’Erin ne la sépareraient.

            Il entra. Il trouva la sombre baguette magique. Il frappa un coup sur son père et sur ses trois oncles. Ils se levèrent debout, comme ils étaient auparavant. Ils rassemblèrent ce qu’il y avait de richesses dehors et dedans et les emportèrent avec eux. Il s’en alla avec sa mère, son père et ses trois oncles ; ils arrivèrent chez eux et ils vécurent bien jusqu’à leur mort.

 

Les femmes-cygnes de la mer

            A Rinn-Culuisge (Roaringwater Bay), à l’ouest du comté de Cork, la mer pénètre profondément dans les terres, comme un fleuve, et les garçons qui demeurent dans le voisinage ont l’habitude de se réunir pour jouer, sur le bord, pendant les beaux jours.

            Un jour, un garçon d’environ quatorze ans était seul sur le rivage et regardait sans crainte sur la mer où il y avait des lueurs vertes produites par l’éclat du soleil, et pas un souffle de vent dans l’air. Il s’était assis souvent avant ce jour au bas du flot qui battait maintenant contre les pierres au-dessous de lui, mais il pensa qu’il n’avait jamais vu l’eau plus belle et plus séduisante, et il se dit à lui-même que s’il avait un bateau, il aimerait à aller faire une promenade ; mais il n’y avait pas de bateau en vue. Après avoir regardé quelque temps alentour, il aperçut une planche de bois tout près de lui, et en même temps il vit trois cygnes nager à la surface du golfe et venir vers lui. Ils tournèrent de-ci de-là, mais au bout de peu de temps ils arrivèrent devant lui.

            Le garçon fut pris d’une grande joie en voyant la forme des oiseaux. Il rassembla toutes les miettes de pain qu’il avait dans sa poche et les leur donna à manger. Il pensa qu’ils n’étaient pas sauvages ; ils semblaient si doux et si familiers ! Ils s’avancèrent tout près de lui, mais chaque fois qu’il essayait de les prendre, il ne réussissait pas à les toucher. Ils n’étaient pas depuis longtemps auprès de lui qu’ils semblèrent devenir encore plus beaux et plus brillants, et son désir de les prendre s’accrut.

            Pour satisfaire son désir, il prit la planche de bois, s’assit dessus et suivit les cygnes. Il dirigea la planche à sa volonté en plongeant rapidement les mains dans l’eau, comme on fait d’ordinaire avec les rames. Les cygnes continuèrent à aller devant lui, mais il ne pût les atteindre. En peu de temps, il se trouva au milieu de la mer. Il était fatigué et il s’arrêta de ramer ; alors il changea de couleur, de crainte de ne pouvoir regagner la terre. Mais les oiseaux s’approchèrent et se rassemblèrent autour de lui comme s’ils cherchaient à le remettre de son trouble, et ils firent en sorte qu’il oublia le danger où il était. Plein d’affection pour eux, il étendit rapidement la main pour prendre le plus beau de la bande, mais il porta trop lourdement sur le bord de la planche, il manqua son coup et il tomba dans les vagues de la mer.

            Quand il s’éveilla du saisissement qu’il avait éprouvé, il était étendu sur un lit de plumes, dans le château le plus beau qu’eût jamais vu œil humain et trois dames se tenaient au pied de son lit. L’une d’entre elles prit la main du jeune garçon et lui demanda aimablement comment il se faisait qu’il fût là.

- Je n'en sais rien, dit le jeune garçon, et il leur raconta le malheur qui lui était arrivé en route.

- Consens-tu à rester auprès de nous, enfin ? dit la plus jeune, nous te souhaitons la bienvenue. Mais si tu restes ici pendant trois jours, tu ne pourras jamais plus demeurer dans ton pays, car le vent et le soleil te gêneraient.

            Il était si charmé dans son cœur par la beauté du lieu qu’il promit de ne pas se séparer d’elles. Elles le conduisirent de chambre en chambre dans la maison ; chaque chambre l’emportait sur l’autre en beauté et en richesse ; elles étaient pleines de monceaux d’or et de riches soieries. Il avait souvent lu des descriptions du Paradis et il se demanda à lui-même si c’était là l’endroit qu’on appelait de ce nom.

            Il resta avec un grand plaisir dans son nouveau pays pendant cinq ans, mais au bout de ce temps il fut pris du désir de retourner voir ses parents et les gens de sa famille. Il craignait qu’il ne lui fût pas possible de le faire, et son cœur se remplit de tristesse et de trouble sans que les dames en eussent connaissance. Un jour qu’il était couché au pied d’un arbre et que des larmes coulaient sur ses joues, une vieille sans dents vint à lui et lui dit :

- Si tu me promets de m’épouser, je te conduirai chez toi demain.

- Je ne t’épouserai pas, dit-il, quand même tu aurais la moitié des richesses du monde.

            Elle ne l’eut pas plus tôt entendu dire ces mots qu’elle bondit hors de sa vue. En même temps, les trois dames, qui étaient à l’ombre d’une tour près de lui à écouter sa conversation, l’abordèrent : elles le remercièrent de la réponse qu’il avait donnée à la vieille femme, et lui dirent qu’en récompense, elles le feraient remonter chez lui.

            Au moment où le soleil se leva, le jour d’après, en s’éveillant, il se trouva assis sur un monticule, au bord de la mer, à peu de distance de la maison de son père. Lorsqu’il regarda devant lui, il vit les trois cygnes qui nageaient dans le même bas-fond où ils étaient cinq ans auparavant. Ils lui faisaient signe de la tête, comme s’ils lui disaient :

- Adieu, ami de notre cœur.

            Ce faisant, ils plongèrent sous l’eau et ils partirent sans qu’on sût ce qu’ils étaient devenus.

            Il se rendit chez lui, et il raconta l’histoire qui est rapportée ici. Comme son père et sa mère n’avaient pas d’autre enfant que lui, on peut s’imaginer comme ils furent joyeux de son retour, qu’ils n’espéraient plus. Les gens qui entendirent son histoire s’émerveillèrent mais ne le crurent pas, bien que ce fût la pure vérité.

            Au bout de peu de temps, il fut pris du désir d’aller au beau pays qu’il avait quitté pour revoir l’endroit où il avait demeuré, et ses amies, mais il ne savait comment accomplir son projet. Son père et sa mère se désolèrent qu’il voulut les quitter, eux qui n’avaient que lui, mais il ne voulut pas suivre leur conseil. Il alla au bord du golfe et se mit à pleurer, mais ce fut en vain, car il n’avait ni connaissance, ni information, ni secret sur l’endroit où étaient allés les cygnes. On ne put le forcer à s’éloigner de là et à n’y pas retourner, jusqu’à ce qu’il mourut à cette place même.

Contes de Cork

 

L’air merveilleux

            O’Connor était le roi des ménétriers d’Irlande. Dans la province de Munster, il n’avait pas son pareil. Son répertoire comptait bien des airs, mais il en connaissait un qui était vraiment extraordinaire. Il était capable de faire danser les vivants… et les morts. A la première note, les souliers vous tremblaient aux pieds comme si vous eussiez eu la fièvre ; vieux ou jeunes, tous y passaient ; on se mettait à danser, à danser comme des fous, tournant de tous côtés comme feuilles au vent, et cela tant que durait la musique.

            Aussi O’Connor était-il de toutes les noces, lui et sa cornemuse. Il s’y rendait, fidèlement accompagné partout de sa mère qui lui servait de guide, car le pauvre garçon était aveugle. Un beau jour, au village d’Iveragh, O’Connor avait déjà tant et tant fait danser la jeunesse que son gosier était aride comme un vieux parchemin.

- Voulez-vous un verre ? lui proposa-t-on.

- Inutile, passez-moi la bouteille !

            Et, empoignant la bouteille de whisky, il ne la rendit… que vide ! Et tout à coup, sans aucun avertissement, voilà que le ménétrier entame son air merveilleux. On eût dit qu’un grand vent de folie soufflait sur la place du village. O’Connor lui-même ne pouvait rester tranquille : il se balançait d’une jambe sur l’autre comme une barque par grosse mer. Et même sa vieille mère faisait aller ses os en cadence comme toutes les femmes de l’assemblée.

            Mais cela n’était rien en comparaison à ce qui se passait sur le rivage. La grève était couverte de poissons de toutes sortes qui sautillaient, voletaient, sautaient, replongeant en ressortant, se démenant de plus en plus vite, suivant le rythme endiablé de la musique. D’énormes crabes tournaient en rond sur une seule patte en vrais acrobates. Des phoques gigantesques, dressés sur leurs pattes malhabiles, s’avançaient vers le rivage à la tête de troupes de poissons, homards, langoustes, tous décidés à danser. C’était un extraordinaire spectacle de les voir ainsi suivre la mesure : morues, turbots, carrelets cabriolaient joyeusement ; dorades, maquereaux, harengs sautaient d’un air folâtre ; les bancs argentés des sardines arrivaient jusqu’au rivage. Les moules et les huîtres agitaient leurs coquilles en guise de castagnettes.

            Jamais on n’avait vu pareil spectacle… Inlassable, O’Connor jouait toujours… Mais voilà que, au milieu des poissons, apparut une jeune femme belle comme le jour. Elle avait une longue chevelure verte ; ses dents luisaient comme des perles, ses lèvres semblaient de corail et sa robe était blanche comme l’écume de la mer. Elle s’approcha d’O’Connor et lui chanta d’une voix mélodieuse :

- Je suis la dame de la mer et je demeure au fond des eaux. Viens avec moi et sois mon époux. Tu auras de la vaisselle d’or et d’argent, et tu règneras sur tous les animaux qui peuplent les mers.

            O’Connor se tourna vers elle :

- Merci madame, mais boire de l’eau salée ne me va pas!

            Alors, tout en dansant, la Dame de la Mer se prit à persuader le ménétrier. Autour d’eux, les gens dansaient et les poissons, tous les poissons de la mer, menaient aussi leur ronde.

            Enfin, la Sirène finit par convaincre O’Connor de l’accompagner au royaume marin. Sa mère lui cria bien revenir quand elle le vit atteindre le bord de la mer en compagnie de la belle étrangère. Mais il ne l’écouta pas. Il continua d’avancer toujours. Et voilà qu’une vague haute comme une maison arriva sur lui, prête, aurait-on dit, à l’engloutir ; il n’y fit aucune attention. Sa mère se prit à pleurer, mais, malgré ses cris et ses pleurs, elle ne pouvait s’arrêter de danser. Enfin, son fils se tourna vers elle et lui dit :

- Je suis bien heureux ma mère ! Je vais devenir le Roi de la Mer, et je te promets de t’envoyer tous les ans un…

            Mais il n’eut pas le temps d’achever… La dame aux cheveux verts, voyant une vague encore plus haute s’avancer, s’enveloppa avec le musicien dans un manteau à grand capuchon. La vague, dressée à une hauteur gigantesque au-dessus d’eux, retomba sur le rivage avec un fracas épouvantable.

            On ne revit plus jamais, jamais, le musicien, mais souvent, sur la côte de Kerry, par les nuits tranquilles, les mariniers entendent le bruit de la musique venant du fond de l’eau, et certains prétendent même reconnaître le son de la cornemuse O’Connor.

Contes du Kerry

 
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