Contes et histoires des Créatures légendaires du Pays de Galles

 

Les Fées et le Géant

            En ce temps-là, dans tout le pays de Galles, il n’y avait pas une région où il y eût plus de Fées que la vallée de Rhymney. Et c’est là qu’elles se trouvaient le plus heureuses. Les nuits où la lune brillait dans le ciel, on les voyait danser et chanter joyeusement sur la lande, et les habitants du pays se seraient bien gardés de leur causer le moindre tort tant elles étaient estimées et répandaient leurs bienfaits à ceux qui étaient dans le besoin.

            Or, il arriva qu’un cruel Géant vint s’installer à Gilfach Fargoed, juste au-dessus de la vallée. Sa demeure était une haute tour entourée d’un grand jardin dans lequel nul ne pouvait pénétrer car il était gardé par un redoutable serpent venimeux. Mais le Géant, lui, s’en allait toutes les nuits, armé de sa terrible massue, pour chercher des proies dans les alentours. Quand il rencontrait une Fée, il la tuait et la mangeait. Aussi, on n’entendit plus le chant des Fées et on ne les vit plus danser au clair de lune comme autrefois.

 

Le lac Bala

            Il y a bien, bien longtemps, là où s'agitent maintenant les eaux du lac Bala, s'étendait une vallée fertile. Au milieu de cette vallée, dans un somptueux palais, vivait un prince, cruel et injuste. « Rugir comme un lion et se comporter comme un ours n'est pas de mise pour qui a pouvoir sur les pauvre gens ». Il ne craignait pas Dieu, il ne respectait pas l'homme. Il opprimait tant les cinq paroisses de Penllyn et les tyrannisait tant que son nom était honni. Ceux auxquels il avait nui, s'en plaignirent à Dieu qui lui envoya un avertissement.

            Un jour que ce mauvais seigneur se promenait dans son jardin, il entendit une voix :

- La vengeance viendra.

            Il prit cet avertissement en riant avec dédain. Il semblait qu'il eut raison de s'en moquer car il s'enrichit et prospéra extrêmement. Il accumula un véritable trésor et épousa une noble dame qui lui donna un fils. Pour fêter la naissance de son premier-né, il organisa une fête splendide et envoya ses serviteurs pour y convier les plus hauts personnages du pays. Beaucoup trouvèrent une excuse pour ne point s'y rendre, mais beaucoup y vinrent. On leur servit des mets somptueux. On leur servit de toutes les viandes et de tous les alcools, ce qui ne s'était encore jamais vu ailleurs et pas une pièce de vaisselle ne fut posée sur la table qui ne fut en or, en argent ou en corne d'auroch. On se raconta de nombreuses histoires, on chanta de joyeuses chansons et lorsqu'il devînt plus agréable de danser que d'écouter des histories et des chansons, on dansa aux accents de la harpe. Vers minuit, on fit une pause.

            Le joueur de harpe demeurant seul dans un coin, entendit, soudain, un chuchotement à son oreille :

- Vengeance, vengeance.

            Il se retourna et aperçut un petit oiseau qui voletait autour de lui. Ayant attiré l'attention du musicien, l'oiseau vola lentement en direction de la porte. Le joueur de harpe ne le suivit pas. L'oiseau revînt et lui chanta plaintivement une seconde fois dans le creux de l'oreille :

- Vengeance, vengeance.

            Après quoi il s'envola de nouveau en direction de la porte, incitant ainsi le joueur de harpe à le suivre. Cette fois, le musicien le suivit, mais ayant franchi la porte il hésita. Une fois de plus, l'oiseau revînt vers lui et lui siffla tristement dans l'oreille et sur un ton plein d'amertume :

- Vengeance, vengeance.

            Le joueur de harpe sentit la peur monter en lui : il ne pouvait plus refuser de le suivre. Il continua donc à marcher dans la direction que lui indiquait l'oiseau. Ils avancèrent à travers fourrés et marais, l'oiseau voletant devant pour ouvrir la marche et le menant par des sentiers plus faciles et plus sûrs. S'il faisait mine de s'arrêter un instant, l'oiseau lui chantait :

- Vengeance, vengeance.

            Et il se sentait obligé de reprendre sa fuite. Enfin ils arrivèrent au sommet d'une colline, à une distance considérable du palais. A ce moment-là, il sentit la fatigue et la lassitude l'envahir - c'était un vieil homme. Il s'arrêta pour se reposer. Il attendit la semonce de l'oiseau, mais cette fois, bien qu'il tende l'oreille, il n'entendit rien d'autre que le crépitement du petit feu qu'il avait allumé.

- Quel idiot j'ai été, songeait-il maintenant, de m'être laissé aller à quitter le palais de cette façon ! Ils vont me chercher pour que je continue à jouer. Je vais me dépêcher d'y retourner.

            Dans sa précipitation, pourtant, le vieux musicien se perdit sur la colline et fut obligé d'y attendre l'aube. Quand les premiers rayons du soleil franchirent la chaîne des Berwyn, il regarda dans la direction du palais. Il fut stupéfait de n'en trouver aucune trace. La vallée tout entière était submergée par un lac immense et paisible, et il put distinguer, flottant à la surface des eaux, sa harpe.

 

Hu Gadarn

            Le peuple de Cymry n'a pas toujours habité l'île de Bretagne. Dans des temps obscurs, ils vivaient dans le Pays de l'Eté qui s'appelait Deffrobani.

            A l'époque où ils y séjournaient, un grand bienfaiteur apparut parmi eux, auquel on donna le nom d’Hu Gadarn, Hu le Puissant. Il inventa la charrue et leur apprit à cultiver la terre. Il les divisa en communautés et leur donna des lois qui régissaient combats et disputes.

            Sous son autorité, ils quittèrent le Pays d'Eté, traversèrent la Mor Tawch en coracles, accostèrent sur l'île de Bretagne et en prirent possession sous la protection de Dieu et de sa paix. Avant cela, personne n'avait vécu là. Elle n'était peuplée que d'ours, de loups, de castors et de bœufs sauvages ; personne donc, n'a de droit sur l'île de Bretagne, sauf les Cymry, qui furent les premiers à s'y installer. Ils lui donnèrent le nom de l'île de Miel, à cause de la grande quantité de miel qu'ils y trouvèrent. L’île de Bretagne est un nom plus tardif. Hu régnait sur eux avec justice. Il établit des règles sages et des rites religieux et ceux qui par la grâce de Dieu avaient reçu le don de la poésie furent chargés d'enseigner la sagesse. A travers leurs chansons, l'histoire et la vérité furent transmises à travers les âges jusqu'à ce que l'écriture soit découverte.

Peu de temps après leur arrivée sur l'île de Miel, les Cymry eurent à combattre un monstre nommé Afanc, qui rompit les digues de Llyn Llion, dans lesquelles il vivait et inonda leur pays. Ni pique, ni lance, ni flèche ne pouvaient transpercer sa peau. Alors Hu Gadarn prit la décision de le faire sortir de son repère et de l'emmener dans un endroit où il ne nuirait plus à personne. Une jeune fille le séduisit et l'attira hors de son antre aquatique, et pendant qu'il dormait, la tête sur ses genoux, on le ligota avec de longues chaînes en fer. Quand il s'éveilla et qu'il se rendit compte qu'il avait été trahi, il se redressa et arracha la poitrine de sa bien-aimée pour se venger, puis il se précipita dans son ancien refuge. Mais les chaînes étaient fixées à l'attelage de bœufs sauvages de Hu Gadarn qui le sortirent du lac et le traînèrent à travers les montagnes jusqu'à Llyn y Ffynnon Las, le lac de la Verte Source, dans la Cwm Dyli, la Snowdonia. Une brèche dans laquelle ils peinèrent est depuis baptisée Bwlch Rhiw'r Ychen, la passe de la Montée des Bœufs. L'un des bœufs laissa tomber l'un de ses yeux au moment où il faisait des efforts dans ce défilé : on appelle cet endroit Gwaun Lygad Ych, la lande de l'œil du Bœuf. Un étang se forma à l'endroit où l'œil tomba : c'est le Pwll Llygad Ych, l'étang de l'œil du Bœuf. Cet étang n'est jamais à sec bien qu'il n'ait pas de source pour l'alimenter, ni de ruisseau qui le traverse. Il ne bénéficie que de la pluie. Il n'est pas non plus d'eau qui s'en échappe : il possède toujours la même profondeur, il atteint le genou. L'Afanc ne put pas rompre les remblais du lac de la Verte Source ; mais il est encore dangereux de trop s'en approcher. Si un mouton tombe dans le lac, il est aussitôt entraîné vers le fond et un oiseau qui le survole de trop près prend beaucoup de risques.

 

L’inondation du Bottom Hundred

            Au début du 6e siècle, Gwyddno Garanhir régnait sur le Ceredigion. La plus intéressante partie de ses possessions était la grande plaine du Bottom Hundred, une vaste étendue de terre plane, qui s'étendait le long de cette partie de la côte qui dépend maintenant des contés de Merioneth et de Cardigan. Cette région était peuplée et fertile. Elle englobait soixante villes fortifiées, supérieures à toutes les villes et les cités de Cymry, à l'exception de Caer Lleon upon Usk, la cité du roi Arthur. Elle possédait encore un des trois ports privilégiés de l'île de Bretagne, qu'on appelait le port de Gwyddno, connu déjà des Phéniciens et des Carthaginois quand ils avaient accosté sur l'île en quête de métal en des temps reculés. Ces basses-terres étaient en dessous du niveau de la mer. Les habitants du Bottom Hundred avaient autrefois construit une digue de grosses pierres pour le protéger contre l'empiètement de l'élément dévorant. Ce rempart de pierres avait résisté aux violents assauts des vagues pendant des siècles quand le règne de Gwyddno commença. Des tours de guet avaient été édifiées le long de la digue et des gardiens avaient été désignés pour en surveiller les premières marques de défaillance ou de décrépitude. La majorité de ces tours et leurs compagnies de gardes étaient sous les ordres d'un château central qui dirigeait le port et dans lequel vivait le prince Seithenyn, fils de Seithyn Saidi, qui s'honorait du titre de Seigneur Haut Commissaire de la digue royale. A cette époque, Seithenyn était l'un des trois plus beaux ivrognes de l'île de Bretagne. Il laissait la digue à ses délégués, qui la laissaient à leurs adjoints qui la laissaient à elle-même.

            Un homme, un seul, remplissait pourtant son devoir. Il s'appelait Teithrin. C'était le fils de Tathral. Il avait la charge de la tour là où la digue se terminait à la pointe de Mochras, dans les hautes terres d'Ardudwy. Teithrin maintenait cette portion de la digue dans un excellent état et l'inspectait minutieusement et quotidiennement. Un jour, il s'aventura au-delà de la zone dont il avait la charge et put observer des signes de négligence qui le remplirent de consternation. Ceci l'incita à continuer jusqu'à ce que ses pas l'amènent à la limite sud de la digue, sur les hautes terres du Ceredigion. Ses collègues des tours lui firent bon accueil et il fut tout aussi bien reçu au château de Seithenyn : on supposait qu'il ne faisait qu'une promenade de santé. On ne lui fit aucune question et il se garda bien de demander quoi que ce soit. Il examinait et observait sans rien dire et quand il eut vu tout ce qu'il voulait, il se dépêcha de se rendre au palais de Gwyddno. Celui-ci était fait de pierres plates ramassées avec discernement sur les rives rocheuses de la Mawddach et s'élevait juste au-dessus de l'endroit où la rivière pénétrait dans la plaine du Bottom Hundred. Là au milieu des vertes forêts et des eaux étincelantes, Garanhir vivait dans une munificence de fête.

            A son arrivée, Teithrin fut informé par le portier que le couteau était dans la viande et la boisson dans la corne. Il y avait festin dans la grande salle et personne n'y pouvait entrer s'il n'était fils d'un roi allié ou artisan maître d'œuvre. La fête était partie pour durer tant de jours que Teithrin désespérait de délivrer son message. Il partit donc en quête du fils du roi, Elphin. Le jeune prince pêchait dans la Mawddach à un endroit où la rivière, ayant quitté ses montagnes natives et n'ayant pas encore pénétré dans la plaine, courait en alternant torrents et retenues et miroitait en traversant cette vallée pastorale. Il était assis sous un vieux frêne appréciant la douce lumière d'un après-midi d'automne, la mélodie et la beauté de l'eau qui courait, caressée par les rayons changeants du soleil qui avaient transpercé les feuilles. La musique monotone de la rivière et la profonde tranquillité de l'air faisaient tout sauf d'endormir Elphin. Son attention fut brutalement attirée par un souffle de vent soudain à travers les arbres et il entendit ou crut entendre, dans la bourrasque qui fondit sur lui, les mots:

- Prends garde à l'oppression de Gwenhudiw !

            La rafale de vent fut passagère : les feuilles cessèrent de s'agiter et un profond silence retomba sur la nature. Gwenhudiw était, il le savait bien, la Sirène Bergère d'Océan. Les vagues étaient ses brebis et chaque neuvième vague, laquelle est toujours plus importante que les autres, était son bélier. Ce n'était pas la première fois que la maison royale de Ceredigion avait été mise en garde contre son oppression. Gwyddno avait souvent entendu la même phrase mystérieuse portée par la brise. Elle avait tellement hanté son esprit et son imagination qu'il avait renoncé à prendre la mer et vivait à l'intérieur des terres, en se réfugiant aussi loin qu'il le pouvait afin de n'avoir pas à regarder cette immensité liquide. Elphin, aussi, avait déjà entendu cette prophétie, mais elle n'entamait guère ses récentes méditations. Il n'arrivait cependant pas à se persuader que ses mots n'avaient pas vraiment été énoncés près de lui. Il sortit de l'ombre des arbres qui frangeait la rivière et, de la berge rocheuse, regarda autour de lui.

            A ce moment, Teithrin l'aperçut et s'approcha de lui. Elphin ne le connaissait pas. Il lui demanda son nom.

- Je me nomme Teithrin, fils de Tathral.

- Et que cherchez-vous ici ? dit Elphin.

- Je cherche le Prince du Bottom Hundred, Elphin, le fils de Gwyddno Garanhir.

- Avez-vous dit quelque chose en vous approchant ? demanda Elphin.

- Non, dit Teithrin, je ne dis jamais rien.

- Vous avez pourtant parlé, dit Elphin, vous avez répété la phrase : Méfiez-vous de l'oppression de Gwenhudiw !

            Teithrin à nouveau nia avoir dit ces mots. Mais leur mystérieuse impression fit qu'Elphin écouta volontiers les informations sur le mauvais entretien de la digue royale et lorsqu'ils eurent parlé, le prince se résolut à accompagner Teithrin pour une visite de remontrance chez le seigneur Haut Commissaire.

            Ils passèrent par le centre du pays clos pour se rendre au port de Gwyddno, près duquel se dressait le château de Seithenyn. Ils marchèrent en direction du château en suivant une partie de la digue et Teithrin montra au Prince ses conditions d'entretien lamentables. La mer brillait avec la gloire du soleil couchant, l'air était calme et le blanc ressac qui venait avec légèreté s'éteindre sur le sable, se teintait du cramoisi du soleil couchant. Elphin détourna son regard de la splendeur éblouissante de l'océan pour contempler les vertes prairies de la plaine, les arbres au loin qui s'épaississaient en bois, les volutes de fumées s'élevant au-dessus d'eux, indiquant les maisonnettes isolées ou les villes peuplées, la muraille rocheuse des montagnes au-delà avec la forêt couchée à ses pieds, les précipices fronçant les sourcils au-dessus de la forêt et les nuages accrochés aux sommets rougeoyants réfléchissant les lumières de l'occident. Elphin contempla avec recueillement la plaine peuplée qui reposait dans le calme de la soirée entre les montagnes et la mer et pensa avec un profond sentiment de douleur secrète, au nombre effrayant de vies et de joies humaines qui dépendaient de ce monticule en ruine sur lequel il se tenait.

            Le soleil avait sombré dans la mer quand ils atteignirent le château de Seithenyn. Le bruit de la harpe et des chansons les accueillit quand ils s'en approchèrent. En pénétrant dans la grande salle toute entière illuminée par la lumière des torches, ils trouvèrent la maisonnée entière hurlant des louanges à la corne du buffle bleu :

            « Remplis bien la corne bleue, la corne bleue du buffle, remplis bien à ras bord la grande corne du buffle au bord argenté, pendant que le plafond de la salle s'effondre sous notre chant, remplis, remplis jusqu'au bord la profonde corne bordée d'argent »

            Elphin et Teithrin restèrent au bord de la salle avant qu'ils n'attirent l'attention de Seithenyn, qui, pendant le chorus agitait et vidait son gobelet en or. Le chœur avait à peine terminé qu'il les aperçut et immédiatement les interpella bruyamment :

- Soyez les bienvenus, tous les quatre.

            Elphin répondit :

- Grand merci, nous ne sommes que deux.

- Deux ou quatre, dit Seithenyn, c'est pareil. Soyez donc tous les bienvenus. Quand un étranger entre, la coutume veut qu'on lui lave les pieds. Chez moi, on lui rince le gosier. Seithenyn, fils de Seithyn Saidi, vous souhaite la bienvenue.

            Elphin répondit :

- Elphin, fils de Gwyddno Garanhir, le remercie.

            Seithenyn sursauta en comprenant qu'il était devant le fils du roi ; il s'inclina, dans l'intention de montrer sa courtoisie et invita le Prince à venir s'asseoir à sa droite. Teithrin restait à l'entrée de la salle. Seithenyn lui cria :

- Approche, compagnon, approche, assied-toi et prend un verre, et il lui indiqua le siège près d'Elphin.

- Prince Seithenyn, dit Elphin, je vous fais cette visite pour un sujet d'une extrême gravité. Des rapports me sont parvenus m'informant que la digue qui depuis si longtemps est sous votre responsabilité est dans un état déplorable et dangereux et présente des risques de rupture.

- Déplorable est une chose, dit Seithenyn, dangereux en est une autre. Tout ce qui est ancien décline. Que la digue soit ancienne, vétuste, je ne peux que l'admettre. Qu'elle présente des endroits pourris, je ne le nierai pas non plus. Que ce soit ce qu'il puisse y avoir de pire, je me porte très fortement en faux. Elle remplit bien sa mission, elle contient les eaux en-dehors du pays. Echanson, à boire.

- Les fondations, dit Teithrin, sont sapées et minées ; les piliers sont pourris, brisés ou déplacés et les vannes et les écluses fuient et craquent.

- Nos ancêtres étaient plus sages que nous, dit Seithenyn. Ils construisirent la digue avec toute leur sagesse et leur ingéniosité. Et si nous étions assez téméraires pour essayer de l'améliorer, nous ne ferions que la gâter. Cet ouvrage immortel a tenu pendant des siècles et tiendra des siècles encore, si nous n'y touchons pas. Il est solide, il fait bien son ouvrage, laissons le tranquille. Echanson, à boire !

            Elphin et Teithrin tentèrent encore de le raisonner, mais tout ce qu'ils disaient se heurtait à son assurance que tout allait bien concernant la digue, chaque tirade du Seigneur Haut Commissaire se terminant invariablement par les mots « Echanson à boire ». Il ne mit pas longtemps à s'écrouler de sommeil. Les membres de sa maison imitèrent bientôt l'exemple de leur chef et les paroles des hôtes et visiteurs furent bientôt interrompues par la lourde chute de leurs bancs des hommes abrutis par l'hydromel doré. Le chef s'affala et tous se retrouvèrent bientôt allongés sur le sol à l'exception des échansons.

            Elphin et Teithrin contemplaient avec dégoût cette scène de beuverie quand une porte latérale à l'autre bout de la salle, à gauche du siège de Seithenyn, s'ouvrit. Une très belle jeune fille entra accompagnée de son barde particulier et de ses dames de compagnie. C'était Angharad, la fille de Seithenyn. Elle fit une révérence empreinte de légèreté au Prince Elphin. Il regardait avec délice cette belle dame dont la beauté noble et sérieuse contrastait de façon si frappante avec les héros déchus de cette beuverie qui gisaient un peu partout à leurs pieds.

- Etranger, dit-elle, ceci semble être une place indigne de votre qualité ! Laissez-moi vous conduire dans un endroit où vous serez plus agréablement logé.

- Il semble qu'il soit encore moins adapté pour vous, jolie demoiselle, dit Elphin.

            Elle lui répondit :

- Le plaisir de son père est le devoir d'Angharad.

            Elphin fit une pause pour réfléchir à ce qu'il pourrait répondre à ceci. Angharad debout devant lui attendait ce qu'il allait dire. Pendant ce court instant de silence, une violente rafale de vent s'engouffra par les trous des murs.

- Cela présage d'une nuit de tempête, dit Elphin.

- Nous sommes habitués aux tempêtes, répondit Angharad. Nous sommes loin des montagnes, entre les basses-terres et la mer et les vents tourbillonnent tout autour en venant de tous les côtés.

            Il y eut un second grand silence. Puis il y eut une nouvelle bourrasque, grondant comme le tonnerre à travers les trous. Au milieu des convives assoupis et vautrés dans cette salle en désordre et sale, éclairée par des torches affaiblies et vacillantes, Angharad, toujours gracieuse, resplendissait dans sa beauté simple et incomparable. La bourrasque s'éteignit dans un murmure, s'enfla à nouveau dans un roulement de tonnerre et retomba dans un nouveau chuchotement. Au moment où elle s'apprêtait à mourir, mêlée aux murmures de l'océan, une voix qui semblait être l'une des nombreuses voix du vent, prononça la sentence pleine de menaces :

- Prenez garde à l'oppression de Gwenhudiw !

            Ils se regardèrent comme pour se demander si tous avaient bien entendu la même chose.

- Avez-vous entendu cette voix ? demanda Angharad, après un silence.

 - C'est la même que celle qui m'a déjà dit `Méfie-toi de l'oppression de Gwenhudiw’! dit Elphin.

            Teithrin se précipita sur le rempart. Angharad pâlit et s'appuya sur un pilier de la salle. Elphin était stupéfait, effrayé et préoccupé car il ne songeait qu'à elle. Les hommes endormis sur le sol firent un mouvement inquiet et échappèrent un cri. Teithrin était de retour.

- Qu'avez-vous vu ? demanda Elphin.

            Teithrin répondit :

- Une tempête arrive de l'ouest. La lune a décru pendant trois jours et elle est à moitié cachée par les nuages, juste visible au-dessus des montagnes. La ligne des nuages est noire à l'ouest ; elle se déplace rapidement et les vagues blanches s'écrasent sur le rivage.

- Ce sont les jours des grandes marées de printemps, dit Angharad. Les tempêtes quand elles viennent de l'ouest sont terribles : les embruns s'envolent par-dessus la digue et les déferlantes secouent la tour qui a son pied dans le ressac.

- D'où provenait cette voix que nous avons entendue tout à l'heure ? dit Elphin. Etait-ce le cri d'un ivrogne pendant son sommeil, un produit de notre imagination ou un avertissement des éléments ?

- Ce n'était pas une voix terrestre, dit Angharad, et pas davantage un produit de notre imagination car nous avons tous entendu « Prenez garde à l'oppression de Gwenhudiw ! » Très, très souvent, pendant les tempêtes qui ont lieu pendant les grandes marées de printemps, j'ai redouté de la voir dérouler sa puissance sur les champs du Bottom Hundred.

- Prions le Ciel pour qu'elle ne le fasse pas cette nuit, dit Teitlirin.

- Doit-on le redouter ? dit Elphin.

- Je pense, dit Teithrin, aux pourrissements de la digue que j'ai constatés et je redoute l'avertissement que je viens d'entendre.

            Un long moment de lourd silence suivit ces mots pendant lequel ils entendirent le grondement du vent et le bruit s'amplifiant de la marée montante, enflant toujours, dans un tumulte plus sauvage et plus menaçant. Avec une violence terrible, la tempête sembla exploser sur le rivage. Presque aussitôt, il y eut un fracas formidable. La tour, qui avait un pied dans la mer, avait pendant longtemps été sapée par le vagues. La tempête la jeta violemment dans le ressac, emportant avec lui une partie du mur de l'édifice principal et dévoilant à travers l'abîme, la blanche furie des déferlantes se détachant sur l'opacité de la tempête nocturne. Le vent s'engouffra dans la salle, et au hasard de sa course, souffla les torches et secoua la longue chevelure noire d'Angharad. Au fracas de la tour qui s'effondrait et aux cris des femmes, les dormeurs se relevèrent, et regardèrent avec un effarement d'ivrogne. Seithenyn se leva chancelant de son siège. Le Seigneur Haut Commissaire de la Digue royale s'appuya contre un pilier et regarda fixement la mer à travers la brèche du mur avec un étonnement hagard et sauvage. Puis il regarda Elphin et Teithrin, sa fille et tous les membres de sa maison, mais plus il regardait, plus sa vue se brouillait, plus il réfléchissait, moins il comprenait. Il sentit la bourrasque de vent, il vit la blanche écume de la mer. Ses oreilles étaient prises de vertige avec leur rugissement mêlé.

            Il demeurait dans un état second, appuyé contre le pilier et les yeux dans le vague, fixes et éblouis, il regardait sans les voir les vagues qui se brisaient.

- Les dormeurs du Bottom Hundred, dit Elphin, ceux qui sommeillent en paix et en sécurité, en faisant confiance à la vigilance de Seithenyn, que va-t-il leur arriver ?

- Il faut leur signaler en faisant un grand feu, dit Teithrin, s'il y a du combustible au sommet de la tour de garde.

- Cela évidemment a dû être négligé aussi, dit Elphin.

- Non, dit Angharad, c'était moi qui m'en chargeait.

            Teithrin s'empara d'une torche et monta à toute allure l'escalier de la tour Est. Quelques minutes après, la partie de la salle surplombant les déferlantes rougeoyait des reflets du brasier, un cramoisi de plus en plus soutenu teintant la tourbillonnante écume et drapant l'ombre épaisse des vagues embrasées. Un fracas inhabituel se mêla au mugissement des vagues. Teithrin se ruait dans la salle :

- Tout est fini ! La digue s'est rompue et la marée s'engouffre dans la brèche.

            Un autre pan du mur du château s'effondra miné par les vagues, et dans ce clair de lune blafard voilé par d'épais nuages, éclairé par la flamme rouge du brasier d'alerte, ils découvrirent un torrent se déversant de la mer dans la plaine et déferlant sous les murs du château qui, de même que les parties de la digue qui encadraient la brèche, continuait à s'écrouler progressivement dans les eaux.

- Qui a fait ça ? hurla Seithenyn. Montrez-moi l'ennemi.

- Il n'y a pas d'autre ennemi que la mer, dit Elphin, à laquelle, dans votre folie d'ivrogne, vous avez abandonné le pays. Songez, si vous le pouvez, à ce qui se passe en ce moment même dans la plaine. La tempête étouffe les hurlements de terreur de vos victimes, mais sachez que tous vous maudissent.

- Montrez-moi l'ennemi, hurlait Seithenyn, en brandissant avec fureur son épée au-dessus de sa tête.

- Il n'y a pas d'autre ennemi que la mer, dit Elphin, contre laquelle votre épée ne peut rien.

- Qui ose dire cela ? dit Seithenyn. Qui ose prétendre qu'il existe un ennemi sur terre contre lequel l'épée de Seithenyn est impuissante ? Regarde, regarde, je vais te prouver que tu te trompes.

            Et brusquement, il se précipita par la brèche et sauta dans le torrent, en continuant à agiter son épée.

- Oh ! Mon pauvre père, sanglota Angharad, en se cachant le visage sous son bras et en posant son front sur l'épaule d'une de ses suivantes.

- Nous devons quitter cet endroit, dit Teithrin, ou bien nous périrons sous ses décombres. Il ne reste qu'un seul passage possible. La digue ! A condition qu'elle n'ait pas cédé ailleurs entre ici et les hautes terres, et si nous pouvons rester debout dans cette tempête. Allons-y, les murs sont en train de fondre comme neige au soleil.

            Angharad, s'étant remise du choc de la disparition de son père, prit conscience du danger imminent. Le caractère de la femme galloise, volontaire et énergique face au péril, se réveilla en elle et en ses suivantes. Elles déployèrent tous leurs efforts pour assurer leur propre préservation. Se conformant aux conseils d'Elphin et de Teithrin et suivant leur exemple, elles s'emparèrent chacune d'une des lances posées contre les murs.

            Teithrin prit la tête, posant fermement l'extrémité de sa pique sur la terre et s'appuyant sur elle pour avancer contre le vent. Angharad suivit en procédant de même, Elphin emboîta le pas d'Angharad. Les suivantes suivirent Elphin et le barde ferma le cortège des femmes. Derrière eux venaient les échansons, et derrière eux avançaient en chancelant ceux qui étaient capables de marcher ou qui en avaient la volonté. Devant eux, ils avaient l'épaisse opacité de la tempête ; les brisants explosaient blancs dans le clair de lune blafard et à peine perceptible. Les eaux franchissaient le promontoire et montaient. Les lueurs rouges du brasier se reflétaient derrière eux. Le ressac s'enroulait sur le flanc de la digue et venait s'échouer à leurs pieds. Les embruns leur fouettaient le visage. Ils ne pouvaient progresser contre le vent qu'en prenant avec leurs piques un solide appui sur les rochers. Ils n'avaient pas avancé énormément quand la marée commença à redescendre, le vent à retomber un peu et la lune à percer de temps à autre la couverture nuageuse qui se disloquait, révélant la désolation de la plaine submergée par les eaux, couverte par ce furieux ressac aux tons argentés, miroitant sur les montagnes éloignées et découvrant l'interminable perspective de leur sentier isolé se dessinant en ligne irrégulière comme un ruban qui se perdait dans la nuit. Le petit matin parut avant qu'ils n'eussent atteint un lieu sûr. La pâle lumière du jour dévoila à quel point la destruction avait été horrible. Les vagues écumantes recouvraient la plaine fertile où s'étaient élevées des habitations et qui avait nourri une population prospère. De ses habitants, seuls avaient survécu ceux que Teithrin avait sorti du château de Seithenyn et quelques-uns qui alertés par le bûcher de la tour avaient pu se réfugier dans les hautes terres d'Ardudwy et d'Eryri, la ville la plus proche du royaume disparu de Gwyddno est Aberdovey.

            Si vous allez sur la plage, vous entendrez parfois au crépuscule d'une longue soirée, les carillons et les sonneries des cloches, parfois tout près, parfois très loin, bourdonnant bas et doux comme un appel à la prière ou comme carillonnant pour annoncer une victoire. Ces sons proviennent des cloches de l'une des églises submergées de Gwyddno, et ce sont ces cloches d'Aberdovey qu’évoque la chanson.

 

La grotte des jeunes hommes de Snowdonia

            Aussi innombrables qu'aient pu être les guerriers d'Arthur dans la grotte de Craig y Dinas, il existe pourtant une armée similaire endormie sous Snowdonia. Cette armée se trouve dans la falaise abrupte qui s'élève à gauche du sommet de Llyn Llydaw. Voici dans quelles circonstances eut lieu cette découverte.

            Un mouton était tombé sur une saillie du précipice. Un berger de Cwm Dyli, un fameux escaladeur, parvînt à atteindre cet endroit avec d'infinies précautions afin de secourir l'animal. A sa grande surprise, il découvrit, en partie cachée par des éboulements et de l'herbe, une ouverture dans la roche. Il la dégagea et vit qu'elle s'ouvrait sur une immense grotte qui s'enfonçait dans les entrailles de la montagne. Il y avait à l'intérieur une lumière éclatante. Il y regarda de plus près et découvrit une armée. Les guerriers innombrables étaient tous endormis et tenaient en leurs mains des baguettes blanches de noisetier. Il regarda un bon moment épiant le moindre signe indiquant qu'ils étaient sur le point de se réveiller, mais aucun ne bougea. En constatant qu'ils étaient si profondément endormis, il éprouva une grande envie d'entrer dans la grotte et de l'explorer. Mais comme il se contorsionnait pour pénétrer à l'intérieur, il heurta de la tête une cloche suspendue juste au-dessus de l'entrée. Elle retentit si violemment que le moindre recoin de l'immense caverne en renvoya l'écho. Tous les guerriers se réveillèrent, sautèrent sur leurs pieds et se mirent à pousser une terrifiante acclamation. Ceci effraya tellement le berger qu'il ressortit aussi vite qu'il put et fut à deux doigts de se rompre le cou en se précipitant dans le précipice.

            A partir de ce jour, sa santé déclina rapidement et il mourut avant terme. Personne depuis n'osa plus s'approcher d'aussi près de l'entrée de la grotte des jeunes hommes de Snowdonia.

 

Les Anciens du monde

            Autrefois, il y a fort longtemps, il y avait un aigle qui vivait dans les bois de Gwernabwy. Sa compagne et lui eurent des enfants et des petits-enfants et des arrière-petits-enfants et ainsi de suite sur neuf générations et même bien au-delà. Mais la vieille mère aigle mourut, laissant son époux seul, sans personne pour le consoler et pour le chérir sur ses vieux jours. Malgré sa très grande peine, il songea qu'il serait bon de se remarier avec une veuve de son âge. Ayant entendu parler de la vieille chouette de Cwm Cawlyd, il se dit qu'il pourrait peut-être l'épouser. Mais avant de prendre une décision définitive et pour éviter une mésalliance, il décida de se renseigner sur elle. Il avait un vieil ami, plus âgé que lui, le Cerf de Rhedynfre, dans le Gwent. Il s'en alla le trouver et lui demanda l'âge de la vieille chouette. Le cerf lui répondit ainsi :

- Vois-tu, mon ami, ce chêne près duquel je suis allongé? Ce n'est plus maintenant qu'une souche flétrie, sans feuilles ni branches, mais je me souviens de lui quand il n'était qu'un gland au sommet du plus ancien des arbres de cette forêt.

            Un chêne grandit pendant trois cents ans, puis il connaît trois cents ans de force et de maturité, puis il met trois cents ans pour décliner et retourner à la terre. Si l'on considère que soixante des cents dernières années de ce chêne se sont déjà écoulées, la chouette était vieille depuis les premiers souvenirs que j'en ai. Aucun de mes parents ne connaît son âge. Mais j'ai un ami beaucoup plus âgé que moi-même, le saumon de Llyn Llifon. Va le trouver et demande lui s'il sait quelque chose sur l'âge et l'histoire de la vieille chouette.

L'aigle s'en alla trouver le saumon qui lui répondit ainsi:

- Chacune des pierres précieuses de ma peau et chacun des œufs de ma ponte correspond à un an de mon âge. Et pourtant, la chouette était déjà vieille dans les premiers souvenirs que j'ai d'elle. Mais j'ai un ami beaucoup plus âgé que moi-même, le merle de Cilgwri. Il en sait probablement davantage sur la chouette que moi-même.

            L'aigle s'en alla, trouva le merle perché sur un dur silex et lui demanda s'il savait quelque chose sur l'âge et l'histoire de la chouette. Le merle lui répondit :

- Vois-tu ce silex sur lequel je suis ? Je l'ai connu si gros qu'il fallait trois cents jougs sur les bœufs les plus forts pour le déplacer. Il n'a jamais été usé autrement que par mon bec lorsque je l'y frotte chaque soir pour le nettoyer avant d'aller me coucher ou par le bout de mon aile qui l'effleure au matin à mon lever. Et pourtant je n'ai jamais connu la chouette plus jeune ou plus âgée qu'elle ne paraît aujourd'hui. Mais j'ai un ami beaucoup plus âgé que moi-même, le crapaud de Cors Fochno. Va le trouver et demande lui s'il sait quelque chose sur l'âge et l'histoire de la chouette.

            L'aigle s'en alla trouver le crapaud qui lui répondit ainsi:

- Je n'ai jamais rien mangé d'autre que la poussière de la terre et la moitié me suffit. Vois-tu ces hautes collines autour de ce marais ? J'ai vu cet endroit avant qu'elles ne soient pratiquement au niveau du sol. J'ai mangé toute la terre qu'elles contenaient, bien que je mange si peu de crainte que le tout ne soit consommé avant ma mort. Pourtant je n'ai jamais connu la chouette autrement qu'en vieille sorcière grise hululant dans les bois les longues nuits d'hiver et effrayant les enfants de sa voix comme elle le fait encore aujourd'hui.

            Alors l'aigle sut qu'il pouvait épouser la chouette, sans jeter l'opprobre et le déshonneur sur sa tribu. Et c'est depuis le jour de leurs fiançailles que l'on sait quelles sont les créatures les plus anciennes du monde. Il y a l'aigle de Gwernabwy, le cerf de Rhedynfre, le saumon de Llyn Llifon, le merle de Cilgwri, le crapaud de Cors Fochno et la chouette de Cwm Cawlyd, mais la plus ancienne de toutes, c'est assurément la chouette.

 

La chasse au trésor

            Les trésors cachés dans les montagnes du Pays de Galles sont en nombre infini, mais si vous n'êtes pas la personne qui doit les trouver, vous les chercherez probablement en vain. Et même si vous en trouvez un, vous ne pourrez pas le conserver à moins qu'il ne vous ait été destiné. Il existe des monceaux d'or enfouis dans une colline près du lac Arenig et un jour, Silvanus Lewis prit sa pelle et sa pioche pour aller en chercher. A peine avait-il commencé à creuser en profondeur qu'il entendit une terrible voix sépulcrale retentir sous ses pieds. La colline se mit à tanguer comme un berceau et le soleil se voila de nuages jusqu'à ce qu'il fasse noir comme dans un four. Des éclairs de leurs stries fourchues commencèrent à zébrer l'air tout autour de lui et le roulement du tonnerre se mit à rugir au-dessus de sa tête. Il laissa tomber sa pioche et se dépêcha de rentrer chez lui, à Cynythog, sans demander son reste. Avant qu'il y soit arrivé, tout était redevenu calme, paisible et serein. Mais il avait eu si peur qu'il ne retourna jamais chercher ses outils.

            Beaucoup d'autres furent ainsi découragés de poursuivre leurs recherches. Un fermier de Rhiwen, en voulant récupérer un mouton qui avait fait une chute dans les rochers, découvrit une grotte près de Marchlyn Mawr, le lac du Grand Cheval. Il y pénétra et y découvrit un grand trésor et des armes de grande valeur. Il tenta d'en prendre plein ses mains quand le tonnerre retentit au-dessus de sa tête plongeant la grotte dans une obscurité totale. Il chercha à tâtons la sortie aussi vite qu'il put. Quand il eut retrouvé la lumière accueillante du jour, il jeta un œil sur le lac. Celui-ci était agité en profondeur, et ses vagues crêtées de blanc s'engouffraient à travers les dentelures des roches, grimpant à l'assaut de l'endroit où il se tenait. Comme il continuait à regarder la tempête, il aperçut une coracle au milieu du lac. Dans celui-ci se trouvaient trois femmes d'une beauté extraordinaire ; mais le terrible aspect de celui qui ramait et les amenait vers l'entrée de la grotte le remplit d'effroi et lui donna la chair de poule. Il fut cependant capable de s'enfuir mais jamais plus ne retrouva la santé, ni la joie de vivre et la seule mention du Marchlyn suffisait à l'emplir d'une terreur insondable. Il existe un boyau rempli d'or dans le passage souterrain qui relie Castell Coch à Cardiff. Il est gardé par deux aigles dans une obscurité si profonde qu'on ne voit rien d'autre que le feu qui brille dans leurs yeux sans sommeil. Autrefois, une bande de gallois sans peur et sans reproche décidèrent de s'approprier ces richesses et partirent armés de pistolets chargés de balles en argent bénies par un prêtre. Ils s'enfoncèrent dans le tunnel suffisamment loin pour voir les yeux ardents des gardiens du boyau. Ils ouvrirent le feu mais les balles ricochèrent sur les plumes des oiseaux sans leur faire le moindre mal. Le sol se mit à osciller sous leurs pieds et les aigles les attaquèrent avec leur bec et leurs serres. Ils réussirent tout juste à s'en sortir vivants.

            Un berger qui arpentait la montagne près du lac Ogwen tomba par hasard sur l'ouverture d'une grotte. Il y pénétra et y trouva d'innombrables récipients et vases de bronze de toutes formes et de toutes tailles. Il essaya d'en prendre un dans le but de l'emmener chez lui, mais celui-ci était trop lourd pour qu'il puisse le déplacer. Il décida donc d'y renoncer passagèrement se disant qu'il reviendrait tôt le matin suivant avec quelques amis pour lui prêter main forte. Avant de s'éloigner, il obtura l'entrée de la grotte avec des pierres et des touffes d'herbes pour la dissimuler. Pendant qu'il faisait cela, il se souvînt qu'on lui avait dit que d'autres gens qui comme lui avaient découvert des grottes, avaient par la suite, été dans l'incapacité d'en retrouver l'entrée. Cependant il ne parvînt pas à trouver quelque chose qui lui convienne pour s'en faire un repère. Après s'être creusé les méninges pendant un bon moment, il échafauda un plan. Il prit son couteau et coupa en copeaux son bâton de berger se traçant ainsi un chemin jusqu'à ce qu'il atteigne un sentier qu'il connaissait bien. Il n'aurait qu'à suivre les copeaux pour retrouver la grotte. C'était un plan astucieux, mais il avorta. Au petit matin, quand le berger et ses amis revinrent à l'endroit où auraient dû se trouver les copeaux, ils ne retrouvèrent rien du tout. Tous sans exception avaient été ramassés par les Fairies. Le berger avait bien découvert un trésor, mais ce n'était pas l'homme auquel il était destiné. Ces vases étaient destinés à un Gwyddel - les Gwyddyl vivent maintenant en Irlande. Il viendra dans la région pour faire paître ses moutons et un jour, quand il ira sur cette montagne, quand le jour sera venu pour lui de l'emporter, un mouton noir à la tête mouchetée courra devant lui et l'emmènera tout droit à la grotte. Le mouton y entrera poursuivi par le berger Gwyddel cherchant à l'attraper. En entrant, il découvrira le trésor et en prendra possession. Car celui-ci a autrefois appartenu à son peuple, à l'époque où Gwyddyl et Bretons s'affrontèrent pour la possession de la Snowdonia.

            Si vous êtes un garçon et si vous avez un chien blanc avec des yeux gris argent - vous ne pouvez pas savoir à quel point cette race de chien peut sentir le vent - vous n'avez pas de temps à perdre pour vous rendre à Llangollen. Sous le Castell Dinas Bran, se trouve une grotte remplie de trésors. Le chien vous y guidera et vous deviendrez riche au-delà de toute espérance.

 

Le manteau en barbes de Rois

            Jadis sur l’île de Bretagne, il y avait deux rois qui s'appelaient Nynio et Peibio. Une nuit de pleine lune, comme ils se promenaient dans les prairies, Nynio dit :

- Regarde cet extraordinaire et gigantesque champ que je possède.

- Où cela ? demanda Peibio.

- Là, dit Nynio, ce ciel immense qui s'étend aussi loin que l'on puisse voir.

- Et toi, regarde, dit Peibio, ces innombrables troupeaux de vaches et de moutons que j'ai mis à paître dans ton champ.

- Où sont-ils ? dit Nynio.

- Ils sont là, dit Peibio. Cette immensité d'étoiles que tu vois, chacune avec son scintillement d'or, et la lune est leur bergère, qui surveille leurs déplacements.

- Ils ne peuvent pas paître dans mon pâturage, dit Nynio.

- Ils en ont le droit, dit Peibio.

- Ils n'en ont pas le droit, disait l'un.

- Ils en ont le droit, disait l'autre.

            Cette querelle dégénéra en une guerre acharnée au point que les armées et les sujets des deux rois furent pratiquement anéantis.

            Rhitta Gawr, le roi du Pays de Galles, entendant parler de l'entreprise de désolation à laquelle se livraient ces deux monarques, décida d'aller les combattre. Après avoir pris connaissances des lois et consulté son peuple, il marcha sur eux, les vainquit et leur coupa la barbe. Quand les autres rois de l’île de Bretagne, vingt-huit en tout, entendirent parler de cela, ils regroupèrent toutes leurs légions pour venger l'offense faite à ces deux rois ébarbés. Ils lancèrent une féroce attaque contre Rhitta le Géant et ses troupes. Une bataille impitoyable s'ensuivit. Mais Rhitta triompha.

- Ce champ immense est à moi, dit-il puis il rasa la barbe de tous ces rois.

            Il avait maintenant les trente barbes de rois. Quand les rois des pays voisins entendirent l'affront qui avait été infligé à tous ces rois privés de leur barbe, ils levèrent des armées pour aller combattre Rhitta et ses hommes. Ce combat fut titanesque. Rhitta remporta la victoire décisive. Il s'écria :

- Ce champ immense m'appartient.

            Il ordonna alors à ces hommes de raser la barbe de tous les rois. Puis il pointa son doigt sur eux :

- Voici les animaux qui broutaient dans mes champs mais je les en ai chassés ; ils n'iront plus y paître !

            Il ramassa alors toutes les barbes et s'en fit un manteau qui le recouvrit de pied en cape. Et Rhitta était deux fois plus corpulent que n'importe qui.

            Rhitta envoya ensuite un messager à la cour du roi Arthur pour dire qu'il s'était confectionné un manteau avec la barbe des rois et pour ordonner à Arthur de se couper soigneusement la barbe et de la lui envoyer. Sans le moindre respect pour sa prééminence sur les autres rois, cette barbe aurait sur son manteau la place d'honneur. S'il refusait, il le provoquait en duel : le vainqueur serait récompensé du manteau et de la barbe du vaincu.

            Arthur entra dans une colère terrible :

- S'il m'était permis de tuer un messager, tu ne repartirais pas vivant ! Est-il possible qu'un messager puisse porter le message le plus arrogant et le plus scélérat qu'un homme n’ait jamais fait délivrer à son suzerain. Par mon âme, Rhitta y perdra sa tête.

            Arthur rassembla son armée, marcha sur Gwynedd et affronta Rhitta. Les deux hommes combattaient à pieds. Ils échangèrent des coups si violents, si répétés et si puissants que leurs casques furent transpercés, leurs calottes brisées, leurs bras fracassés et leurs yeux aveuglés par la sueur et par le sang qui ruisselaient. Finalement, Arthur explosa de colère. Il rassembla toute sa force. Avec une férocité déchaînée et une vivacité extraordinaire, il leva son épée et l'abattit sur Rhitta. Son coup fut d'une telle violence, d'une telle animosité que atteignant Rhitta au sommet du crâne, il fendit le heaume, la peau et la chair et coupa son adversaire en deux. Rhitta rendit l'âme et fut enterré au sommet de la plus haute montagne d'Eryri. Et chacun de ses soldats vînt déposer une pierre sur sa tombe. Par la suite, on connut cet endroit sous le nom de Gwyddfa Rhitta, Rhitta's Barrow, mais les anglais l'appellent Snowdon.

 

Le pouvoir de la source de Saint Tegla

            A la ferme d'Amnodd Bwll, au pied du petit Arenig, vivaient autrefois un paysan qui s'appelait Robert Wiliam, sa femme Mari Tomos - à cette époque, une femme mariée conservait son nom de jeune fille - la mode d'en changer est récente au Pays de Galles - et leur fils unique Wiliam Robert, un fils prenant le prénom de son père comme nom de baptême. Le petit Wiliam était sujet à des crises d'épilepsie. Durant l'été de ses douze ans, son père et sa mère devinrent excessivement inquiets à son sujet car de nombreux signes d'une mort imminente se manifestèrent les uns à la suite des autres.

            L'un des pommiers du verger se mit à fleurir bien avant la date ordinaire, ce qui est un très mauvais présage. Le vieux coq qui durant des années s'était comporté comme n'importe quel chante-clair du pays se mit à chanter en plein milieu de la nuit et on dut lui trancher la tête avant qu'il ne prenne cette mauvaise habitude. Mari Tomos rêva qu'elle assistait à un mariage, ce qui évidemment signifiait qu'elle n'attendrait pas longtemps avant d'assister à des obsèques. Une nuit, un oiseau vînt frapper des ailes contre la fenêtre de la pièce dans laquelle Robert Wiliam et Mari Tomos dormaient. Alors le cœur de ces braves gens chavira à la pensée qu'il puisse s'agir de l'Oiseau Cadavre, cet oiseau sans plumes si particulier avec ses ailes couvertes d'une matière ayant l'aspect du cuir comme celles des chauve-souris, qui occasionnellement quitte le pays de l'Illusion et de l'Imagination pour venir battre des ailes contre les fenêtres des maisons que la Grande Faucheuse (King of Terrors) est sur le point de venir visiter.

            Une autre nuit, Robert Wiliam eut si peur qu'il rentra chez lui, tremblant comme une feuille, avec des heures de retard sur son horaire habituel. Il rentrait seul d'une foire à Bala en suivant la rivière Tryweryn, quand il vit dans la lumière déclinante une répugnante sorcière, vêtue d'une longue robe noire qui traînait sur la route. Son visage était pâle comme la mort avec de hautes pommettes osseuses et des yeux éteints profondément enfoncés dans ses orbites creuses. Elle avait de grandes dents noires qui avançaient et le nez court avec des narines largement ouvertes. Ses cheveux étaient gris et hirsutes. Ses bras étaient décharnés, ratatinés et démesurément longs, hors de toute proportion avec le reste de son corps. Elle faisait gicler l'eau de la rivière avec ses mains, accompagnant son geste d'un bruit très lugubre. Au début, Robert Wiliam ne comprit rien, puis il entendit très distinctement :

- Mon enfant, mon enfant, mon cher fils.

            Après avoir prononcé ces paroles, l'abominable apparition disparut. La pensée qu'il venait de voir la redoutable Cyhiraeth et que son cri annonçait la mort de son garçon chéri, glaça son sang dans ses veines. L'obscurité était tombée depuis longtemps quand il put repartir pour rentrer chez lui. Il n'avait guère progressé quand il aperçut un cierge des morts qui avançait devant lui sur la route. Il avait une flamme rouge, ce qui signifiait clairement que c’était un homme qui était sur le point de mourir et le cierge était court, ce qui annonçait la mort d'un enfant mâle. Cette succession d'horreurs nocturnes pétrifia presque Robert Wiliam. Quand il rentra chez lui, il était plus mort que vif.

            Le lendemain, il se rendit chez un homme sage de Trawsfynydd, pour voir s’il demeurait quelque espoir pour son fils. L'homme sage lui dit que sa seule chance était d'emmener le garçon à la source de Saint Tegla, dans le Denbighshire. Il lui indiqua ce qu'il fallait faire. Robert Wiliam conduisit son fils à Llandegla et procéda ainsi. Le garçon entra dans la source après le coucher du soleil, en tenant un coq dans un panier. D'abord il devait faire le tour de la fontaine trois fois en récitant un Notre Père. Puis il devait faire trois fois le tour de l'église, en répétant à nouveau le Pater noster. Après cela, il pénétra dans l'église, rampa sous l'autel et y dormit jusqu'à l'aube, la bible lui servant d'oreiller et ses vêtements de communion de couverture. Le matin, il déposa six pence sur l'autel, laissa le coq dans l'église et rentra chez lui avec son père. Robert Wiliam était très anxieux de savoir ce qui allait advenir du volatile, car s'il ne mourait pas dans l'église, il n'y avait aucune chance de guérison. A peu près une semaine plus tard, un messager vînt leur annoncer que le coq était mort et que par conséquent le mal lui avait été transmis. Que cela soit ou non, il est surprenant qu'en dépit du pommier qui avait fleuri avant terme, du coq qui chantait la nuit, de l'Oiseau Cadavre, de Cyhiraeth et du cierge des morts, Wiliam Robert recouvre complètement la santé et vécut jusqu'à un âge très avancé.

 

Pergrin et la Sirène

            Par un bel après-midi d'automne, au début du 18e siècle, un pêcheur de Saint-Dogmael, qui se nommait Pergrin, avançait à la rame à bord de son bateau près de Pen Cemaes. En regardant machinalement les rochers, il aperçut une jeune fille dans un renfoncement de la falaise. Pergrin était un homme curieux aussi décida-t-il d'aller voir ce que faisait cette dame mystérieuse. Il rama vers le rivage aussi doucement que possible, se laissa glisser de son bateau et rampa jusqu'à un endroit où il pourrait voir sans être vu. Il espionnait une adorable jeune femme ; enfin, jusqu'à la taille c'était une adorable jeune femme mais à partir de la taille c'était un poisson avec des nageoires et une queue plate. Elle peignait sa longue chevelure avec tant de soin et tant de concentration qu'elle ne prit pas conscience qu'elle était observée. Pergrin la contempla pendant un bon moment. Mais en même temps, il faisait travailler son esprit : il en arriva à la conclusion qu'il allait l'enlever. Il passa aussitôt à l'acte : il se précipita sur elle, la prit dans ses bras et l'emporta à son bateau. Là il la ligota fermement, et faisant pivoter son bateau dans la direction de Llandudoch - le nom gallois de St. Dogmael -, commença à manier vigoureusement ses avirons. Quand elle comprit dans quelle situation elle était, comme c'était une femme - au moins jusqu'à la taille -, elle pleura et supplia Pergrin de la laisser s'en aller. Pergrin, cependant, bien qu'il lui parlât avec beaucoup de gentillesse, rejeta la demande baignée de larmes. Il l'emmena chez lui et l'enferma dans une pièce.

            Il la traitait avec beaucoup de tendresse mais elle refusait de s'alimenter et de boire. Elle repoussait même l'excellent bouillon gras appelé cawl, avec des centaines d'yeux dedans et ne faisait rien d'autre que verser des larmes et supplier Pergrin de la relâcher. Un homme célèbre a dit un jour qu'il valait mieux avoir pitié d'une femme qui pleure que d'une oie qui marche nu-pieds. Mais Pergrin n'avait jamais entendu cet adage. Il n'aurait fait aucune différence s'il en avait eu l'occasion tellement il était compatissant. En voyant les yeux de cette superbe demi-femme devenir rouges et son nez constamment prolongé d'une goutte d'eau salée, il en fut profondément affecté. Qui plus est, comme elle persistait à refuser de s'alimenter, elle devenait maigre et osseuse. Pour renforcer ses angoisses, un de ses amis qui avait la réputation d'être un joyeux drille, lui raconta ce qui était arrivé à un homme de Conway qui avait enlevé une Sirène. Elle l'avait longuement supplié de plonger sa queue dans l'eau, mais il avait refusé et elle en était morte. Avant de mourir, elle avait maudit son kidnappeur et le lieu de sa détention. La santé du kidnappeur s'était alors détériorée et il était mort misérablement. Depuis cela, les gens de Conway sont si pauvres que lorsqu'un étranger parvient à apporter un souverain dans cette ville en forme de harpe, ils doivent traverser la baie jusqu'à Llansantffraid pour l'échanger.

Alors quand la prisonnière éplorée finit par dire à Pergrin :

- Si tu acceptes de me laisser partir, Pergrin, je t'avertirai par trois fois au moment où tu en auras le plus besoin.

            Il accepta son offre. Il l'emporta jusqu'au bas de la plage et la déposa dans l'eau. Elle s'enfonça immédiatement dans les profondeurs. Des jours et des semaines s'écoulèrent sans que Pergrin ne la revoie. Par un bel après-midi, il était à la pêche dans son bateau ; il y avait également beaucoup d'autres pêcheurs. La mer était calme et comme il y avait à peine un nuage dans le ciel, personne n'avait conscience du danger. Soudainement la Sirène surgit de l'eau bleue caressée par les rayons du soleil et se mit à crier très fort :

- Pergrin, Pergrin, Pergrin, relève ton filet, relève ton filet, relève ton filet.

            Pergrin obéit immédiatement, replia son filet en toute hâte et rama en direction du port au milieu des railleries des autres pêcheurs. A peine avait-il atteint le Pwll Cam qu'une terrible tempête éclata sur la mer : le vent se mit à souffler en violentes rafales et les vagues se déployèrent hautes comme des montagnes. Pergrin était au sec et en sécurité, mais tous les autres pêcheurs, ils étaient dix-huit en tout, périrent en mer.

 

Pourquoi le Dragon rouge est l'emblème du Pays de Galles

            Après la trahison des Longs Couteaux, le roi Vortigern réunit ses douze conseillers et leur demanda ce qu'il devait faire.

- Replie-toi vers les frontières éloignées de ton royaume, lui dirent-ils, et là, bâtis une ville fortifiée pour te protéger. Les Saxons que tu as reçus sont des traîtres et ils cherchent à t'assujettir par la ruse. Même toi vivant, ils chercheront, s'ils le peuvent, à s'emparer de toutes les contrées qui sont sous ta coupe. Ils chercheraient encore bien davantage à s'en emparer si tu venais à mourir !

            Le roi jugea ce conseil très avisé. Accompagné de ses conseillers, il se rendit à différents endroits de son territoire pour y rechercher un endroit satisfaisant afin d'y édifier une citadelle. Ils voyagèrent un peu partout, mais ils ne trouvèrent nulle part l'emplacement approprié jusqu'à ce qu'ils arrivent aux montagnes d'Eryri, dans le Gwynedd. Au sommet de l'une d'elles, qui s'appelait alors Dinas Ffaraon, ils découvrirent un endroit tout à fait adapté à l'édification d'une forteresse. Les conseillers dirent au roi :

- Bâtis ici une ville. Tu seras en sécurité si les barbares attaquent.

            Alors le roi envoya chercher des artificiers, des charpentiers et des tailleurs de pierres et rassembla tous les matériaux nécessaires à la construction. Durant la nuit, pourtant, tout disparut et au matin, il ne restait rien de ce qui avait été amené. Des matériaux, une seconde fois, furent récupérés un peu partout, et une seconde fois, ils disparurent durant la nuit. Une troisième fois, tout fut à nouveau préparé pour la construction, mais au matin, il n'en restait pas même une trace. Vortigern fit venir ses conseillers et leur demanda la raison de cette merveille. Ils répondirent :

- Tu dois trouver un enfant né sans père, le tuer et arroser de son sang le sol sur lequel tu construiras ta citadelle, sinon tu ne pourras pas mener à bien ton entreprise.

            Ce conseil ne parut pas aussi étrange au roi Vortigern qu'il l'est pour nous. En ces temps reculés, il y avait des usages très cruels liés à la construction. Parfois on sacrifiait une personne afin que son sang serve de ciment ; d'autres fois, on emmurait les gens vivants dans un nouvel édifice, et souvent il s'agissait d'un innocent petit enfant. Le roi trouva que ce conseil était bon et il envoya des messagers dans toute l’île de Bretagne pour rechercher un enfant qui fut né sans père. Après qu'ils eussent écumés en vain toutes les provinces, ils arrivèrent à un champ à Bassaleg, où un groupe de garçons jouaient à la balle.

            Deux d'entre eux se disputaient et l'un des deux dit à l'autre :

- O garçon sans père, il ne t'arrivera jamais rien de bon.

            Les messagers en déduisirent qu'il s'agissait du garçon qu'ils recherchaient. Ils l'enlevèrent et le conduisirent devant le roi Vortigern. Le lendemain, le roi, ses conseillers, ses soldats et leurs aides, ses artificiers, les charpentiers et les tailleurs de pierres se réunirent pour assister au sacrifice de l'enfant. Le garçon dit alors au roi :

- Pourquoi vos valets m'ont-ils amené ici ?

- Afin que tu y sois mis à mort, répondit le roi, et que le sol sur lequel s'élèvera ma citadelle soit imbibé de ton sang, sans quoi je n'aurai pas la possibilité de la construire ici.

- Qui, dit le garçon, vous a suggéré de procéder ainsi ?

- Mes conseillers, répondit le roi.

- Faites les venir ici, reprit le garçon.

            Ceux-ci vinrent et il les interrogea ainsi :

- Par quels moyens avez-vous appris que cette citadelle ne pouvait pas être construite sans que ce lieu ne soit arrosé de mon sang ? Parlez franchement et dites qui vous a parlé de moi.

            Puis il se tourna vers le roi :

- Je vous révélerai bientôt tout, mais je souhaite interroger vos conseillers et j'aimerais qu'ils vous parlent de ce qui se cache sous ce terrain.

            Ils ne pouvaient pas et admirent leur ignorance. Le garçon dit alors :

- Il y a un bassin ; venez et creusez.

            Ils firent ainsi et trouvèrent un bassin à l'endroit même qu'il avait indiqué.

- Maintenant, continua-t-il se tournant de nouveau vers les conseillers, dites-moi ce qui se trouve dans le bassin.

            Ils restèrent stupides et ne répondirent pas.

- Moi, dit le garçon, je peux vous en parler si vos conseillers ne le peuvent pas. Il y a deux vases dans ce bassin.

            Ils cherchèrent et les trouvèrent. Il continua à poser ses questions :

- Qu'y a t-il dans ces vases ? demanda-t-il ?

            Ils furent à nouveau muets comme des carpes.

- Ils contiennent une tente, dit le garçon. Séparez-les et vous la trouverez.

            Ceci étant fait sur l'ordre du roi, on trouva à l'intérieur une tente repliée. Le garçon poursuivant son interrogatoire, demanda aux conseillers ce qu'elle contenait. Mais ils ne savaient pas quoi répondre.

- Il y a, dit-il, deux serpents : l'un est blanc et l'autre est rouge. Dépliez la tente.

            Ils obéirent et on découvrit à l'intérieur deux serpents endormis.

- Regardez attentivement, dit le garçon, ce que ces serpents font.

            Les serpents commencèrent à se battre. Le blanc, s'étant redressé, se jeta sur l'autre au milieu de la tente et parfois le repoussait contre le bord de celle-ci ; ceci se répéta trois fois. Enfin le rouge en apparence le plus faible des deux, retrouvant sa force, expulsa le blanc de la tente, et ce dernier, poursuivi dans le bassin par le rouge, disparut. Alors le garçon demanda aux conseillers quel était le sens de cet extraordinaire présage, mais ils durent une fois de plus avouer leur ignorance.

- Maintenant, dit-il au roi, je vais vous révéler le sens de ce mystère. Le bassin est le symbole de ce monde et cette tente est votre royaume. Les deux serpents sont deux Dragons. Le serpent rouge est votre Dragon et le blanc, celui des Saxons, qui occupent plusieurs provinces et régions de l’île de Bretagne, s'étendant pratiquement d'une mer à l'autre. Finalement, cependant, notre peuple se redressera et repoussera les Saxons au-delà de la mer d'où ils sont venus. Mais vous devez abandonner cet endroit où vous n'avez pas la permission d'édifier une citadelle. Vous devez partir à la recherche d'un autre lieu pour y creuser vos fondations.

            Vortigern, ayant pris conscience de l'ignorance et de la tromperie de ses magiciens, ordonna qu'ils fussent mis à mort. Leurs tombes furent creusées dans un champ voisin. Le garçon eut la vie sauve. Par la suite, il devînt célèbre sous le nom du grand magicien Myrddin Emrys ou Merlin comme on dit en anglais. La montagne sur laquelle il mit à l'épreuve ses puissants pouvoirs fut rebaptisée par la suite Dinas Emrys au lieu de Dinas Ffaraon. Il demeura dans les Dinas fort longtemps, jusqu'à ce qu'il fut rejoint par Aurelius Ambrosius, qui le décida à l'accompagner au loin. Quand ils furent sur le point de s'en aller, Myrddin plaça tous ses trésors dans un chaudron en or et cacha celui-ci dans une grotte. A l'entrée de la grotte, il fit rouler une énorme pierre qu'il recouvrit de terre et d'herbe verte de façon à ce que personne ne puisse la trouver. Cette fortune, il la destinait à quelqu'un de bien particulier dans une génération future. Cet héritier devait être un jeune garçon blond aux yeux bleus et quand il viendra aux Dinas un brasier formera un cercle pour l'inviter à pénétrer dans la grotte qui s'ouvrira d'elle-même dès que son pied la touchera.

 

Les barbes du Géant

            En ce temps-là vivaient deux rois qui étaient bons amis. Leurs noms étaient Nynniaw et Pebiaw. Un soir d'été, ils se promenaient tous les deux sur la montagne alors que les étoiles brillaient dans le ciel. Tout à coup, Nynniaw s'arrêta, contempla le ciel un long moment, puis se retournant vers Pebiaw, il lui dit d'un ton hautain :

- Quelle belle campagne est la mienne !

- De quelle campagne parles-tu ? demanda Pebiaw.

- Le ciel tout entier ! répondit Nynniaw.

- En vérité ! s'écria Pebiaw, je ne comprends pas ce dont tu veux parler.

- Ce n'est pas difficile, pourtant, dit Nynniaw, le ciel que je regarde et que tu peux voir est à moi, et on ne trouverait jamais de campagne plus belle et plus étendue que celle-ci !

            Pebiaw fut fort contrarié par l'orgueil de Nynniaw, et il pensa au moyen de prendre sa revanche. Ils se remirent tous deux à marcher. Puis, au bout d'un moment, Pebiaw s'arrêta et dit :

- Quels troupeaux sont les miens !

            Ce fut au tour de Nynniaw de ne pas comprendre. Il demanda à Pebiaw de quoi il voulait parler.

- Ce n'est pas difficiles, répondit Pebiaw. Mes troupeaux, ce sont les étoiles, et ils sont innombrables. Et la lune est leur berger. On ne pourrait jamais trouver de troupeaux plus nombreux, ni de berger plus attentif à les garder.

            Nynniaw fut très mortifié de la prétention de Pebiaw. Il réfléchit un instant à la façon dont il pourrait prendre sa revanche, puis il dit :

- Il me semble que tu commets une injustice ! Tes troupeaux sont en train de pâturer dans ma campagne, et je ne pourrai le tolérer plus longtemps !

            Ils se disputèrent tous deux avec âpreté. Pebiaw prétendait qu'il n'y avait pas de champ plus vaste que le ciel pour ses troupeaux, et Nynniaw lui répliquait qu'il n'avait aucun droit à laisser ses bêtes sur ses propres pâturages. Ils en vinrent à se faire la guerre. Chacun d'eux forma des troupes de guerriers et ils se combattirent sans ménagement.

            La nouvelle parvint aux oreilles du Géant Ritta, qui avait sa demeure sur la montagne du Glyderfawr, près de Llanberis. C'était un être cruel et orgueilleux qui avait pris l'habitude de couper les barbes de tous ses adversaires malheureux. Ces barbes, il les conservait précieusement afin d'en faire le manteau le plus rare et le plus chaud du monde. Quand il entendit que Nynniaw et Pebiaw se faisaient la guerre à propos du ciel et des étoiles, il alla les attaquer en personne. Il les vainquit et leur coupa la barbe à tous les deux. Lorsqu'ils apprirent cela, les rois du voisinage se rassemblèrent et allèrent combattre le Géant. Mais ils furent tous vaincus les uns après les autres. Ritta leur coupa la barbe à chacun et déclara fièrement :

- Voilà les animaux qui ont brouté mes pâturages ; je les en ai chassés, et désormais ils n'oseront plus y reparaître.

            Puis, avec les barbes qu'il avait conservées, il se fit faire, par les meilleurs artisans qu'il put trouver, un long manteau qui descendait jusqu'à terre.

- Voilà qui est bien, dit le Géant, mais mon manteau aurait encore plus de valeur si je pouvais y ajouter la barbe du roi Arthur.

            Il se rendit sans tarder à la forteresse de Tomen-y-Mur, près de Ffestiniog, où résidait alors le roi Arthur qui rentrait d'une expédition dan le Nord. Là, il se présenta devant le roi au moment où il était en train de dîner en compagnie de ses principaux guerriers. Il avait revêtu son manteau de barbes sur lequel manquait un emplacement, et d'une voix tonitruante, il cria :

- Roi Arthur ! Sache que je suis Ritta Gawr, seigneur des montagnes, et que je me suis donné pour mission de poursuivre l'oppression et l'injustice des rois. J'en ai déjà vaincu beaucoup et je leur ai pris leur barbe afin de l'en faire un manteau qui sera l'insigne de ma puissance. Mais ce manteau serait incomplet sans ta barbe, puisque tu es le plus célèbre, et aussi le plus injuste de tous les rois de ce monde. Mais je veux que tu sois honoré davantage que les autres rois ; je ne te ferai pas l'injure de me battre avec toi au risque de t'infliger une blessure ou même de te tuer, ce dont je serai vraiment très affligé. Aussi, je te demande, devant tous ces hommes réunis autour de toi, de me livrer ta barbe de ton plein gré. Fais-la-moi parvenir par deux de tes meilleurs compagnons, et ensuite, lorsque j'aurai complété mon manteau, viens te présenter à moi pour te déclarer mon vassal. Si tu refuses ma proposition, je partirai d'ici et je t'attendrai dans la prairie qui domine le lac Llydaw. Là, je te ferai arracher de force ta barbe du menton, et cela à rebours pour que tu puisses en souffrir davantage.

- J'irai à ton rendez-vous près du lac Llydaw, répondit Arthur.

            Et sans ajouter un seul mot, il se remit à manger. Ritta le Géant, un instant décontenancé, quitta les lieux en proférant les pires menaces contre le roi. Quand aux compagnons d'Arthur, ils dirent tous qu'ils voulaient aller combattre le Géant et lui rabaisser son orgueil.

- Taisez-vous ! leur répondit Arthur. Je suis le seul concerné par cette affaire et c'est moi qui irai combattre le Géant.

            Les guerriers le suivirent néanmoins jusqu'au lieu de la bataille. Celle-ci fut longue et féroce, mais à la fin, Arthur tua le Géant qui s'écroula avec un grand cri sur les pierres qui bordaient le lac. Alors il ordonna à ses hommes d'enterrer là le Géant et d'apporter une pierre afin de le cacher à tout jamais. Ils firent ainsi, et c'est pourquoi la montagne appelée Snowdon se dresse aujourd'hui au-dessus du lac Llydaw.

            Mais, depuis ce temps-là, il y a des aigles qui tournoient autour du mont Snowdon. On dit que, lorsqu'ils volent très haut dans le ciel, c'est un signe de victoire, mais que, en revanche, quand ils volent au ras de la montagne, c'est un signe de désastre. C'est du moins ce qu'on raconte dans le pays, car pour dire la vérité, les aigles tournoient en cet endroit pour guetter le moment où ils pourront se repaître du corps du Géant qui gît sous cet amas de pierres.

 

Le creux de Helig

            Il y a bien des générations, la belle région fertile qui s'étend de Gogarth, plus connu sous le nom des Grands Ormes, à Bangor, et de Llanfair Fecahn à Ynys Seiriol - Puffin Island est l'autre nom plus inquiétant de cette butte cernée par la mer - était administrée par Helig ab Glannach et appelée Tyno Helig ou le Creux d'Helig.

            Helig avait une fille, Gwendud. Elle était aussi belle que Gwenhwyfar (Guenièvre), l'épouse d'Arthur, mais elle était mauvaise, perverse, cruelle et fausse. Elle était aimée et courtisée par le fils de l'un des barons de Snowdon, et elle l'aimait en retour autant qu'elle était capable d'aimer quelqu'un d'autre que Gwendud, fille de Helig. Elle ne voulait cependant pas l'épouser car il ne possédait pas de col d'or. Tathal, c'était ainsi que s'appelait ce prétendant, avait essayé à maintes reprises de gagner cette distinction Féerique, mais avait toujours échoué. Comme Gwendud campait sur ses positions, il décida qu'il se procurerait un col par n'importe quel moyen.

            Rhun, le fils de Maelgwn Gwynedd, avait lancé une expédition dans le Strath Clyde, et après avoir brûlé et pillé cette région, il avait ramené à Caer Rhun un grand nombre de prisonniers dont il espérait tirer rançon. Le premier captif dont la liberté fut rachetée par sa parentèle était un jeune chef qui avait gagné un col d'or dans les guerres contre les Pictes. Tathal se présenta à lui et lui proposa de lui servir de guide. Il le fit passer par le Perfeddwlad, et là il le poignarda lâchement, puis s'empara de son col d'or. Quand il fut de retour, il raconta sa propre version des faits : ils avaient été assaillis par une bande de voleurs, dirigés par un seigneur hors-la-loi qu'il avait tué en combat singulier. Gwendud alors accepta de devenir son épouse et Tyno organisa une grande fête, y conviant toute sa parentèle et celle du futur. Un joueur de harpe de Bangor fut chargé d'accompagner le festin en musique. Ce joueur de harpe possédait le don de seconde vue. Il demanda à l'échanson de venir lui dire s'il voyait quelque chose d'extraordinaire quand il descendrait au cellier pour y tirer l'hydromel. La nuit venait à peine de tomber quand l'échanson terrorisé vînt dire au joueur de harpe :

- Un torrent a envahi le cellier et des centaines de petits poissons nagent dedans.

- Si nous voulons rester en vie, filons, dit le joueur de harpe.

            Les deux hommes profitant de l'obscurité prirent la direction de la montagne. Ils étaient à peine sortis de la salle du banquet qu'ils entendirent le sombre rugissement d'une grande masse d'eau. Puis ils entendirent des cris de terreur qui leur glacèrent le sang. En se retournant, ils distinguèrent à peine l'écume des puissantes lames de fond qui les poursuivaient. Bientôt l'eau leur lécha les talons. Ils avaient beau courir à perdre haleine, plus d'une fois ils faillirent être submergés par le déluge vengeur. Ils atteignirent enfin Rhiwgyfylchi, le souffle coupé et épuisés. Là, à l'abri des vagues qui les avaient pourchassés, ils restèrent jusqu'au matin. Quand le soleil se leva, ils découvrirent une étendue d'eau frémissante là où il y avait eu le Creux d'Helig. La mer ne restitua jamais sa conquête.

            Des hommes de Conway, en pêchant certains jours de juillet quand la mer est plate, ont vu les ruines du palais de Helig profondément enfouies sous la surface des eaux ; mais cette vision porte malheur, car tous les hommes qui ont un jour aperçu les murs et les tours immergés sont morts peu de temps après.

 

La cour engloutie

            Benlli, un mauvais prince de Powys, était marié depuis longtemps et ne supportait plus le laisser-aller de sa femme fanée. Un jour qu'il chassait dans la Forêt Verte, il aperçut une jeune femme d'une éblouissante beauté sur un cheval. Il eut immédiatement le coup de foudre. Il y revînt donc le lendemain et la revit, mais cette apparition s'évanouit avant qu'il eut été capable de lui adresser la parole. Le surlendemain, la jeune femme réapparut. Il s'adressa à elle la suppliant de venir vivre avec lui dans son palais :

- Il va falloir que vous mettiez votre épouse dehors, dit la jeune femme, et quand ce sera fait, je vous épouserai. A une condition cependant. Vous devrez me permettre de m'absenter une nuit par semaine et ne jamais me demander ni où j'étais, ni ce que j'ai fait. Si vous me promettez cela et si vous ne revenez pas sur votre parole quoi qu'il arrive, ma beauté ne connaîtra aucune altération avant que les hauts roseaux et que les grands joncs ne poussent dans votre grande salle.

            Le prince lui fit le serment solennel qu'il respecterait cette clause et la Jeune Femme de la Forêt Verte l'accompagna à la cour pour vivre avec lui. Le Prince n'eut pas à répudier sa vieille épouse : elle était partie avant que la nouvelle épouse ne vienne usurper sa place. Pendant longtemps, le Prince vécut heureux avec sa jeune femme dont la beauté semblait devenir chaque jour plus rayonnante.

            Il la couvrait de cadeaux, lui donnant en outre une splendide couronne de béryl et de saphir et une bague enchâssée d'un magnifique diamant prix de la rançon d'un roi. Son amour était si grand qu'il n'éprouvait aucune difficulté à se soumettre à la condition qu'il avait juré de respecter. Le temps passant, pourtant, le mystère de son absence toutes les sept nuits commença à l'intriguer ; il devînt très malheureux. Neuf ans environ après son mariage avec la Jeune Femme de la Forêt Verte, il organisa une grande fête à laquelle il invita entre autres un ecclésiastique érudit du nom de Wylan. Wylan était féru de magie. Il remarqua qu'en dépit du somptueux banquet composé de viandes exquises et de vins raffinés et accompagné de chants allègres, quelque sombre secret rongeait l'esprit du Prince. Quelques jours après, le Pasteur s'en vînt trouver le Prince et lui demanda :

- Que le Christ t'ait en sa sainte grâce, Benlli, quel sombre secret rend ton front si soucieux ?

            Le Prince alors lui raconta qu'il avait rencontré la Jeune Femme de la Forêt Verte neuf ans plus tôt et qu'elle était devenue son épouse sous condition qu'elle puisse s'absenter une nuit sur sept sans qu'on la suive.

- Quand chouettes et grillons se font entendre, elle quitte ma couche et je reste allongé seul jusqu'à l'apparition de l'Etoile du berger. Alors un sommeil de plomb s'abat sur mes paupières et lorsque le soleil se lève, je sors d'un sommeil agité pour la trouver à nouveau à mes côtés. Ce grand mystère pèse lourdement sur mon âme. Je ne trouve aucun soulagement dans ce riche banquet. Ma vie toute entière n'est plus que chagrin.

- Je peux t'aider à retrouver la paix, dit Wylan au Prince affligé, si tu veux me céder la Jeune Femme de la Forêt Verte et accorder aux moines du Monastère Blanc une dîme annuelle sur tout ce qui broute sur tes terres et sur tout ce qui coule dans tes caves.

            Le Prince accepta le marché. Wylan, le clerc, ayant pris son livre à fermoir se rendit avant minuit aux rochers qui se trouvent près de la Tombe du Géant (Giant's Grave). Il pénétra dans une grotte qui menait à Fairyland et se mit à plat ventre. Une dame s'approcha rapidement de la grotte. Elle était vêtue comme une reine et sa couronne étincelait dans le clair de lune : c'était la Jeune Femme de la Forêt Verte. Quand elle pénétra dans la grotte, l'ecclésiastique commença une puissante invocation, disant aux esprits :

- Rendez au Prince Benlli sa tranquillité d'esprit, car il a promis aux moines du Monastère Blanc une dîme annuelle sur tout ce qui broute sur ses terres et sur tout ce qui coule dans ses caves. Il m'a confié la Jeune Femme de la Forêt Verte : donnez-lui à jamais l'apparence qu'elle a en ce moment et que jamais elle ne me quitte. Je prête serment qu'elle sera mienne devant la Croix qui se dresse près de la ville du Monastère Blanc. Transportez-la là-bas avant l'aube où je la rejoindrai pour l'épouser.

            Par le biais de ses connaissances occultes, il rendit ces mots irrévocables. Puis il sortit de la grotte et se dépêcha de se rendre à la Croix. Là une sinistre ogresse l'attendait : elle souriait et lui roulait des yeux larmoyants et enamourés. Des poils gris clairsemés poussaient sur son menton fripé et ses cheveux ressemblaient au lichen qui pousse sur les vieux arbres des vergers. Elle tendit vers l'ecclésiastique un doigt osseux portant la bague au diamant étincelant que Benlli avait donnée à la Jeune Femme de la Forêt Verte:

- Prends-moi dans tes bras et serre-moi très fort, dit-elle avec un rire horrible, car je suis la femme que tu as fait serment d'épouser. Je suis maintenant une ignoble ogresse ; mais il y a trente ans, j'étais l'épouse épanouie de Benlli. En perdant ma beauté, j'ai perdu son amour ; j'ai donc eu recours à la magie. A la condition de revenir dans cette grotte où tu m'as vu entrer pour y être une ogresse une nuit par semaine, j'ai obtenu de retrouver ma jeunesse et ma beauté. Grâce à elles, j'ai pu à nouveau séduire le Prince en devenant la Jeune Femme de la Forêt Verte. Je lui ai promis que ma beauté ne s'altérerait pas jusqu'à ce que les hauts roseaux et les grands joncs ne poussent dans sa salle. J'ai tenu ma promesse : les eaux ont maintenant submergé le Prince et son palais et roseaux et joncs poussent déjà dans la grande salle des banquets. Le sort que tu as jeté concernant la tranquillité retrouvée de Benlli est également exaucé, mais il s'agit du repos de la mort. Nos sorts se sont contrariés et rien ne peut changer nos destinées. Epouse-moi maintenant, comme tu en as fait serment par invocation et trouve avec moi ta récompense, une dîme de brochet qui ose manger dans les vertes prairies du palais et une dîme de l'eau qui coule dans ses caves.

            C'est ainsi que le clerc Wylan fut la première victime de sa conspiration avec les puissances de la nuit. On donna aux eaux qui submergèrent Benlli et son palais le nom de Llynclys, ou la Cour Engloutie. Cela se trouve à l'est du Pays de Galles, près de la ville d'Oswestry. Quand la surface du lac est plate et limpide, on peut apercevoir à de grandes profondeurs ses tours et ses cheminées. Le souvenir du clerc qui tomba dans son propre piège, est perpétué dans le nom de deux lieux : Croes Wylan, la Croix de Wylan et Tre Wylan ou Wylan's Stead, tous deux également près d'Oswestry.

 

L’adieu de Ned Puw

            La caverne Tal Clegir pénètre dans une colline allongée, abrupte, nue et déchiquetée. Près de son entrée, l'herbe est épaisse et abondante et les bruyères y croissent paisiblement, s'enchevêtrant et s'étranglant l'une l'autre. Autrefois, il était dangereux de s'approcher à moins de cinq pas de cet. Il arriva une fois qu'un renard, pourchassé par une meute de chiens qui le serraient de près en aboyant, filât tout droit vers l'entrée. Brusquement, il fit demi-tour les poils hérissés en proie à une épouvantable terreur et se précipita au beau milieu de la meute comme si n'importe quoi de naturel, quand bien même il se fut agi d'une mort terrestre, eut été préférable aux immondes horreurs surnaturelles dissimulées dans la grotte. Il réussit à s'enfuir, cependant, car aucun des chiens ne voulut s'en approcher : son pelage était comme incendié par des lumières vertes, jaunes et bleues, comme l'aurait fait une profusion de feux follets. A une autre occasion, Elias ap Ifan, qui avait été pendant plus de vingt ans un ivrogne de première catégorie, arriva en titubant à la limite de l'espace prohibé et rentra chez lui sobre comme un chameau à la stupéfaction de sa famille. Après cela, Elias devînt un autre homme.

            Par un crépuscule brumeux d'une veille de Toussaint, un berger rentrait chez lui en compagnie de son chien. Quand il arriva à cent mètres de la caverne, il entendit provenant de la roche surplombant l'entrée de faibles accords de musique. Quelques minutes après, il distingua une silhouette qu'il connaissait bien, un violon en bandoulière et les jambes toujours en mouvement.

- Ha, ha, s'écria le berger tout joyeux. Voilà notre vieux Ned Puw. Je sais qu'il a parié qu'il danserait jusqu'au bas de la colline en jouant du violon.

            A peine avait-il dit cela qu'il se rendit compte avec effroi que Ned entraîné par son violon cabriolait à moins des cinq fatals pas requis. Il cria à plusieurs reprises pour le mettre en garde et l'écho lui renvoya sa voix, mais Ned Puw semblait être devenu sourd comme un pot ; il continuait à jouer et à danser avec toute la suffisance du monde. Cela ne plaisait guère au berger de l'abandonner à son destin sans tenter quelque chose pour lui porter secours. Il courut et s'approcha aussi près qu'il put avec l'intention de le tirer hors de la zone dangereuse avec sa longue canne de berger. En s'en approchant, il vit alors que le visage de Ned était pâle comme un mort, que ses yeux vitreux regardaient sans voir et que sa tête se balançait mollement sans plus être reliée à ses épaules. Il continuait à jouer du violon mais ses bras paraissaient maintenir le mouvement de l'archet sans le moindre contrôle de leur maître. Avant que le berger ait pu tenter quoi que ce soit, il fut aspiré, littéralement, dans la caverne par quelque invisible engeance, continuant toujours à jouer et à danser, de la même façon que le brouillard est aspiré par le soleil levant en été. Pétrifié de terreur, le berger se rendit compte qu'il pourrait compter chaque poil sur le dos de son chien qui se tapissait et tremblait entre ses jambes, comme le vent froid hurlant et gémissant, hérissant d'abord un cheveu puis un autre. Quelque pouvoir mystérieux semblait l'enraciner à cet endroit et il dut avoir recours à un effort de volonté considérable pour s'en écarter et reprendre son chemin.

            La veille de la Toussaint, vous pouvez si vous en avez le courage vous approcher de l'entrée de la grotte et vous entendrez l'air que Ned Puw est en train de jouer. Certaines nuits durant les années bissextiles, vous pourrez même le voir : une étoile se trouve en face de l'ouverture de la caverne et l'éclaire en profondeur. Là se trouve le malheureux violoneux grattant son instrument et cabriolant et là il restera pour ce que nous en savons, grattant et cabriolant pour l'éternité. Un musicien qui vînt là une veille de Toussaint pour écouter les accords qui sortaient de la caverne consigna l'air par écrit et le baptisa l'Adieu de Ned Puw.

 

Le garde-manger de Wrath

            Les légendes sur les Géants féroces abondent en Cornouailles, mais c'est assurément Wrath de Portreath qui fut le plus féroce et le plus cruel de tous.

Wrath vivait dans une gigantesque grotte que l'on appelait son «garde-manger». Il s'y allongeait en guettant les navires de passage, se relevait et se précipitait sur eux en pataugeant dans les eaux de la mer et les attaquait, tuant les marins d'une simple pichenette de ses énormes doigts. Puis il sélectionnait soigneusement les plus beaux spécimens pour son souper et attachant les bateaux à sa ceinture, il remorquait son butin jusque dans sa caverne. Même ceux qui, pêchant avec circonspection dans un endroit qu'ils pensaient à suffisamment grande distance, n'étaient pas à l'abri du danger. Wrath leur lançait d'énormes rochers du haut des falaises. Les marins de Saint-Ives évitaient donc à tout prix, le «garde-manger», prétendant que tout ce qui y entrait n'en pouvait pas ressortir.

            Il y a quelques années, la voûte de Portreath s'effondra et devînt une gorge à ciel ouvert dans laquelle la mer s'engouffre à marée haute, laissant entrevoir aux habitants et pêcheurs des environs un prodigieux gouffre. Mais fort heureusement Wrath a disparu ; la perte de sa demeure l’obligeant, sans doute, a quitté les lieux. Il n’en reste pas moins que son garde-manger, connu sous le nom de « garde-manger de Ralph » maintenant, a gardé sa terrifiante réputation, même s’il est l'une des curiosités les plus spectaculaires de la côte à falaises de Portreath.

 

Le Géant Bolster

            Les Géants occupent une place prééminente dans le folklore de Cornouailles. Selon la légende, la région de Penwith en était autrefois infestée, et notamment par le Géant Bolster !

            Bolster devait être d'une taille absolument gigantesque puisqu'il pouvait poser un pied sur Carn Brea (la haute colline près de Camborne) et l'autre sur les falaises à proximité de Sainte-Agnès - à environ neuf kilomètres de là à vol d'oiseau - ce qui fait qu'il devait mesurer 18 kilomètres de haut. Bolster avait un caractère exécrable. C'était de plus une brute d'une rare violence qui terrorisait le pays et semait l'épouvante dans le cœur des habitants.

            Un jour, il jeta son dévolu sur la chaste et pieuse Sainte Agnès. Il en tomba amoureux fou et la poursuivit sans répit de ses assiduités. Sainte Agnès ne voulut rien entendre. Rebutée par ses attentions constantes, elle exigea de lui qu'il lui donne une preuve d'amour. Pour elle, il devait remplir de son sang une grotte creusée dans la falaise de Chapel Porth. L'épreuve parut facile à Bolster. Après tout, il en était quitte pour quelques litres. Sainte Agnès savait, elle, que cette grotte était sans fond et communiquait avec la mer ! Il enfila son bras à l'intérieur, se l'entailla avec un couteau et attendit ainsi que la caverne se remplisse ; ce qui ne se réalisa pas bien évidemment. Finalement Bolster y perdit tant de sang qu'il en mourut. Ainsi, Sainte Agnès fut-elle délivrée de ses avances inopportunes.

            Le Géant y laissa cependant son empreinte. Les falaises de Chapel Porth portent encore aujourd'hui une tache rouge que l'on dit être l'endroit où le sang du Géant se répandit dans la mer.

 

Le Cheesewring

            La légende nous rapporte que le Cheesewring date de l'époque des Saints et des Géants. Les Géants estimaient que les Saints implantaient trop de lieu de prêche, sacralisaient trop de sources, réclamaient trop d'impôts sur les récoltes de la terre et de la mer si durement gagnées et bénéficiaient de trop d'attention. Les Géants se réunirent sur Bodmin Moor pour décider de ce qu'ils allaient faire. Les Géants étaient contrariés car ils habitaient la Cornouailles bien avant les Saints. Les Géants prirent Uther pour chef car c'est lui qui avait le plus de cervelle et les épaules les plus larges. Saint-Tue, un saint de moindre importance, n'avait béni qu'une seule source sur le Moor. Il entendit les Géants discuter de la façon dont ils allaient se débarrasser de ces saints sans faire du tort aux gens. Il décida d'affronter Uther dans une épreuve de force. Il l'affronta dans un concours de lancer de rochers. Saint-Tue jura que si les Géants gagnaient, tous les Saints quitteraient définitivement ces rivages, mais que si lui gagnait les Géants devraient renoncer à vivre dans l'erreur et se soumettre au signe de la croix. Uther était un champion du hurling de rocher ; il pouvait lancer de lourds rochers avec force et précision. Sa spécialité consistait à jeter les plus gros sur les plus petits en conservant un parfait équilibre.

            Les Géants n'en revenaient pas d'avoir autant de chance. Ils étaient assurés de gagner face à un être si chétif et si faible. Ils amenèrent douze roches de taille variée, arrondies et plates. Saint-Tue insista pour que ce soit Uther qui commence puisque lui-même avait lancé le défi. Le Géant ramassa la roche la plus petite et la lança à cent pieds ou presque dans la direction de Stowe's Hill, où elle atterrit près du sommet au sud. Saint-Tue leva les yeux vers le ciel pour obtenir l'aide divine. Alors soudainement la lourde roche qu'il avait entre les mains lui parut aussi légère qu'une plume, s'envola dans la direction de la première et se posa dessus. La compétition continua ainsi. Saint-Tue réussissait à lancer les lourds rochers qui venaient coiffer ceux d'Uther. Les Géants n'en croyaient pas leurs yeux. Naturellement, l'épreuve augmenta en difficulté à mesure que la tourelle de roches s'élevait. Saint-Tue avait le dernier lancer. Les Géants n'en crurent pas leurs yeux quand le rocher atteignit sa cible et se posa en parfait équilibre. Cependant le concours ne se termina pas ainsi car les Géants mauvais joueurs, firent valoir qu'il était de coutume d'avoir droit à un essai supplémentaire, pour la chance, et qu'une treizième roche permettrait de les départager. Uther usa de toute sa vigueur pour soulever la dernière roche et la lança de toutes ses forces. Le jet était cependant trop court ; la pierre tomba sur la tranche et dévala la colline pour s'arrêter aux pieds de Saint-Tue. C'était maintenant à son tour. Saint-Tue fit une prière silencieuse en essayant de soulever la roche. Alors un ange, qu'il fut le seul à voir, s'empara de la pierre et s'en alla la déposer comme une couronne sur le massif Cheesewring afin que les mortels puissent éternellement l'admirer. Uther promit de renoncer à la voie du péché et beaucoup suivirent l'exemple de leur chef. Mais quelques-uns quittèrent la colline avec dans le cœur un désir de revanche.

 

La Sirène de Zennor

            Le village de Zennor est construit sur la côte venteuse de Cornouailles. Ces maisons s'accrochent au flanc de la colline comme déposées là par le vent. Les vagues lèchent toujours les rivages des criques et quelques pêcheurs partent encore en mer avec leurs bateaux. Autrefois, la mer était tout autant le début et que la fin pour les gens de Zennor. Elle leur donnait du poisson à manger et du poisson à vendre et leur servait de route ondulante pour ramer de ville en ville. Ils connaissaient l'heure non pas en consultant des montres mais au flux et au reflux des marées, et les mois et les années s'égrenaient au rythme des courses en mer pour la pêche au hareng. Elle les emportait, en trop grand nombre et faisait naître de violentes tempêtes, souvent sauvages. Alors poissons et pêcheurs pareillement étaient livrés à ses colères.

            Quand la journée avait été belle, quand la mer était restée calme et quand tous les bateaux étaient rentrés au port avec leur cargaison de poissons et avaient été amarrés, les gens de Zennor montaient le sentier qui menait à la vieille église et venaient y rendre grâce à Dieu. Ils venaient prier pour que la prise du lendemain soit tout aussi bonne. Le chœur entonnait des hymnes et lorsque le dernier était achevé les familles s'en allaient. A cette époque dans ce chœur qui chantait aux vêpres, il y avait un très beau garçon, Mathew Trewella. Mathew avait non seulement une allure plaisante, mais sa voix était d'une limpidité enchanteresse. Elle surpassait en puissance les cloches de l'église et chaque note sonnait juste et claire. C'était toujours Mathew qui entonnait l'hymne de clôture de l'office.

            Un soir, de bonne heure, alors que tous les bateaux avaient jeté l'ancre, que toutes les familles de pêcheurs s'étaient rendues à l'église, que tous les oiseaux avaient regagné leurs nids, que même la mer se reposait et que ses vagues venaient délicatement s'échouer sur le rivage, quelque chose bougea doucement dans le clair de lune. Les vagues s'écartèrent sans bruit et des profondeurs de la mer, une créature émergea et se hissa sur un rocher, là dans l'anse de Zennor. C'était tout à la fois une créature de la mer et une femme. En effet, bien qu'elle ressemblât à une jeune fille, là où une jeune fille aurait eu des jambes, elle avait une longue queue de poisson frémissante de scintillements argentés. C'était la Sirène Morveren, l'une des filles de Llyr, le roi des océans. Morveren s'assit sur le rocher et se mira dans l'eau calme, puis elle se peigna pour retirer de sa très longue chevelure les petits crabes et les coquillages. En se peignant, elle écoutait le murmure des vagues et du vent. Et porté par le vent, lui parvînt le chant de Mathew.

- Quelle brise est-ce là qui chante ainsi ? s'émerveilla Morveren.

            Mais le vent tomba et le chant de Mathew s'éteignit avec lui. Le soleil disparut et Morveren se laissa glisser dans les eaux pour regagner son logis. Elle revînt le lendemain soir. Mais n'alla pas sur le rocher. Cette fois, elle se rapprocha du rivage pour mieux entendre. Et cette fois encore, la voix de Mathew parvînt jusqu'à la mer et Morveren l'écouta.

- Quel oiseau est-ce là pour chanter ainsi ? se demanda-t-elle en regardant autour d'elle.

            Mais il faisait sombre maintenant et elle ne vit plus que des ombres. Le soir suivant, Morveren vînt plus tôt et s'enhardit. Elle se laissa dériver tout droit sur les embarcations des pêcheurs. Et, quand elle entendit la voix de Mathew, elle héla :

- Quel est le roseau qui est capable de produire cette musique ?

            Il n'y eut d'autre réponse que celles des vagues se brisant sur la coque des esquifs. Morveren brûlait d'en apprendre davantage. Elle se hissa sur le rivage. De cet endroit, elle pouvait voir l'église et entendre la musique qui s'en déversait par ses portes grandes ouvertes. Elle ne pouvait rien faire de plus. Mais c'était plus fort qu'elle : il fallait qu'elle sache qui chantait si merveilleusement. Cependant, elle n'alla pas plus loin ce jour-là. En regardant derrière elle, elle vit que la marée avait commencé à se retirer et que l'eau s'éloignait du rivage. Elle comprit qu'elle devait s'en aller car, si elle ne le faisait pas, elle se retrouverait comme un poisson sur le sable. Elle replongea, s'enfonça sous les vagues, regagna la sombre grotte sous-marine dans laquelle elle vivait avec le roi, son père. Là, elle raconta à Llyr ce qu'elle avait entendu. Llyr était si âgé qu'on l'aurait cru sculpté dans un débris de bois flottant à la dérive. Ses cheveux ondulaient dans les courants, emmêlés et verdâtres comme des algues. Quand Morveren eut terminé, il secoua son énorme tête.

- Entendre est une chose, mon enfant. Voir en est une autre.

- Il faut que j'y aille, père, supplia-t-elle, cette musique est enchanteresse.

- Non, répondit-il. Cette musique est d'origine humaine et elle est produite par un homme. Nous, gens de la mer, nous n'allons pas sur la terre des hommes.

            Une larme, aussi grosse qu'une perle marine, roula sur la joue de Morveren.

- Alors, si je dois demeurer ici, sans aucun doute, j'en mourrai.

            Llyr soupira, et son soupir fut pareil aux grondements des vagues Géantes sur les rochers. Une Sirène qui pleurait, cela ne s'était jamais vu. Le vieux roi des mers en fut énormément affligé.

- Va, alors, dit-il enfin, mais sois prudente. Dissimule ta queue sous une robe comme en portent leurs femmes. Va tranquillement et prends garde que personne ne puisse te voir. Reviens quand la marée sera haute, sinon tu ne pourras plus jamais revenir.

- Je serai prudente, père ! s'exclama Morveren avec enthousiasme. Personne ne m'attrapera comme un hareng !

            Llyr lui donna une robe superbe incrustée de perles, de jade marin, de coraux et de bien d'autres joyaux que l'on trouve dans l'océan. Elle dissimula sa queue et Morveren retînt sa chevelure avec un filet. Ainsi vêtue, elle partit pour l'église et le pays des hommes.

            Des écailles glissantes et une queue de poisson sont inadaptées à la marche. Morveren éprouva toutes les difficultés du monde à grimper le sentier qui menait à l'église. A cela s'ajoutait le fait de porter une robe de femme qui traînait derrière elle. Mais elle y parvînt, au prix d'énormes efforts, en se hissant, en s'accrochant aux branches des arbres. Elle atteignit la grande porte de l'église au moment même où allait retentir l'hymne de clôture. Une partie des gens était penchée sur leurs missels et les autres regardaient en direction du chœur. Et donc puisque personne n'avait les yeux derrière la tête, aucun ne vit Morveren. Mais elle, elle pouvait les voir et Mathew plus que les autres. Il était beau comme un ange et lorsqu'il chantait sa voix résonnait comme une harpe du paradis - bien que Morveren, bien sûr, puisque c'était une Sirène, ignorât tout de cela. Ainsi les soirées qui suivirent, Morveren s'habilla et se rendit à l'église pour regarder et pour écouter. Elle restait quelques minutes et se retirait toujours avant que la dernière note n'eut retenti, à temps pour profiter de la marée haute. Nuit après nuit, mois après mois, alors que Mathew avait grandi et que sa voix eut gagné en profondeur et en ampleur, Morveren ne changea pas, car tel était le lot des Sirènes. Il en fut ainsi durant plus d'un an jusqu'au soir où elle s'attarda plus que de coutume. Elle avait écouté Mathew chanter un verset, puis un autre et il entamait le troisième. Chaque couplet était plus beau que le précédent. Morveren qui retenait son souffle en laissa échapper un soupir. C'était juste un tout petit soupir, aussi doux que le chuchotement de la vague. Mais cela suffit pour que Mathew l'entende, porte son regard sur le fond de l'église et y découvre la Sirène. Les yeux de Morveren étaient brillants, le filet avait glissé de sa chevelure et ses cheveux étaient humides et miroitants. Mathew cessa aussitôt de chanter. Il était comme pétrifié en la voyant - et il sentit l'amour l'envahir. Car ces choses arrivent. Morveren était effrayée. Mathew l'avait vue et son père l'avait bien mise en garde : aucun humain ne devait la voir. De plus, l'église était chaude et sèche et le peuple de la mer a besoin d'humidité et de fraîcheur. Morveren sentit qu'elle se flétrissait ; elle se retourna en hâte vers la porte.

- Arrêtez ! cria Mathew avec audace. Attendez !

            Il traversa la nef en courant et franchit la porte derrière elle. Tous les gens se retournèrent, se soulevèrent et leurs livres de psaumes tombèrent de leurs genoux. Morveren, s'empêtrant dans sa robe, trébucha et serait tombée si Mathew qui l'avait rattrapée ne l'eut retenue.

- Restez ! supplia-t-il. Qui que vous soyez, ne partez pas !

            Des larmes, de vraies larmes, aussi salées que la mer roulèrent sur les joues de Morveren.

- Je ne peux pas rester. Je suis une créature de la mer et je dois retourner dans ce monde qui est le mien.

            Mathew la regarda et vit un petit bout de sa queue de poisson qui passait sous la robe. Cela n'avait aucune importance pour lui.

- Alors c'est moi qui irai avec vous. Votre monde est aussi le mien.

            Il prit Morveren dans ses bras, elle passa les siens autour de son cou. Il dévala le sentier en la portant, tout droit vers l'océan. Les gens qui étaient sortis de l'église le virent.

- Arrête, Mathew, arrête ! criaient-ils. Reviens.

- Non ! Non, Mathew ! criait la mère du garçon.

            Mais Mathew ensorcelé par l'amour qu'il éprouvait pour la Sirène s'approchait toujours plus de la mer. Alors les pêcheurs de Zennor partirent à leur poursuite, et tous les autres aussi, y compris la mère de Mathew. Mais Mathew était rapide et vigoureux et il les distança. Morveren était astucieuse. Elle arracha les perles et les coraux qui ornaient sa robe et les jeta sur le sentier. Les pêcheurs étaient avides, tout autant que le sont nos contemporains. Ils renoncèrent à leur donner la chasse pour ramasser les bijoux. Seule la mère de Mathew courait encore derrière eux. La marée continuait à descendre. De gros rochers émergeaient de l'eau sombre. Il n'y avait déjà plus assez d'eau pour que Morveren puisse nager. Mathew trébucha, piqua dans l'eau tête en avant et se retrouva à genoux. D'un geste vif, la main de sa mère se referma sur son pull de marin. Mathew s'était ressaisi. Il avança dans l'eau ; il en eut bientôt jusqu'à la taille, puis jusqu'aux épaules. Alors la mer se referma Morveren et Mathew. Sa mère resta là, serrant seulement dans sa main un petit morceau de fil, pareil à une ligne de pêche avec rien au bout. Les gens de Zennor ne revirent jamais Mathew et Morveren. Ils étaient partis vivre au pays de Llyr dans des palais de sable doré, édifiés tout au fond des mers dans un monde émeraude. Mais les gens de Zennor continuèrent à entendre Mathew. Car pour Morveren, il chantait jour et nuit des chansons d'amour et des berceuses. Il ne chantait pas uniquement pour elle. Mathew avait appris des chants qui disaient la mer. Sa voix s'élevait limpide et haute si le temps était au beau et retombait profonde et basse si Llyr avait mis de l'eau à bouillir. A partir de ces chants, les pêcheurs de Zennor savaient s'ils pouvaient s'aventurer en mer ou s'il était plus sage de demeurer à l'ancre et de rester douillettement chez soi. Il en est encore quelques-uns qui donnent un sens aux voix des vagues et comprennent les murmures du vent. Ce sont eux qui disent que Mathew chante encore pour ceux qui savent l'écouter.

 

Le pêcheur et la Sirène

            Dans les îles Shetland, beaucoup d'histoires étranges courent à propos de mystérieux habitants des profondeurs marines. Dans les grands fonds de l'océan, ces histoires concordent pour décrire une atmosphère qui serait adaptée aux organes respiratoires de certains êtres à l'apparence humaine, dotés d'une beauté extraordinaire, pourvus de pouvoirs surnaturels et confrontés à la mort. Ils habitent sur une grande partie du globe, bien loin en-dessous des régions poissonneuses, au-dessus desquels la mer comme le baldaquin nuageux de notre ciel, s'étend très haut. Ils vivent dans des habitations de perles et de coraux. Une des formes qu'ils prennent est celle d'un être, humain jusqu'à la taille, mais dont le corps se termine par la queue et les nageoires d'un poisson. Une autre de leurs enveloppes favorites est celle d'un très grand phoque ou Haaf-fish ; car, par leur nature amphibie, ils peuvent vivre non seulement dans l'océan, mais peuvent se reposer sur les rochers, où ils se débarrassent fréquemment de leurs vêtements de mer, reprennent leur propre forme et avec beaucoup de curiosité observent ce monde du haut, domaine des humains. Malheureusement, pourtant, le Triton et la Sirène ne possèdent qu'une seule peau leur permettant de traverser la profondeur de la mer et si, en visitant le domaine de l'homme, l'enveloppe est perdue, le malheureux doit inéluctablement devenir un habitant de la terre.

            On raconte l'histoire de l'équipage d'un bateau qui débarqua sur un îlot rocailleux pour y chasser le phoque qui se réfugie dans les trous des rochers. Les hommes en assommèrent un grand nombre et les dépouillèrent de leur peau garnie encore de graisse. Laissant les dépouilles sur les rochers, l'équipage s'apprêtait à regagner le rivage de Papa Stour, quand survint une houle si terrible que chacun rejoignit le bateau en toute hâte. Tous réussirent à l'atteindre sauf un homme qui s'était imprudemment attardé. L'équipage ne souhaitait pas abandonner ce compagnon qui risquait de périr sur l'écueil mais la déferlante arrivait à une rapidité telle qu'après plusieurs tentatives infructueuses, l'infortuné marin fut abandonné à son destin.

            Le marin des Shetland abandonné ne voyait pas d'autre issue pour lui que de périr de froid ou de faim à moins qu'il ne soit encore précipité dans la mer par les brisants qui menaçaient de l'emporter s'ils franchissaient la barre rocheuse. Enfin, il aperçut plusieurs phoques qui en s'enfuyant avait échappé à l'attaque des marins. Ils s'approchèrent de la roche, se dépouillèrent de leur peau amphibie et reprirent la forme des fils et des filles de l'océan. Leur première tâche fut d'aider leurs amis à se rétablir : ceux-ci ayant été assommés par des gourdins avaient pendant ce temps été dépouillés de leurs peaux. Quand les animaux blessés eurent retrouvés leur sensibilité, ils reprirent leur apparence de Tritons et de Sirènes et commencèrent à déplorer avec de tristes plaintes que la tempête qui faisait rage autour accompagnait de hurlements sauvages, la perte de leurs vêtements de mer, qui les empêcherait d'apprécier encore leur pays natal et azuré et leurs manoirs de coraux qui s'étendaient sous les eaux profondes de l’tlantique. Mais leur plus grande peine était pour Ollavitinus, le fils de Gioga, qui, ayant été dépouillé de sa peau de phoque, serait à jamais séparé de ses compagnons et condamné à s'exiler dans le monde supérieur. Leur plainte mélodieuse s'interrompit lorsqu'ils découvrirent un de leurs ennemis qui les observait, tremblant de tous ses membres et le regard désespéré et malheureux devant ces vagues sauvages qui attaquaient l'écueil. Gioga immédiatement eut l'idée d'utiliser cet homme, dans une situation aussi périlleuse, pour en tirer avantage au profit de son fils. Elle s'adressa à lui avec douceur : elle lui proposa de le ramener sur son dos jusqu'à Papa Stour à condition qu'il lui ramène la peau de phoque d'Ollavitinus. L'affaire fut conclue. Gioga revêtit sa propre peau de phoque ; mais l'homme des Shetlands, effrayé par cette tempête déchaînée à travers laquelle il allait devoir chevaucher, demanda prudemment à la matrone, pour son salut, qu'elle l'autorise à couper quelques lambeaux de peau dans ses épaules et dans ses flancs, afin d'avoir, entre cette peau et la chair, une meilleure prise pour ses mains et ses pieds. La demande fut acceptée. L'homme prit le phoque par le cou et s'en remit à lui. Elle le déposa en sécurité aux Acres Gio sur Papa Stour. Il se rendit immédiatement à un skeo, une hutte où l'on sèche le poisson, à Hamna Voe, où la peau avait été déposée. Il remplit ainsi honnêtement sa part de contrat en fournissant à Gioga le moyen pour son fils de retourner revoir l'espace éthéré au-dessus duquel la mer étend son manteau vert.

 

L'épouse Sirène

            On raconte l'histoire d'un habitant de l'île d'Unst qui en se promenant sur la plage sableuse d'une crique aperçut des Tritons et des Sirènes qui dansaient dans le clair de lune. Des peaux de phoques traînaient sur le sol à côté d'eux. Comme il s'approchait, ils s'enfuirent en ramassant chacun une dépouille et ayant repris leur forme de phoques, plongèrent immédiatement dans la mer. L'homme des Shetland s'aperçut qu'une des peaux était encore là, à ses pieds. Il la ramassa, l'emmena rapidement et la cacha. En retournant sur le rivage, il rencontra la plus belle des jeunes femmes qu'aient pu contempler des yeux de mortel. Elle se lamentait au sujet du vol qui la condamnait à demeurer en exil dans ce monde terrestre si loin de ses amis des fonds marins. Elle implora en vain pour que lui soit restituée sa propriété. L'homme était tombé éperdument amoureux : il demeura inflexible. Il lui proposa de l'héberger : elle serait sa promise. La Sirène consciente qu'elle était devenue une résidente de la terre, pensa qu'elle n'avait pas de meilleur choix que celui d'accepter. Cet étrange marché dura de nombreuses années et le couple eut plusieurs enfants. L'amour que l'homme portait à son épouse marine était sans limite ; l'affection qu'il recevait en retour manquait particulièrement de chaleur.

            La dame se rendait souvent seule sur la plage déserte et à un signal convenu, un grand phoque apparaissait : dans une langue inconnue, elle échangeait avec lui, d'étranges propos où perçait l'inquiétude. Les années s'écoulèrent ainsi, lorsqu'un jour, l'un de ses enfants, en jouant, découvrit cachée sous un tas de blé une peau de phoque. Enchanté de sa découverte, il courut la porter à sa mère. Les yeux de celle-ci se mirent à scintiller sous l'effet de la joie qu'elle ressentait - elle reconnaissait sa seconde peau - à l'idée qu'elle allait à nouveau pouvoir traverser les profondeurs de l'océan pour regagner sa demeure natale. Sa joie incommensurable fut seulement ternie par la présence de ses enfants qu'elle allait devoir abandonner. Après les avoir embrassés à la hâte, elle s'enfuit à toute allure vers le rivage. Le mari, en apprenant la découverte qui avait été faite, se précipita immédiatement à sa suite dans l'espoir de la rattraper. Il arriva juste à temps pour assister à la fin de la transformation, pour la voir sous sa forme de phoque, plonger du rebord d'un rocher dans la mer. Le grand animal de sa race avec lequel elle avait eu des conversations secrètes, apparut bientôt et la félicita pour son évasion, évidemment de très tendre manière. Mais avant de plonger dans les profondeurs inconnues, elle lança un ultime regard à son mari malheureux dont le désespoir affiché réveilla dans son sein quelques sentiments passagers de commisération.

- Adieu ! lui dit-elle. Je vous souhaite tout le bien possible. Je vous ai beaucoup aimé lors de mon séjour terrestre, mais j'ai toujours été beaucoup plus éprise de mon premier mari.

 

L'aventure du tueur de Phoques

            Il était une fois un homme qui vivait sur la côte nord non loin de Taigh Jan Crot Callow. Il gagnait sa vie en pêchant des poissons de toutes tailles et de toutes espèces. Il aimait tuer tout particulièrement ces merveilleux animaux, mi-chien, mi-poisson qu'on appelle des Roanes ou des phoques car il tirait un bon prix de leurs peaux qui sont autant curieuses qu'elles ont de la valeur. La vérité est que la majorité de ces animaux ne sont ni des chiens, ni des morues, mais des esprits féeriques, comme cette histoire le montrera.

            Il arriva un jour, alors que ce pêcheur rentrait de l'une de ses persécutions dont il avait vocation, qu'il fut interpellé par un homme, un étranger de haute taille, qui lui dit qu'il avait été envoyé vers lui par une personne qui souhaitait le contacter pour une bonne quantité de peaux de phoques. Le pêcheur devait l'accompagner immédiatement pour rencontrer la personne en question. Cette entrevue semblait nécessaire car celle-ci voulait ces peaux pour le soir même. A l'idée de faire une bonne affaire et ne suspectant pas le moindre coup fourré, le pêcheur accepta sur le champ. Ils montèrent tous deux un coursier appartenant à l'étranger et suivirent la route à une telle vitesse que bien qu'ils aient eu le vent de face, la rapidité de leur déplacement leur donnait à croire qu'ils l'avaient dans le dos. En atteignant un précipice vertigineux qui surplombait la mer, son guide lui dit qu'ils étaient arrivés à destination.

- Où est la personne dont vous m'avez parlé ? s'inquiéta le tueur de phoque étonné.

- Vous allez la voir bientôt, répondit le guide.

            Ils descendirent immédiatement et sans accorder au tueur de phoques trop de temps pour se laisser aller aux épouvantables soupçons qui commençaient à s'insinuer en lui, l'étranger s'empara de lui avec une force peu commune et en le serrant bien fort plongea tête la première dans la mer. Après s'être enfoncés dans l'eau à une profondeur indescriptible, ils arrivèrent à une porte ouverte qui les mena à une rangée d'appartements occupés par leurs habitants - non des humains, mais des phoques, qui pouvaient néanmoins parler et se comporter comme des humains. La surprise du tueur de phoques fut énorme quand il découvrit qu'il avait été, sans qu'il s'en fût aperçu, lui-même transformé en phoque. S'il n'en avait été ainsi, il serait probablement mort d'asphyxie. La nature des pensées du pauvre pêcheur peut plus facilement être imaginée que décrite. En regardant l'aspect des lieux dans lesquels il venait d'arriver, tout espoir d'évasion lui parut complètement chimérique ; il songeait aussi que devant si peu de confort et autant de stérilité, son espérance de survie n'avait plus rien de flatteur. Les Roanes, qui semblaient tous déprimés, tentèrent de le rassurer et s'efforcèrent d'apaiser sa détresse en lui assurant qu'il était en sécurité. Plongé dans de fort sombres réflexions et s'apitoyant sur son sort, il fut bientôt tiré de sa stupeur par son guide. Celui-ci lui montra d'un côté une profonde crevasse et de l'autre un joctaleg, un couteau à cran d'arrêt, par lesquels il pouvait mettre un terme à tous ses soucis terrestres. Aussi désespérée que fût sa situation, il ne souhaitait pourtant pas mourir. Il se jeta à terre et implora sincèrement pitié. Les animaux généreux ne lui firent aucun mal en dépit de son ancienne conduite et le gracièrent. Il cessa de se lamenter.

- N'avez-vous jamais vu ce couteau auparavant ? demanda l'étranger au pêcheur.

            Ce dernier reconnut immédiatement son propre couteau. Le jour-même, il l'avait planté dans un phoque qui avait réussi à s'échapper en l'emportant. Il le reconnut. A quoi cela lui aurait-il servi de nier ?

- Bon, ajouta le guide, l'être qui avait cette apparence de phoque et qui s'est enfui avec votre couteau fiché dans le ventre est mon père. Depuis cela, il est tombé dangereusement malade et rien ne peut lui permettre de respirer si vous ne lui venez pas en aide. J'ai été obligé d'avoir recours à cet artifice pour vous attirer ici. J'espère que mon devoir filial envers mon père m'excusera.

            Le tueur de phoques tremblait de tout son corps : il s'attendait à chaque instant à subir un châtiment pour les mauvais traitements dont il était responsable. Mais après avoir parlé, son guide le conduisit dans un autre appartement où il découvrit le phoque qu'il avait blessé le matin même. Celui-ci souffrait énormément d'une profonde entaille au bas du dos. Le tueur de phoques, alors désireux de cicatriser la blessure y appliqua sa main. La guérison fut immédiate et le phoque sortit de son lit en parfaite santé. A partir de cet instant, l'affliction céda la place à l'allégresse. Très différents pourtant étaient les sentiments de l'infortuné tueur de phoques qui craignait de devoir rester phoque jusqu'à la fin de sa vie. Cependant, son guide lui dit :

- Maintenant, monsieur, vous pouvez librement retourner près de votre femme et de vos enfants auprès desquels je vais vous reconduire. Mais à la condition expresse que vous fassiez le serment solennel de ne plus jamais mutiler ou tuer de phoques durant le reste de votre vie.

            Il se soumit à cette condition avec joie quoi qu'il lui en coûtât. Ayant donné sa parole, il fit à ses nouveaux amis de très cordiaux et très sincères adieux. En tenant très fort son guide, ils s'éloignèrent et nagèrent jusqu'à ce qu'ils soient revenus en surface. Ils remontèrent sur le prodigieux sommet et y retrouvèrent leur coursier prêt à un second petit galop.

            Le guide souffla sur le pêcheur : ils reprirent leurs apparences humaines. Ils montèrent leur cheval et fugace comme avait été leur course en direction du précipice, leur retour fut doublement rapide. Le brave tueur de phoques fut laissé devant sa porte où son guide lui fit un tel cadeau qu'il l'aurait volontiers accompagné une seconde fois dans une semblable expédition, et la perte de sa profession avec le nouveau regard qu'il portait sur les phoques fut une épreuve beaucoup moins intolérable qu'il ne l'avait envisagée au premier abord.

 

Graham de Morphie

            L'ancienne famille des Graham de Morphie était autrefois très puissante, puis ils perdirent leur fortune, et la lignée finit par s'éteindre. Les vieilles femmes des Mearns expliquent cette déchéance par des raisons surnaturelles. Quand l'un des lairds, prétendent-elles, construisit le vieux manoir, il recourut aux services du Water-Kelpy ou cheval des eaux dont on prétend qu'il porte une paire de brancards sur la tête. Ce laird contraignit cet esprit robuste à transporter de prodigieuses charges de pierres pour la construction de sa demeure et ne lui laissa pas le moindre répit avant qu'il n'en eut entièrement terminé. Le pauvre Kelpy fut soulagé d'être enfin délivré, mais en même temps, il était si harassé, qu'en libérant ses brancards et juste avant de disparaître dans les eaux, il se retourna et prononça les mots suivants destinés à son maître et à sa descendance :

- Dos rompu, os brisés à porter les pierres de Morphie

Le laird de Morphie ne prospérera jamais, tant que le Kelpy vivra !

 

Habitrot

            Autrefois quand l'occupation principale des femmes était de filer, le rouet avait son génie attitré, un esprit féerique féminin. On l'appelait Habitrot, et Mr. Wilkie raconte à ce sujet la légende suivante :

            Une matrone du Selkirkshire avait une belle fille qui préférait le jeu au travail, la promenade dans les prés et les sentiers au rouet et à la quenouille. La mère était extrêmement contrariée de cette fâcheuse tendance, car à cette époque, une fille ne pouvait trouver un bon mari si ce n'était pas une fileuse expérimentée. Elle cajolait sa fille, la menaçait, parfois même allait jusqu'à la battre, mais cela ne changeait rien. La fille restait ce que sa mère appelait « une jolie paresseuse ». Un matin de printemps, la bonne femme lui donna sept boules de lin brut, lui disant qu'elle n'accepterait aucune excuse si dans trois jours elle ne les lui rendait pas sous forme de fil. La fille comprit que sa mère ne plaisantait pas. Elle se mit à sa quenouille du mieux qu'elle le pouvait mais ses petites mains étaient si malhabiles que le soir du second jour une toute petite partie du travail qui lui avait été assigné était accomplie. Cette nuit-là, elle pleura et dormit peu. Le matin, désespérée, elle laissa tout en plan et sortit flâner dans les champs tout miroitants de rosée. Elle atteignit une butte couverte de fleurs au pied de laquelle courait un petit ruisseau à l'ombre de la vigne vierge et de l'aubépine. Elle s'y assit et se prit le visage entre les mains.

            En relevant la tête, elle fut surprise de voir sur le bord du ruisseau une vieille femme qu'elle ne connaissait pas du tout, «en sortir du fil» comme si elle se prélassait au soleil. Elle n'avait rien de particulièrement remarquable dans son aspect si ce n'était la longueur et l'épaisseur de ses lèvres. Elle était assise sur une pierre percée. La fille se leva, s'approcha de la bonne dame et la salua aimablement, mais ne put s'empêcher de lui demander pourquoi elle avait de si longues lèvres.

- C'est à force de filer, ma chérie, lui répondit la vieille femme, contente de l'intérêt qu'elle lui portait et ne lui en voulant pas pour sa question indiscrète.

            Rappelons que les fileuses devaient constamment humecter leurs doigts avec leurs lèvres lorsqu'elles tiraient le fil de la roche ou de la quenouille.

- Ah ! dit la jeune fille. Je devrais être aussi en train de tourner ma quenouille mais j'ai renoncé parce que je n'en viendrai jamais à bout.

            La vieille femme lui proposa alors de le faire à sa place. Toute heureuse, la jeune fille courut chercher la filasse. Elle la confia à sa nouvelle amie et lui demanda son nom et où elle pourrait récupérer le fil dans le courant de la soirée. Mais elle n'obtînt pas de réponse. La vieille femme s'éloigna à travers les arbres et les buissons et disparut. La jeune fille, passablement déconcertée, la suivit un moment, s'assit pour se reposer et finalement, tombant de sommeil, s'assoupit sur la petite butte. En s'éveillant, elle fut surprise de constater que c'était déjà le soir. Les rougeoiements du ciel à l'ouest avaient viré au gris du crépuscule. Causleen, l'étoile du soir, rayonnait de lumière argentée et aurait bientôt disparu sous l'effet de la splendeur croissante de la lune. Tout en observant ces changements, la jeune fille fut intriguée par le son d'une voix épaisse qui semblait provenir de sous une pierre percée, juste derrière elle. Elle posa son oreille sur la pierre et entendit très distinctement :

- Les petits enfants de la petite chérie disent que je m'appelle Habitrot.

            Elle regarda alors dans le trou et vit son amie, la vieille dame, marchant de long en large, dans une profonde caverne au milieu d'un groupe de fileuses toutes assises sur des pierres de Colludie, ces sortes de cailloux blancs qu'on trouve dans les rivières et travaillant au fuseau et à la quenouille. C'était une peu séduisante compagnie, avec des lèvres plus ou moins déformées par leur activité comme l'étaient celles de la vieille Habitrot. La même particularité apparaissait encore sur une autre de leurs compagnes qui était assise dans un coin à l'écart, enroulant son fil. Celle-ci avait, de plus, des yeux gris globuleux qui semblaient lui sortir de la tête et un long nez crochu. En enroulant le fil, elle comptait ainsi :

- Un cribbie, deux cribbie, trois cribbie font un ; un cribbie, deux cribbie, trois cribbie font deux et ainsi de suite.

            Elle continuait de compter de cette façon jusqu'à ce qu'elle ait obtenu une coupe, un écheveau, une bobine, un cribbie correspondant à un tour de roue soit environ trois pieds, la bobine faisant environ dix-huit pouces de long. Pendant que la jeune fille les regardait, elle entendit Habitrot qui s'adressait à cette curieuse compagne en l'appelant Scantlie Mab, pour lui dire de lisser le fil car c'était l'heure pour la jeune fille de le rendre à sa mère. Satisfaite d'avoir entendu cela, notre curieuse se releva et prit la direction de sa maison. Elle n'était pas encore très loin quand Habitrot la rattrapa et lui remit le fil.

- Oh, que pourrais-je faire pour vous remercier ? s'écria-t-elle toute heureuse.

- Rien, rien, lui répondit la dame. Mais ne dites pas à votre mère d'où vient réellement ce fil.

            Croyant à peine en sa bonne fortune, notre héroïne rentra chez elle où elle trouva sa mère occupée dans la préparation de puddings, les suspendant dans la cheminée pour qu'ils sèchent, puis fatiguée, se retira pour se reposer. Très affamée à la suite de sa longue journée sur la butte, la jeune fille décrocha les puddings les uns après les autres, les mit à frire et les mangea. Ensuite, elle alla également se coucher. La mère le lendemain était debout la première. Quand elle entra dans la cuisine, elle vit que ses puddings avaient disparu et les sept écheveaux de fil posés sur la table admirablement nets et lisses. Elle en fut à la fois excessivement contrariée et excessivement enchantée. Elle sortit de chez elle comme une folle et se mit à crier :

- Ma fille en a filé sept, sept, sept, Ma fille en a mangé sept, sept, sept, Avant que le jour ne se lève !

            Un laird, qui sur son cheval passait par là, entendit ces mots qu'il ne comprenait pas ; il remonta vers la bonne femme et lui demanda pour quelle raison elle braillait :

- Et si vous ne me croyez pas, vous n'avez qu'à venir voir.

            Le laird était si intrigué qu'il descendit de cheval et entra dans la petite maison où il vit le fil. Il était si admiratif qu'il demanda à voir la fileuse. La mère lui amena sa fille toute rougissante. Sa grâce rustique le toucha profondément. Il s'avérait qu'il était célibataire et qu'il avait longtemps cherché une épouse qui soit aussi une bonne fileuse. Ils échangèrent des serments et le mariage eut lieu peu de temps après. La jeune mariée redoutait d'avoir à prouver son habileté dans la manipulation du rouet comme son amoureux l'attendait d'elle. Une fois de plus, la vieille Habitrot vînt lui apporter son aide. Si la bonne dame, elle-même si remarquable dans ce domaine, n'était pas toujours très indulgente avec toutes ces demoiselles oisives, elle ne repoussa cependant pas sa préférée.

- Faites venir votre gentil mari dans mon repaire, dit-elle à la jeune mariée peu de temps après la cérémonie. Il verra ce que c'est que de filer et plus jamais il ne vous collera au rouet.

            Le lendemain, la jeune mariée amena donc son époux à la butte fleurie et l'invita à regarder par le trou de la pierre percée. Son étonnement fut grand quand il aperçut Habitrot qui dansait et sautait par dessus son rouet, en fredonnant constamment cette chansonnette à ses compagnes qui battaient la mesure avec leurs fuseaux :

« Nous qui vivons dans ce triste endroit

En rang par deux et si affreuses,

Restons cachées loin du si bon soleil

Qui réchauffe si agréablement la terre :

Nous ne passons jamais nos soirées seules

Sur la pierre de.

Grises soirées sans joie aucune

Quand Causleen s'en va mourir,

Mais toujours épanouies, toujours belles

Sont celles qui profitent de l'air du soir ;

Penchez-vous donc un peu sur la pierre percée

Invisible pour tous sauf pour moi seule. »

            La chanson se termina. Scantlie Mab demanda à Habitrot ce que signifiait la dernière phrase : « Invisible pour tous sauf pour moi seule ».

- Il est destiné à quelqu'un à qui j'avais demandé de venir ici à cette heure-ci. Il a entendu ma chanson par la pierre percée.

            Après avoir dit cela, elle se leva et ouvrit une porte dissimulée par les racines d'un vieil arbre et invita le couple de jeunes mariés à entrer pour voir sa famille. Le laird fut stupéfait en voyant de si près cet étrange groupe de femmes. Il leur demanda la raison de l'étrange déformation de leurs lèvres. Sur une tonalité différente et en ayant une torsion de la bouche différente, toutes lui répondirent que cette déformation provenait de leur activité de fileuse. Enfin elles essayèrent de dire cela : l'une grogna « Nakasind », une autre : « Owkasaänd » et une troisième murmura : « 0-a-a-send ». Toutes, cependant, essayèrent de faire comprendre cela au jeune marié alors que la rusée Habitrot se contenta d'insinuer que s'il obligeait sa jeune épouse à filer au rouet, ses jolies lèvres se déformeraient tellement que son joli visage en deviendrait repoussant. Alors, avant de quitter la caverne, il promit que sa petite femme ne toucherait jamais un rouet et il tînt parole. Elle continua donc d'aller se promener seule dans les champs ou, à cheval derrière lui, ils galopaient dans les collines. Et tout le lin qui poussait sur ses terres était confié à la vieille Habitrot afin qu'elle le convertisse en fil.

 

La Sirène

            Donald MacLeod vivait à Lochboisdale. Il pêchait sur la Côte Est en compagnie de gens qui venaient de l'île de Mull. Un matin, qu’ils rentraient d'une pêche en mer, poussés par un vent fort avec deux ris, ils aperçurent une Sirène qui faisait surface derrière eux. Le bateau filait sous le vent et la Sirène restait dans leur sillage. Le capitaine jeta alors un hareng par dessus bord mais la Sirène resta immobile. Le capitaine demanda donc à tous les hommes d’équipage d’en faire autant, et chacun à leur tour, ils le firent mais elle restait là, suivant le vaisseau. Donald jeta alors un hareng. Dès qu'il l'eut fait, la Sirène plongea et disparut. Quand le capitaine fut revenu au port, il descendit à terre avec Donald, lui paya ses gages et le renvoya chez lui. Il lui demanda de prendre soin de lui et lui dit qu'il ne savait pas dans combien de temps, mais aussi sûr qu'il était là, Donald se noierait.

            Donald resta à terre un an. A la fin de ce temps-là, un négociant de Loch Skipport vînt à Lochboisdale et acheta un bateau au gardien de l'hôtel. Il fallait qu'il le remmène à Loch Skipport. Il pensa que Donald était le plus qualifié pour aller avec lui. Donald, à contrecœur, partit avec lui. Malheureusement le temps changea et devînt très mauvais. Un vent de nord-est. Le bateau fit naufrage du côté d'Uishnish Point. On ne retrouva jamais ni Donald ni le négociant.

 

Les Fingalians au manoir Rowan

            Les Fingalians, les Géants primitifs, furent un jour conviés à un grand festin au manoir féerique de Rowan Mansion. Lorsqu'ils arrivèrent, les plats étaient déjà servis. Quand ils se mirent à table, leurs pieds se collèrent au sol et leurs dos au dossier de leurs sièges. Ils ne pouvaient plus bouger. C'était un piège destiné à mettre fin aux Fingalians.

            Diarmaid, l’un des leurs, ne les avait pas accompagnés. Ils l'entendirent arriver. Fionn Mac Cumhail sut - il avait le pouvoir de divination - que rien ne pourrait les libérer sauf le sang de trois enfants royaux. Il cria à Diarmaid de rester dehors et de voir s'il pouvait trouver les trois enfants. Il fallait qu'il les attrape, qu'il les tue et qu'il apporte leur sang, le seul moyen pour eux de retrouver leur liberté. Diarmaid partit, attrapa les trois enfants de roi et les tua. Puis il emporta leur sang. Il revînt et libéra d'abord Fionn. Puis il se rendit vers les autres et les libéra tous jusqu'à ce qu'il soit devant Conan qui était le plus mauvais de tous les Fingalians. Il n'y avait plus de sang et Diarmaid dut laisser Conan comme il était. Quand Conan comprit qu'on allait le laisser seul, il dit à Diarmaid :

- Oh, blond et généreux Diarmaid, si j'étais une bonne grosse femelle bien ronde, tu ne m'abandonnerais pas.

- Tu penses vraiment ? dit Diarmaid.

            Il revînt sur ses pas, saisit Conan sous les aisselles et l'arracha de son siège. La peau du dos de Conan resta collée au dossier du siège et celle de la plante de ses pieds au sol ! Diarmaid le prit dans ses bras et alla le déposer sur un monticule à l'extérieur.

- Va-t’en maintenant, dit-il. Le plus grand danger que courent les Fingalians est de rester toujours ensembles.

 

Une histoire qu'on m'a racontée

            Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé un jour à Clachan Moor, une histoire d'enlèvement. Nous avancions en bordure du loch Druidibeg là où la distinction entre la terre et le loch était vague et précaire ; les eaux du lac du Petit Druide étaient agitées par le vent et par le plumage des cygnes. Nous touchions au but, la Beastie's Causeway, la Chaussée de Beastie. Cet endroit a une histoire. Le lichen envahissait la route devant nous. Mystère remontant à l'âge de bronze, la Chaussée s'étend à travers la lande sans trace de ses eaux qu'elle a depuis longtemps repoussées. Cette histoire nous vient directement des îles que les porteurs traversaient rituellement aux temps anciens. Mais ce jour-là, il restait un porteur traditionnel qui connaissait encore l'histoire.

            Il y a longtemps, MacVullich était le barde du chef du Clan Ranald. Tous les ans, à la fin du printemps, MacVullich quittait son château et traversait le loch pour aller s'installer sur les verts pâturages et y passer l'été. Souvent il perdait une ou deux bêtes dans les eaux tranchantes du loch. Ce jour-là, MacVullich était sorti sur le rivage du loch pour repérer le passage à travers les eaux qu'il allait faire suivre à ses bêtes le lendemain, quand il aperçut une étrange petite créature miaulant et pleurant sur les rochers. Il n'avait jamais rien vu de tel. Il décida de l'emmener chez lui où sa femme pourrait lui donner du lait.

            Vers le milieu de la nuit, il y eut un épouvantable vacarme devant la maison de MacVullich. Quelque chose grattait à la porte et la secouait. MacVullich surpris que quelqu'un vienne à sa porte, demanda :

- Qui frappe à ma porte de si bon matin ?

- Je suis le monstre de la colline, dit une voix.

- Qu'est ce que vous voulez ? demanda MacVullich.

- Je veux mon bébé. Puis-je récupérer mon bébé ?

- Oh ! dit MacVullich. C'est votre bébé. Vous ne pouvez pas récupérer votre bébé si vous ne nous donnez pas une contrepartie.

- Quelle rançon dois-je payer ? dit la bête.

- Bon, vous connaissez cette colline juste là, celle où j'emmène mes vaches tous les jours ?

- Oui, c'est justement de là que je viens.

- Bon, dit MacVullich. Il faudrait me construire une chaussée d'ici à l'autre rive pour que je puisse mener sans risque à chaque printemps, mes vaches et leurs veaux à leur pâturage et les ramener à l'automne sans que mes vaches se noient ou aient de terribles accidents.

- Je le ferai dès demain matin et ce sera bien fait. Il y aura une pierre avec mon empreinte de pied. Asseyez-y mon bébé, rentrez chez vous et surtout ne vous retournez pas. Si vous vous retournez, les pierres disparaîtront.

            MacVullich retourna se coucher. Il se réveilla vers sept heures, prit son porridge, leva le bébé et dit à sa femme :

- Parfait ! Je sors voir ce que la bête a fait pour moi.

            Quand MacVullich arriva devant la colline, il fut stupéfait de trouver cette belle route de pierres blanches qui traversait le loch en ligne droite. Il n'eut qu'à laisser ses vaches aller d'elles-mêmes. Il posa le petit bébé de la bête sur la pierre marquée d'une empreinte, la laissa là, fit demi-tour et ne se retourna pas. Voilà comment fut édifiée la chaussée de Clachan Moor.

            Aujourd'hui, la chaussée est encore là, usée et menant nulle part précisément, dans les rives herbeuses du loch Druidibeg. Et si vous la regardez assez longtemps, mais pas trop longtemps, vous pouvez aussi trouver la roche avec l'empreinte de la bête.

 

Le Finman de Sanday

            Il y a bien longtemps, à Lammas, près de Kirkwall, un étranger à l'allure sinistre demanda à un passeur de l'île d'emmener sur son bac, une vache sur l'une des îles du nord. Comme on lui proposait le double du prix habituel, le passeur sauta sur l'occasion. Sans prononcer un seul mot, l'étranger souleva la vache à bout de bras et la chargea sur le bateau.

            L'étranger parlait peu. Cependant, chaque fois qu'ils arrivaient en vue d'une île, il demandait au passeur déconcerté de la passer du côté est. Le marin perplexe demanda à son passager qu'elle était leur destination finale.

- La parole est d'argent, mais le silence est d'or, lui répliqua le sombre étranger en le gratifiant d'un regard noir.

            Comme ils passaient Sanday, un brouillard dense et épais enveloppa le bateau. Il se dissipa rapidement. Alors, à la lumière du soleil couchant apparut une terre enchanteresse. Un chant mélodieux s'éleva : celui des Sirènes se réjouissant à la pensée que l'une d'elles allait pouvoir épouser un humain.

            Le passeur se rendit alors compte que l'étranger était un Finman. La mélodie harmonieuses des Sirènes se transforma en pleurs déchirants lorsqu'elles apprirent que le marin était déjà marié et père de famille. On banda les yeux du marin pendant qu'on tirait le bateau sur l'île enchantée. La vache fut débarquée et des sacs de pièces en paiement de la traversée furent déposés sur le fond du bateau. Plus tard, le passeur s'aperçut que toutes les pièces étaient en cuivre, parce que les Finmen ne peuvent pas utiliser d'argent.

            Après avoir payé son dû, le Finman tourna le bateau face à l'ouest. Le passeur n'accepta pas la manœuvre et arracha le bandeau qu'il portait encore sur les yeux. Il était à nouveau enveloppé d'une brume magique. Il navigua dedans et lorsqu'elle se dissipa, il aperçut à tribord sa maison sur l'île de Sanday.

            Une année passa. L'année suivante, un jour qu'il se trouvait à Lammas, le passeur aperçut dans une taverne, le sombre étranger. Il l'aborda pour lui payer une bière.

- Je suis bien content de vous voir, dit le passeur en buvant une grande gorgée de sa bière.

            Un regard sinistre assombrit brusquement le visage de l'étranger.

- Ainsi vous me voyez ? laissa t-il tomber. Eh bien, vous ne pourrez plus le dire !

            En parlant, il sortit une petite boîte de poudre et souffla dedans en direction des yeux du passeur. Et celui-ci en demeura aveugle le reste de sa vie.

 

Le monstre de Stronsay

            Bien que les contes sur les serpents de mer et autres habitants mythiques des fonds marins abondent dans les Orcades, il y a réellement eu un nombre étonnant de documents dits visuels qui enrichissent maintenant le folklore des îles.

            La plus célèbre de ces rencontres est peut-être celle qui eut lieu sur l'île de Stronsay. Là, en 1808, le premier épisode, et peut-être le mieux connu de la série, se produisit lorsque les carcasses de ce qui semblait des créatures marines pourvues de cous très longs furent retrouvées échouées sur le rivage.

            La bête de Stronsay fut aperçue la première fois le 25 septembre sur les rochers de Rothiesholm Head dans le sud-est de l'île. John Peace, un insulaire qui faisait de la pêche côtière, fut intrigué en voyant des oiseaux de mer qui se rassemblaient sur les rochers autour de ce qui ressemblait au cadavre d'un animal. Peace vira de bord et, accompagné par un autre homme de Stronsay, George Sherar, se dirigea en direction de la carcasse. Ce qu'il trouva ne ressemblait en rien à ce qu'il connaissait : ce qui reposait sur les rochers était les restes d'une créature qui ressemblait à un serpent ou à une anguille avec un très long cou et trois paires de pattes. A ce moment-là, la créature était assez inaccessible et rendait un examen plus détaillé impossible. Cependant, dix jours plus tard, l'un des grands vents des Orcades se leva et déplaça la carcasse mystérieuse en sorte qu'elle tomba des rochers et se retrouva juste au-dessous de la ligne des hautes eaux gisant sur son ventre en décomposition. Sherar avait maintenant la possibilité d'examiner la créature, ce qu'il fit : il l'étudia méticuleusement et releva les dimensions de cette créature des profondeurs. Il décrivit l'animal comme d'apparence serpentine et mesurant exactement 17 mètres de long, avec une longueur du cou d’un mètre. Sa tête ressemblait à celle d'un mouton et ses yeux étaient plus grands que ceux d'un phoque. Sa peau était grise et rugueuse mais si on la frottait de la tête vers le bas du dos, elle paraissait « lisse comme le velours ». Six membres étaient rattachés au corps et une crinière hérissée de longs poils raides apparaissait des épaules jusqu'à la queue. On prétendit que cette crinière argentée rougeoyait de façon inquiétante dans l'obscurité.

            On décrivit sa chair comme ressemblant à celle d'un bœuf mourant, entièrement couverte de graisse et de suif et sans la moindre ressemblance ou parenté avec celle des poissons. La peau, de couleur grise et d'une texture élastique, avait environ cinq centimètres d'épaisseur à certains endroits.

            A la fin du mois de septembre, la nouvelle que l'on avait trouvé un incroyable monstre à Stronsay s'était répandue un peu partout. Comme les restes s'étaient décomposés au point qu'il n'en restait pratiquement plus rien, les quatre hommes qui avaient à l'origine examiné la carcasse furent convoqués à Kirkwall pour jurer de la véracité de leur information devant le magistrat local. A cette époque, les détails de cette trouvaille incroyable étaient parvenus à une société d'histoire naturelle d'Edimbourg. Lors de la réunion de cette société, en novembre 1808, la créature fut baptisée Halsydrus Pontoppidani. Ce nom, signifiant le serpent de mer de Pontoppidan, fut attribué ainsi en l'honneur de l'évêque norvégien du 18e siècle qui avait recensé les monstres marins.

            Peu après, le naturaliste Sir Everard Home lut une communication sur la bête de Stronsay. Intrigué par les légendes relatives à un monstre marin, il laissa de côté les évidences et fut bientôt convaincu que la créature n'était rien d'autre qu'un requin pèlerin, un animal assez commun dans les eaux entourant les Orcades. Comparant les vertèbres du monstre à celles du requin, Home les trouva identiques.

            Pourtant, même si la bête de Sronsay n'était rien d'autre qu'un pèlerin mort, un élément inexpliqué subsiste encore : le pèlerin le plus long jamais rencontré mesurait 12 mètres, 5 de moins que la bête ! Avec ses 17 mètres de long, la bête de Sronsay devait donc être en effet un véritable monstre. Il vaut parfois mieux ne pas savoir !

            D'autres découvertes de cadavres d'animaux du même type eurent lieu en 1942, identifiées également comme les dépouilles de requins pèlerins. Mais tous les experts ne furent pas d'accord sur ces conclusions ! Requin pèlerin ou monstre reptilien des grands fonds, la question demeure !

 

Le Géant et la Princesse

            Il était une fois un roi et une reine qui vivaient sur l'île de Rousay. Le roi mourut et l'infortunée reine fut obligée d'aller habiter dans une petite maison avec ses trois filles. Elles avaient une vache et entretenaient très soigneusement un carré de choux.

            Un matin, l'aînée des trois filles s'aperçut qu'il manquait quelques choux dans le carré de terre. Elle le dit à sa mère et proposa d'aller passer la nuit suivante munie d'une couverture dans le carré pour essayer de pincer leur voleur. La reine trouva l'idée bonne et lorsque la nuit fut tombée, la fille alla s'installer dans un coin du petit jardin enveloppée de sa chaude couverture et attendit.

            Pas très longtemps. Un immense Géant entra dans le carré de terre, commença à couper les choux et les jeta dans un cabas qu'il portait sur le dos. La princesse, stupéfaite par ce qu'elle voyait, sortit de sa cachette et se planta devant le gigantesque voleur.

- Pourquoi cueillez-vous les choux de ma mère ? demanda-t-elle, les poings sur les hanches.

            Le Géant lui accorda à peine un coup d'œil.

- Tais-toi ou je t'emmène aussi ! grogna-t-il avant de se remettre à couper les choux.

            Il mit peu de temps pour remplir son cabas.

- Je vous ai posé une question, voleur ! cria la jeune fille. Pourquoi cueillez-vous les choux de ma mère ?

            Le Géant grogna à nouveau, puis saisissant la princesse par un bras et par une jambe, il la jeta par dessus son épaule dans le cabas avec les choux. Il prit ensuite le chemin de sa maison avec un plein panier de choux et une princesse.

            En arrivant chez lui, le Géant retourna le cabas ; les choux tombèrent sur le sol et avec eux, une jeune fille aussi furieuse que déconcertée. Avant même qu'elle eut ouvert la bouche, le Géant se pencha vers elle et en la fixant dans les yeux lui dit :

- Je vais te donner du travail. Tu vas traire la vache puis tu l'emmèneras sur la colline qu'on appelle Bloodfield. Après, tu prendras de la laine, tu la laveras, tu la sècheras, tu la carderas, tu la peigneras puis tu la fileras pour me faire un vêtement ! Et si tu ne fais pas ça, ça ira très mal pour toi, ma petite dame !

            Soit par crainte pure et simple, soit par quelque tour de magie extraordinaire, toujours est-il que lorsque le Géant fut parti, la jeune fille fit exactement tout ce qu'il lui avait demandé. Elle s'occupa de la vache, en recueillit le lait avant de l'emmener sur la colline de Bloodfield. Puis, en rentrant chez le Géant, comme elle avait un peu faim, elle mit une marmite sur le feu et se fit un porridge. Comme elle s'asseyait pour en manger un bol, elle fut stupéfaite en se voyant entourée par une horde de petites gens tout blond qui lui criaient tous de lui en donner un peu. La princesse leur ricana au nez et dit :

- Un peu pour un, beaucoup moins pour deux ; Vous n'en aurez pas une miette.

            Les petits gens disparurent et la princesse mangea son porridge avec bon appétit. Puis, quand elle alla pour travailler la laine, elle constata qu'elle ne pourrait pas en venir à bout. Même en s'y attelant avec acharnement, elle ne pourrait jamais effectuer cette tâche dans sa totalité. Quand le Géant rentra, il éclata dans une furieuse colère quand il s'aperçut que la jeune fille n'avait pas suivi ses instructions. En hurlant, il l'attrapa et de la tête aux pieds, en passant par le dos, il l'écorcha et la dépouilla puis la jeta sur les chevrons au milieu des poules.

            Chez la pauvre reine, tout le monde se demandait quelle calamité avait pu arriver à la fille aînée. On décida donc que l'une des filles irait se poster dans le carré de choux, la nuit suivante, avec sa couverture et une petite lampe. La seconde fille s'installa près du tas de tourbe.

            Pour abréger cette longue histoire, disons que la même chose lui arriva. Les deux jeunes filles étaient maintenant étendues l'une près de l'autre sans pouvoir parler ou redescendre.

            Il ne nous reste plus qu'une reine et seulement une fille, la plus jeune. Celle-ci dit à sa mère qu'elle irait monter la garde dans le carré la nuit suivante pour voir ce qui avait pu arriver à ses sœurs. La reine fut d'abord peu disposée à accepter mais finit par céder aux supplications de la jeune fille. La nuit tomba. La benjamine s'était bien emmitouflée dans sa couverture quand le Géant arriva avec son cabas vide et un grand couteau.

- Bonsoir, lui dit-elle poliment. Dites-moi donc pourquoi vous dérobez les choux de ma mère ?

            Comme le Géant faisait mine de l'ignorer, elle reposa calmement sa question.

- Silence ! lui répondit-il sèchement et quand il eut rempli son cabas, il l'attrapa par une jambe et par un bras et la balança sur les choux.

            Quelques temps plus tard, quand il fut rentré chez lui, il libéra la jeune fille et lui fit ses recommandations comme il l'avait fait avec ses sœurs. Elle les énuméra consciencieusement et hocha doucement la tête. En grognant, le Géant ressortit une fois de plus.

            La plus jeune des sœurs se mit alors à la tâche. De retour à la maison, la faim lui tenaillant l'estomac, elle décida de se préparer un porridge. Elle n'avait pas plus tôt plongé sa cuiller dans le bol que les petites gens s'attroupèrent autour d'elle, en la priant de leur en donner une lichette. La jeune princesse leur adressa un sourire et leur dit qu'elle allait leur en donner s’ils apportaient un récipient pour qu'elle puisse y verser le porridge. Ils s'égayèrent, en jacassant, mais revinrent bientôt tous groupés autour de ses pieds, certains avec des bols ébréchés, d'autres avec des pierres creuses. Certains avaient un ustensile, d'autres un autre, mais au bout du compte tous eurent un peu de porridge.

            Quand ils eurent terminé, tous disparurent sauf un. Celui qui restait était un petit garçon tout blond qui lui demanda si elle avait quelque chose à faire. La princesse lui sourit gentiment.

- Ce n'est pas le travail qui me manque, mon petit ami, mais hélas, je ne peux pas vous payer pour le faire.

            Le petit bonhomme haussa simplement les épaules.

- Aucune importance. Tout ce que je vous demande en paiement est que vous me disiez comment je m'appelle.

            La princesse pensa que ce serait sûrement là une tâche assez facile. Elle lui confia donc la laine. Avec un ricanement, le petit garçon sortit par la porte en emportant la balle de laine. Maintenant, la nuit était tombée. La jeune fille sursauta en entendant de violents coups de poings sur le chambranle de la porte d'entrée. Elle alla ouvrir et se trouva en face d'une vieille femme.

- Excusez mon intrusion, ma jeune maîtresse, dit la vieille femme, mais je cherche un abri pour la nuit et je me demandais si vous seriez assez aimable pour héberger une vieille femme fatiguée ?

- Je le ferais de très bon cœur, lui répondit la jeune fille, mais je ne suis pas chez moi ici et je ne peux donc pas vous loger. Mais tenez ! Prenez donc ceci pour votre voyage.

            Elle donna à la vieille femme un morceau de pain et du fromage. La vieille femme la remercia pour sa générosité et tourna les talons pour aller chercher un refuge ailleurs.

- Avant de repartir dans la nuit, dites-moi si vous avez des nouvelles des îles ? lui demanda la jeune fille qui s'inquiétait pour sa chère mère.

- Aucune ma chère enfant. Aucune si ce n'est que la nuit risque d'être bien froide.

            La vieille femme s'éloigna. A courte distance de la maison du Géant, presque en haut de la colline, il y avait une caverne. Les pas de la vieille femme l'avaient par hasard conduite à cette caverne : elle décida d'y passer la nuit trouvant qu'il y faisait très chaud et que l'endroit était raisonnablement confortable. Alors qu'elle s'y installait, resserrant son châle sur ses épaules osseuses, elle entendit une voix chantant de bon cœur :

- Démêlez, démêleurs, démêlez, Cardez, cardeurs, cardez Filez, fileurs, filez, Pour Peerie-Fool, Peerie-Fool c'est moi.

            En cherchant d'où cela venait, la vieille femme vit une lumière brillante qui sortait d'une lézarde dans la paroi de la caverne. En collant son œil à la fente, elle aperçut une ribambelle de petites gens qui travaillaient fébrilement. Quelques uns lavaient la laine pendant que d'autres la peignaient et la cardaient. Tout au fond de la pièce une rangée des fileurs était assise et faisait vrombir ses rouets. Courant au milieu des ouvriers, elle vit le petit blondinet qui chantait de si bon cœur sa joyeuse chanson. La vieille femme songea alors que cette information méritait peut-être un logement pour la nuit. Elle se dirigea donc en toute hâte vers le bas de la colline où se trouvait la maison du Géant. Elle frappa d'un petit coup sec à la grande porte et quand la princesse lui ouvrit, elle lui rapporta les événements dont elle avait été témoin en haut de la colline.

            La princesse, de joie, battit des mains et emmena la vieille femme dans une dépendance chaude et à l'abri de l'humidité où elle pourrait passer la nuit. Puis elle revînt dans la pièce en répétant à tort et à travers «Peerie-Fool, Peerie-Fool».

            L'aube du lendemain était fraîche et lumineuse. La jeune fille venait à peine de recharger le feu quand le petit garçon blond apparut apportant avec lui tous les vêtements que la laine avait pu fournir.

- Grand merci pour tout ce travail, mon ami lui dit la princesse. Vous avez vraiment fait de belles choses.

- Ah, mais pas si vite, répliqua le petit garçon, en bondissant et en dansant de joie. Vous devez d'abord me dire mon nom !

            La princesse simula la surprise, puis l'inquiétude.

- Bon, dit-elle en feignant de réfléchir intensément : Votre nom est Tooriebeuy !

- Non, hurla le petit garçon avec des cris perçants et en sautant de joie.

- Alors vous vous appelez Bobopow, tenta-t-elle.

- Non ! Non ! Non ! hurlait-il en pirouettant sur le sol.

- Alors ne serait-ce pas Peerie-Fool ? demanda la princesse en faisant la moue.

            Peerie-Fool en hurlant de colère jeta ce qu'il tenait par terre et disparut par la porte, poursuivit par le rire moqueur de la jeune fille. Sur le chemin du retour, le Géant croisa un grand nombre de ces petites gens tout blond. Certains avaient les yeux qui leur sortaient de la tête, d'autres avaient la langue pendante.

- Qu'est-ce qui vous arrive donc, braves gens ? demanda le Géant.

- Je vais te raconter ce qui nous arrive à moi et à mes parents, lui dit l'un d'entre eux. Nous avons besoin de sommeil car nous avons travaillé très dur pour faire de beaux vêtements.

            Le Géant éclata de rire en comprenant que la jeune princesse avait été plus rusée que le petit peuple.

- La femme que j'ai à la maison ferait une bonne épouse se dit-il. Et si elle est toujours là quand je rentre, jamais plus elle n'aura à travailler.

            Autant que nous le sachions, la jeune fille était bien là et en parfaite santé et quand le Géant rentra, elle lui montra tous ces beaux vêtements. Le Géant en fut tellement satisfait qu'il traita la jeune princesse très gentiment. Le lendemain, lorsqu'il fut reparti, la jeune fille retrouva ses deux sœurs dans les combles au milieu des poules. Elle les fit redescendre et avec de nombreux points de couture, leur répara la peau du dos si méticuleusement qu'on n'en voyait plus la trace. Puis elle demanda à sa sœur aînée de grimper dans une hotte, la remplit de tous les bijoux du Géant qu'elle put trouver et recouvrit le tout d'herbe fraîchement fauchée. Quand le Géant rentra, la princesse lui expliqua qu'elle se faisait du souci pour sa pauvre mère et lui demanda s'il voulait lui emporter la hotte d'herbe qu'elle avait mise devant la porte. Cela lui permettrait au moins de nourrir sa vache. Le Géant encore sous le coup du plaisir qu'il avait eu en voyant ce qu'elle avait pu tirer de la laine accepta et chargea la hotte sur son dos. Lorsqu'il revînt, elle lui demanda comment se portait sa mère, ce à quoi le Géant répondit :

- Très bien.

- Ce serait bien si je lui faisais parvenir une plus grosse quantité d'herbe. L'herbe dans cette partie de l'île est de toute évidence de bien meilleure qualité que la pauvre herbe jaune et courte qui pousse vers l'étable de ma mère, dit-elle.

- Autant que vous en voulez, répondit le Géant.

- Quand aurez-vous fini de remplir la hotte que je l'emporte ?

- Tôt demain matin. Mais comme j'irai sur la colline dès que le soleil se lèvera, je laisserai la hotte pleine près de la porte.

            Le Géant regarda dans la cour, aperçut son linge bien empilé près de la fenêtre et finit par accepter sans poser de question. Le lendemain, la jeune princesse aida sa sœur à se cacher au fond de la hotte, puis s'y glissa à son tour en s'assurant que toutes deux étaient parfaitement recouvertes d'herbe fraîchement fauchée. Quand le Géant sortit de son bruyant sommeil, il vit la hotte sur le seuil et se souvenant de ce que la jeune fille lui avait demandé la veille au soir, il la chargea sur ses épaules et partit.

            Quand il arriva devant la maison de la reine, il demanda où il devait vider l'herbe. La reine lui indiqua un endroit sous la fenêtre. En cachette du Géant, la reine et sa fille aînée avaient fait bouillir une grande quantité d'eau qu'elles renversèrent sur lui quand il fut sous la fenêtre. Il mourut sur le coup. Les deux sœurs sautèrent de la hotte et se précipitèrent dans les bras de leur mère et de leur sœur aînée.

 

La fille que les Trows aimaient

            Il y avait autrefois une jeune fille, réputée dans l'ensemble des îles, pour sa beauté et en particulier, pour ses longs cheveux d'or. On disait que la mère de cette fille avait été emportée par les Trows lorsqu'elle était née, de sorte qu'elle avait grandi sans mère. C'était maintenant une adorable créature avec des cheveux comme on n'en avait jamais vus. Ils tombaient en faisant des ondulations d'or sur ses épaules minces comme personne n'en avait jamais vus sur aucune autre jeune fille ou sur un enfant qui auraient laissés leurs cheveux en liberté. On disait que lorsqu'elle essayait de les domestiquer ou d'en attacher les boucles, ses mèches d'or refusaient d'obéir à ses doigts et reprenaient lentement leurs courbures d'anglaises naturelles.

            La jeune fille avait également des dons pour le chant. On la voyait souvent se promener en fredonnant des chansons douces, ce qui avait pour conséquence d'émerveiller les voisins et de faire tourner la tête des garçons. Il était communément admis que cette jeune fille était l'objet de toutes les attentions des Trows, tant sa vie semblait insouciante. Ses cheveux d'or étaient surnommés «la bénédiction de ceux qu'elle aime». Cependant ses boucles éveillèrent l'intérêt d'une sorcière bien connue.

            Un jour que la jeune fille s'était endormie dans le foin, la sorcière la dépouilla de sa splendide chevelure. En se réveillant, lorsqu'elle découvrit sa tête tondue, elle rentra chez elle en courant, en pleurant et en gémissant. A la suite de cela, elle se replia sur elle-même. Les chansons étaient mortes sur ses lèvres et le sourire effacé de son visage. Lorsqu'elle fut allongée dans son cercueil, les gens disent que ses cheveux d'or avaient recommencé à pousser et avant qu'on en ait rabattu le couvercle sur sa dépouille inerte, ses cheveux avaient retrouvé leur longueur et leur beauté d'antan. La sorcière ne demeura pas impunie. Elle avait suscité la colère des Trows. Ils avaient aimé l'orpheline et veillé sur elle depuis sa plus tendre enfance. Ils se saisirent de la méchante vieille sorcière et lui firent ce qu'elle méritait. La vieille femme fut condamnée à errer autour de leurs retraites et ces créatures mauvaises la tourmentèrent nuit et jour. Chaque fois qu'elle essayait de dormir, les Trows survenaient et faisaient un tel tintamarre qu'elle ne pouvait pas se reposer. La sorcière subit cette vie misérable et sans répit jusqu'à un âge très avancé, où elle disparut tout à fait, comme par enchantement.

 

La vengeance des Trows

            A une époque, il y a bien longtemps, deux frères, tous deux mariés, vivaient dans la même vieille cabane. La femme de l'un des frères dont la grossesse arrivait à terme, s'apprêtait à accoucher. La sage-femme de l'endroit demanda donc à son beau-frère de quitter temporairement la maison. Il prit sa canne à pêche et se dirigea vers le Craig pour être un peu seul. Pour se rendre aux falaises, le frère devait passer un buisson de ronces, la retraite favorite de beaucoup de Trows. Quand il l'atteignit, il vit un certain nombre de ces mystérieuse et viles créatures qui le longeaient pour se diriger vers chez lui. Une appréhension froide, glaciale le submergea car il se doutait des projets des Trows. Ils étaient puissants à de telles occasions et quand l'enfant était né, sa santé pouvait s'en ressentir.

            Laissant tomber son attirail de pêche, il se précipita chez lui et claqua la porte. Ignorant le tut-tut de la sage femme qui attisait l'âtre devant lequel elle était assise, il alla chercher sa Bible dans son coffre. Il posa le livre sacré près de la porte, laissa la clef dans la serrure et s'assura qu'aucune porte et qu'aucune ouverture de leur habitation n'était verrouillée : cela irrite les Trows et une clef tournée augmente leur pouvoir. Après avoir demandé aux femmes présentes de ne pas permettre à la parturiente de dépasser la cheminée, il repartit. Cette fois, cependant, il avait pour dessein de se rendre chez un voisin au lieu de retourner s'aventurer près des ronces.

            Mais à ce moment-là, les Trows s'étaient rapprochés de la maison. Ils comprirent que le frère avait pris des précautions à l'égard du trésor qu'ils convoitaient. Irrités, ils utilisèrent tout leur pouvoir avant qu'il n'ait pu s'éloigner de quelques pas de sa propre porte.

            A l'endroit où il devait enjamber la barrière, le malheureux homme constata qu'après avoir passé une jambe, il ne pouvait plus lever l'autre. Il se trouvait là privé de toute possibilité de bouger. Il resta donc ainsi paralysé, des heures durant, à califourchon sur la barrière jusqu'à ce qu'enfin la vieille sage-femme sorte de la maison. En voyant cet homme ainsi assis, elle s'écria :

- Jeemie, Dieu te protège ! Qu'est-ce tu fais don’assis ici à c't'heure ?

            Dès qu'elle eut dit : « Dieu te protège ! », l'immobilité magique et forcée disparut et le frère put rentrer à la maison pour se joindre à la fête célébrant la naissance. Mais il ne put échapper à la colère des Trows.

            La nuit suivante, l'un de ses enfants se mit à pleurer. Il hurla et brailla pendant exactement huit jours, puis resta étendu, comme s'il avait dormi les huit jours suivants. Pendant tout ce temps, l'homme affligé et désespéré se tordit les mains au-dessus du corps sans vie de son enfant, nuit et jour pendant que les gens tout autour disaient que ce n'était plus le même enfant. L'homme comprit qu'il avait été victime d'un échange. Il porta le berceau sur le seuil de la maison au-delà de l'ombre du linteau et il n'y eut plus d'échange. Il ne restait qu'une pâle image sans vie dans le petit berceau en bois.

 

Le Roi des Trows

            Il y eut autrefois un Trow nommé Broonie qui était censé avoir été le roi de tout le Trowland. On le voyait très souvent et on avait remarqué que si on l'avait vu dans un champ de blé, on pouvait être sûr que tout serait impeccable alors que si le visiteur avait été un Trow ordinaire, le mal suivrait de peu. Les gens étaient heureux quand Broonie leur rendait visite et ils faisaient attention de ne pas s'approcher du blé qu'il avait regardé pendant qu'on l'observait car il détestait être surveillé et prenait cela comme une offense. Il dispersait alors les meules de blé. Broonie semblait avoir pris un voisinage entier sous sa protection et pouvait souvent être vu se glissant de cour en cour, les soirées froides, jetant ses sorts sur les récoltes.

            Les gens étaient désolés que Broonie s'expose à l'air froid de la nuit. Ils lui confectionnèrent donc un manteau et un capuchon qu'ils laissèrent dans une cour dans laquelle il venait fréquemment. Ce cadeau bien intentionné fut interprété par Broonie comme une offense et on ne le revit plus jamais.

 

Mainland, le refuge des Trows

            Pendant des années, le Mainland, l'île principale des Orcades, fut le refuge des Trows. On trouvait ces créatures dans toutes les cavernes et sous tous les monticules du comté, et quand la nuit tombait, les bonnes gens des îles prenaient toutes garanties pour éviter de les rencontrer. Vînt un jour cependant où les Trows du Mainland décidèrent que cela suffisait.

            Une nouvelle religion avait fait son apparition dans les îles et les Trows, comme les autres habitants surnaturels du Mainland, ne purent plus supporter la croix ou la parole sainte. La voix des ministres du culte qui prêchaient et la prière des prêtres gênaient tellement les habitants des monticules qu'ils décidèrent qu'il était grand temps de partir. Ils trouveraient bien un endroit où ils n'auraient plus à supporter la voix de ces saints hommes qui les dérangeaient. Ils conçurent alors un plan ambitieux. Ils pensaient que l'île voisine de Hoy était le meilleur endroit où ils puissent se réfugier. Pendant des mois, les hordes de Trows confectionnèrent de longues cordes qu'ils nouèrent toutes ensemble pour n'en faire qu'une.

            Quand le moment de l'exode fut arrivé, les Trows se réunirent sur le Craig Noir au nord de Stromness. Ils fixèrent une extrémité de la corde au craig. L'un des Trows s'empara de l'autre extrémité et d'un bond magistral, franchit les eaux remuantes du chenal et atteignit l'île de Hoy. Il grimpa au sommet de la colline où il fixa solidement la corde. De l'autre côté, sur le Craig noir, la grande masse des Trows commença lentement sa traversée sur la corde au-dessus des eaux. Un à un, ils s'accrochaient à mesure que le précédent avançait et ceci jusqu'à ce que le dernier Trow se soit lui-même hissé sur la corde. Quand celui-ci y fut, le premier était encore bien d'avoir atteint l'autre côté.

            Le Trow seul sur sa colline exultait en observant ses compagnons s'approcher de Hoy quand soudain, à sa grande consternation, la corde cassa et les Trows dégringolèrent dans la mer déchaînée. Il n'y eut pas de survivants. En poussant un hurlement et un cri perçant, le Trow solitaire regarda ses compagnons périr puis il se jeta à son tour à l'eau. Tel fut son sort malheureux. Voilà pourquoi il n'y a plus de Trows aux Orcades.

 

Les Trows et l’église démolie

            Il y a bien longtemps, peu de temps après l'arrivée des chrétiens dans les îles, il fut décidé qu'une église serait édifiée sur le bord d'un loch.

            Pour gagner du temps, les maçons qui construisaient la nouvelle église décidèrent d'utiliser des pierres qu'ils prirent sur un monticule voisin. Pendant des jours, ils charrièrent la pierre taillée dans le monticule, mais il apparut bientôt comme une évidence qu'ils avaient commis une grave erreur. Ils découvrirent que bien qu'en travaillant très dur à l'édification de cette église, leur construction ne s'élevait pas d'un pouce. Ils travaillaient toute la journée, mais le lendemain matin, ils découvraient que ce qu'ils avaient fait, avait été démoli et éparpillé dans la bruyère.

            Ce que les constructeurs n'avaient pas réalisé, c'était que le monticule hébergeait une communauté de gens des collines. Irrités par le vol et la dégradation de leur antique monticule, ces petites créatures païennes, chaque nuit, abattaient ce qui avait été construit dans la journée. A bout de ressources après une longue période sans progrès, un prêtre vînt sur le site pour le consacrer et pour lancer l'anathème sur les Trows. L'intervention du saint homme fut salutaire et les Trows furent forcés de quitter les lieux et de se réfugier sur une autre île. Leur départ permit aux maçons d'achever l'église sans davantage d'interruption.

            Cependant, cet exode ne fut pas exempt de vengeance. L'infortuné prêtre, chaque fois qu'il entrait dans l'église nouvellement construite, était frappé de surdité et devenait muet, alors qu'en tout autre lieu il ne connaissait aucun de ces maux. De même que cela fut le cas pour d'autres esprits féeriques des îles, beaucoup de personnes pieuses croyaient qu'il suffisait de prêcher les Saints Evangiles pour en chasser les Trows.

 

Les Trows et le fermier de Sandwick

            Un fermier du quartier côtier de Kirkness à Sandwick fut durant quelques temps victime des Trows qui vivaient dans l'eau du loch voisin. Ces créatures jouaient perpétuellement des tours au pauvre homme, lui cachaient des objets, le volaient et plus généralement semaient la perturbation autour de sa ferme. Lorsqu'il mettait à sécher le blé dans le four, par exemple, s'il avait à rentrer dans la maison, il était sûr en revenant de trouver le four éteint.

            L'homme décida donc de surveiller le four : au lieu de sortir, il se cacherait sous un tas de baille fraîchement battue. Heureux de son idée, il se cacha consciencieusement et armé d'un fléau, le regard mauvais, il s'assit pour attendre patiemment. Peu de temps après, deux Trows franchirent précipitamment la porte et s'assirent près du four. En serrant les dents, le fermier tenta de se rapprocher des créatures, mais ses mouvements firent légèrement bouger la paille.            L'un des Trows tourna la tête et commenta :

- La paille bouge !

Son compagnon gesticula :

- Reste assis et chauffe ta bedaine. Tu sais bien que la paille ne peut pas bouger !

            Le fermier ainsi dissimulé rampa en se tortillant jusqu'à venir tout près de ses visiteurs Trows. En poussant un hurlement, il jaillit alors de sous la paille et tomba sur les intrus avec son lourd fléau. La fureur de son attaque fut telle que les Trows ne le tracassèrent plus jamais.

 

Le tueur de Dragon

            Il y a fort longtemps, un féroce Dragon vivait dans les marécages de Saint-Lawrence, harcelant la population de Jersey. Mis au courant des épreuves que subissaient ces gens, le seigneur de Hambye en Normandie décida de tuer le monstre et de libérer les insulaires de ce terrible fléau.

            Le courageux seigneur vînt à Jersey et y accomplit sa tâche. Mais la nuit suivante, profitant de son sommeil, son machiavélique écuyer le tua et repartit en France emmenant avec lui la tête du Dragon. Il raconta alors à la dame de Hambye que le dernier vœu de son maître avant de mourir avait été qu'il l'épousât. L'écuyer fut accueilli en héros et son plan fonctionna. Mais sa conscience coupable finit par le trahir : une nuit, il parla pendant son sommeil. Il fut jugé et condamné à mort.

            La dame de Hambye ordonna qu'on édifie un énorme monticule à l'endroit où son mari avait trouvé la mort. Cet endroit par la suite prit le nom de « La Hougue Bie », « Hougue » étant probablement un dérivé du vieux norvégien « Haugr » signifiant monticule, quant à Bie  peut-être est-ce le diminutif de « Hambye ».

 

La Sirène de Gob Ny Ooyl

            Autrefois, il y a bien longtemps de cela, vivait à l'extrémité inférieure de l'Oreille de Cornah une famille du nom de Sayle. La Sirène qui fréquentait le haut de Bulgham était leur amie. Les Sayle semblaient avoir de la chance et paraissaient ne jamais manquer de rien. Ils étaient économes. Quand ils avaient un peu de temps disponible, ils coupaient l'osier qui poussaient en abondance près de chez eux pour fabriquer des paniers à langoustines et trouvaient toujours à les vendre. Ils avaient une vache et quelques moutons, juste de quoi donner un peu de travail aux femmes pendant les longues nuits d'hiver. Mais ils gagnaient surtout leur vie en allant à la pêche en mer.

            Le goût qu'avait Sayle père pour les pommes était connu de tous. Il en emmenait souvent avec lui dans son bateau. Quand il commença à se sentir vieux, il laissa ses garçons partir seuls. La chance alors tourna : la pêche était beaucoup moins bonne. Les aînés durent aller plus loin pour ramener du hareng et seul Evan, le plus jeune, continua à pêcher à proximité.

            Un jour, comme il avait jeté ses paniers de pêche sous Bulgham et les récupérait pour les remonter sur le bateau, il entendit, non loin de lui, une voix qui l'appelait. Il regarda autour de lui et aperçut une femme qui le fixait en s'asseyant sur le bord d'un rocher.

- Comment va votre père ? dit-elle. C'est rarement lui qui vient maintenant !

            Le jeune Sayle fut un peu effrayé au début. Mais en voyant ce visage avenant, il retrouva son courage et lui dit que son père maintenant restait à la maison. Elle lui dit qu'elle espérait le revoir, puis glissa dans l'eau et disparut. De retour chez lui, le jeune garçon raconta sa rencontre à son père. Le visage de celui-ci s'éclaira :

- La chance reviendra dans cette maison.

            Il ajouta :

- Prend quelques pommes la prochaine fois que tu iras pêcher dans ce coin. Elle les aime.

            La fois suivante, le garçon en emmena quelques unes. Arrivé à l'endroit où il avait vu la belle femme, il alla comme d'habitude ramasser des coquillages dans les rochers. Il entendit alors un doux chant et en se retournant, il vit la Sirène qui se penchait au-dessus du bateau avec un sourire de contentement. Elle prit une pomme et commença à la manger en chantant :

« Que la mer vous porte chance !

Ils ne sont pas si étourdis

ceux qui apportent de doux œufs

aux enfants de la mer ».

            A partir de ce jour, le jeune Sayle retourna fréquemment à cet endroit jusqu'au moment où il fut assez grand pour aller naviguer dans des eaux éloignées.

            Un jour que la Sirène se trouva dans une grande détresse, le garçon eut alors l'idée d'aller planter un pommier juste au-dessus de l'endroit où elle apparaissait. Il lui expliqua que quand il serait loin, l'arbre produirait des œufs de terre qui, quand ils seraient doux et prêts à être mangés, tomberaient d'eux-mêmes dans l'eau pour elle. Ainsi, la chance continuerait à sourire à la famille Sayle.

            La Sirène, pendant bien longtemps, vînt sous l'arbre. On la voyait souvent, au soir, assise sur son rocher chantant de tristes chants et regardant avec désir son pommier. Mais quand, lors d’un grand froid, les pommes vinrent à ne plus se former, elle décida de partir à la recherche du jeune Sayle. Mais ni l'un ni l'autre ne revinrent jamais. Cependant, encore maintenant, le pommier existe toujours et marque l'endroit où vécut cette Sirène.

 

La ville sous la mer

            Là où maintenant Langness enfonce son long nez dans la mer, à cet endroit toujours recouvert par les vagues, il y avait autrefois une ville splendide dotée de nombreuses tours et de dômes dorés. De grands bateaux quittaient son port pour s'en aller naviguer dans toutes les régions du monde et ses terres étaient verdoyantes et propices à l'élevage du bétail et des moutons. Maintenant encore les marins la voient parfois quand les eaux profondes sont claires et ils entendent faiblement des moutons bêler, des chiens aboyer et des cloches carillonner. Mais nul ne peut plus marcher dans ses rues.

            A l'époque où il y avait des Géants sur l'île de Man, l'imper Finn y avait établi sa résidence. Il vivait là pour garder un œil sur Erin et pour observer la mer. Mais il était très rarement dans Man, et partout où il allait, il savait si bien déplaire qu'il avait de nombreux ennemis. Un jour qu'il était tellement pressé de rentrer chez lui, il sauta d'Erin à Man et posa ses pieds si brutalement sur les rochers de la côte qu'il en laissa ses empreintes dans la pierre : depuis l'endroit s'appelle Ynnyd de Slieu ny Cassyn ou la Roche de l'Empreinte de Pieds. 

            La première chose qu'il fit en rentrant chez lui fut d'entrer dans une colère noire après les gens qui habitaient la ville et qui faisaient un vacarme épouvantable ; la seconde fut de les transforma tous en blocs de granit. Dans son emportement, il frappa la terre avec une telle violence qu'il la fendit en deux ; les vagues s'engouffrèrent dans l'abîme et la mer en hurlant submergea la ville et son vacarme. Ses tours et ses dômes disparurent sous les eaux vertes ; ses rues et son marché, son port et ses quais furent engloutis. Un homme qui y descendit il y a plus de deux cents ans en rapporta une histoire étrange.

            Un bateau recherchait le trésor d'une épave près de cet endroit. Cet homme était descendu dans une sorte de cloche de plongée vers les hauts-fonds. Il devait tirer la corde s'il souhaitait descendre davantage. Il la tira tant que les hommes du navire réalisèrent que la mer était là aussi profonde que la lune est haute dans le ciel ; il n'y avait plus une longueur de corde, ils le remontèrent à la surface.

            Quand ils l'eurent hissé sur la plate-forme, il leur dit que s'il avait pu descendre davantage, il aurait fait de merveilleuses découvertes. Ils lui demandèrent de décrire ce qu'il avait vu. Quand il eut bu un gobelet de vin, il raconta son histoire.

            Il avait d'abord traversé les eaux dans lesquelles vivent les poissons ; puis il avait atteint la région claire et paisible où les orages ne viennent jamais. Plus bas, il avait découvert le Monde sous la Mer brillant et lumineux de corail. Quand la cloche de plongée s'était posée sur le fond et qu'il avait regardé par ses petites fenêtres, il avait vu de grandes rues jalonnées de piliers de cristal scintillant comme des diamants et de beaux bâtiments couverts d'énormes perles dans des coquillages de toutes les couleurs. Il avait longé une façade pour entrer dans une de ces splendides maisons, mais il ne pouvait pas quitter sa cloche de plongée sans risquer de se noyer. Il était parvenu à la déplacer près de l'entrée d'un grand hall dont le sol était en perles, en rubis et en pierres précieuses de toutes sortes. Table et chaise étaient d'ambre, murs de jaspe ornés des bijoux les plus beaux. L'homme avait souhaité en remonter avec lui, mais il n'avait pas pu les atteindre, la corde étant tendue à son maximum. Alors qu'on le tirait vers le haut, il avait croisé des Sirènes et des tritons tous très beaux, mais ils avaient eu peur de lui et s'en étaient rapidement éloignés. Son histoire s'arrêtait là.

            Par la suite, cet homme tomba dans une grande langueur. Il n'avait plus qu'un seul désir : retourner dans le Monde sous la mer et y demeurer à jamais. Rien de ce qui se passait sur terre ne l'intéressait plus. Il en mourut de tristesse.

 

Le Fynoderee des Gordon

            Il y avait une fois un Géant du nom de Fynoderee qui travaillait à la ferme des Gordon. Ceux qui l'ont connu disait de lui qu'il avait les cheveux longs et hirsutes, les yeux ardents et qu'il était plus fort que n'importe qui. Une nuit, il rencontra le forgeron qui se rendait à son atelier. Comme pour lui serrer la main, le forgeron lui tendit le soc de fer de sa charrue qu'il avait avec lui. Il la prit et la serra comme si cela avait été un morceau d'argile.

            Le Fynoderee effectuait son travail toute la nuit et rentrait dans les Hidlans pendant la journée. Une nuit, qu'il avait à voyager pour son travail, il vînt à passer par Mullin Sayle, au-dessus de la gorge Garrag. Comme il voyait de la lumière dans le moulin, il passa la tête par dessus la porte entrebâillée pour voir qui était là. L'épouse de Quaye Mooar était en train de tamiser du blé. En apercevant cette énorme tête qui la regardait, elle fut épouvantée. Elle eut la présence d'esprit, cependant, de lui tendre le tamis en lui disant :

- Si tu vas me chercher de l'eau au fleuve avec ça, je te fais un gâteau ; et plus tu me ramèneras d'eau, plus ton gâteau sera gros !

            Le Fynoderee prit le tamis et descendit au fleuve. Il le remplit, mais l'eau en sortait. Il ne pourrait pas en remonter une goutte pour avoir son gâteau. Il jeta l'ustensile loin de lui et se mit à pleurer :

- Tamis, tamis, tiret ! Plus j'en mettais dedans, Plus il en sortait.

            La femme s'était sauvée pendant qu'il essayait de le remplir et quand il revînt au moulin il le trouva plongé dans le noir.

            Le Fynoderee travaillait sur les Radcliffes, un massif où la roche est très dure et qui appartenait alors à la ferme des Gordon. Chaque nuit, pour les paysans des Gordon, il coupait le blé, et souvent il donnait du fléau. S'ils mettaient une meule dans la grange en soirée et s'ils en desserraient les gerbes, ils la trouvaient battue le matin, mais le Fynoderee ne touchait pas aux gerbes si on les avait pas desserrées. Très souvent, les gens de la ferme passaient un moment avec lui à discuter. Un jour qu'il avait gelé à pierre fendre, l'aîné des Gordon souffla sur ses doigts pour les réchauffer.

- Pourquoi donc est-ce que tu souffles sur tes doigts ? demanda le Fynoderee.

- Pour les réchauffer, répondit le fermier.

            Au repas du soir, comme le gruau était trop chaud, le fermier souffla dessus.

- Pourquoi donc est-ce que tu fais cela ? demanda le Fynoderee. Il n'est pas assez chaud à ton goût ?

- Il est trop chaud. Je souffle dessus pour le refroidir, répondit le fermier.

- Je n'aime pas ça du tout, mon gars ! lui dit le Fynoderee. Comment peut-on souffler le froid et le chaud avec le même souffle ?

            Le Fynoderee ne portait aucun vêtement. On disait qu'il ne craignait pas le froid. L'aîné des Gordon, cependant, eut un jour pitié de lui. Un hiver de givre, il alla lui chercher des vêtements à sa taille : culottes, veste, gilet et un très, très grand chapeau. Il les lui porta la nuit dans la grange. Le Fynoderee les regarda et en les examinant, il dit :

- Le manteau est maladie pour le dos ; le gilet est mauvais pour le torse ; la culotte est une malédiction ; le chapeau n'est pas bon pour la tête ! Si toi tu possèdes la grande ferme de Gordon, mon gars, si tu as la petite gorge Est, et aussi la petite gorge occidentale, la joyeuse gorge de Rushen n'est pas encore à toi.

            Alors il a jeté les vêtements loin de lui et s'en est allé travailler à la gorge Rushen, chez Juan Mooar Cleary.

            Il se mit alors au service de Juan : il faisait les foins, fauchait et gardait les moutons. Une nuit d'hiver, il y eut une grande tempête de neige. Juan Mooar s'était levé pour voir s’il ne manquait pas de moutons. Le Fynoderee vînt le rejoindre.

- Je suis un peu fatigué, Juan, dit-il. J'ai récupéré tous les moutons dans le creux, mais c'est ce bon sang de mouton brun qui m'a donné le plus de mal. Je l'ai maudit sept fois ! Il m'a obligé à faire deux fois le tour de Barrule Mooar mais j'ai quand même fini par l'attraper !

            Quand Juan sortit le matin, tous ses moutons étaient rentrés dans la bergerie et au milieu d'eux, il y avait un grand lièvre : c'était lui le mouton brun du Fynoderee.

            Plus tard, le Fynoderee partit vivre sur la crête de la montagne de Barrule. Un jour que lui et son épouse s'en allaient restituer un sac de gruau, elle glissa et tomba. Comme elle dévalait et essayait de s'enfuir, il lui jeta une grande roche blanche qui l'atteignit au talon. On peut toujours voir la marque de son sang sur la roche vers Cleigh Fainey. Tandis qu'elle se penchait pour envelopper son talon dans un morceau de tissu, il lui jeta plein de petites roches. Le chiffon fit comme un élastique et elles furent projetées à deux milles de là dans le Lagg. Il jeta encore dans le fleuve une grande roche avec le sac de gruau et le bâton dedans. Elle l'attrapa et en deux bonds au-dessus de la mer se retrouva dans les montagnes de Mourne en Irlande ; et d'après ce que je sais elle vit toujours là.

 

Le Prince Conchubar et la Sirène Teeval

            Autrefois Culain, le forgeron des dieux, vivait dans l'île de Man. A cette époque, Conchubar appartenait à la cour du roi d'Ulster. Conchubar était un beau jeune homme qui ne possédait qu'une épée et qui voulait conquérir un royaume. Il se rendit auprès du druide de Clogher pour lui demander conseil.

- Rends-toi dans l'île de Man, lui dit le druide. Tu y rencontreras le grand Sn-tith Culain. Demande-lui de te forger une épée, une lance et un bouclier. Avec ces armes, le royaume d'Ulster sera à toi.

            Conchubar partit, affréta un bateau et traversa la mer. Il débarqua sur Man et se rendit directement à la forge de Culain. Il faisait nuit quand il y arriva. La lueur rouge du four resplendissait dans l'obscurité. Il pouvait entendre à l'intérieur de la forge le hurlement du soufflet et le martèlement de la lourde masse sur l'enclume. Un chien, grand comme un veau, commença à aboyer et à grogner comme le tonnerre. Il alertait son maître qui sortit.

- Que désires-tu, jeune homme ?

- Culain ! a déclaré Conchubar. C'est le druide de Clogher qui m'envoie vers toi. Il m'a conseillé de te demander de me forger une épée, une lance et un bouclier, car c'est seulement avec des armes forgées par tes mains que je pourrai conquérir le royaume d'Ulster.

            Le visage de Culain s'assombrit, mais après avoir observé Conchubar, il lut sur son visage son ambition et sa détermination.

- Je te les forgerai mais tu devras attendre car c'est un long travail.

            Culain se mit au travail et Conchubar attendait. Un matin de mai, de très bonne heure, le soleil venait à peine de se lever au-dessus de Cronk-yn-Irree-Laa, Conchubar marchait sur le rivage, en se demandant combien de temps encore il faudrait à Culain pour forger ses armes car il avait hâte de repartir. La marée descendait et le soleil brillait sur le sable humide. Soudain il vit quelque chose étinceler dans les vagues quelques pas devant lui. Il courut jusque là et découvrit une femme, d'une beauté comme il n'en avait jamais vue qui dormait profondément. Ses cheveux étaient d'or, comme l'ajonc en fleur, sa peau plus blanche que l'écume de la mer, ses lèvres rouges comme le corail et ses pommettes lisses comme les petits nuages de l'aube. Le bord de sa robe toute en algues colorées suivait les mouvements des vagues. Sur son cou et sur ses bras, des perles resplendissaient. Conchubar ne bougeait plus fasciné par sa beauté. Il savait que c'était une Sirène et que dès qu'elle s'éveillerait, elle se glisserait à nouveau dans l'océan pour disparaître à jamais. Rapidement il la ligota avec sa ceinture.

            Elle se réveilla et ouvrit ses yeux bleus comme la mer. En découvrant les liens qui l'entravaient, prise d'angoisse et de terreur, elle supplia :

- Défais cela, homme, détache-moi !

            Conchubar ne répondit pas. Elle supplia encore :

- Détache-moi, je t'en prie !

            Sa voix était aussi douce que la musique de Hom Mooar, le violoneux féerique. Conchubar pensa qu'il donnerait tout ce qu'il possédait pour la garder près de lui. Il répondit, tremblant :

- Femme, mon cœur, qui es-tu donc ?

- Je suis Teeval, princesse de l'océan. Rends-moi ma liberté, je t'en prie !

- Mais si je te libère, tu vas t'enfuir.

- Je ne peux pas rester avec toi, Conchubar ! Rends-moi ma liberté et je te ferai un très précieux cadeau.

- Je vais te détacher, non pas pour obtenir un cadeau mais parce que je ne peux pas te résister.

            Il dénoua sa ceinture. Elle lui dit alors :

- Voici mon cadeau : va trouver Culain maintenant. Il est en train de forger ton bouclier. Dis-lui qu'il y représente le visage de Teeval, princesse de l'océan et que tout autour, il y grave ce nom. Conserve-le toujours dans les batailles que tu livreras. Quand tu poseras ton regard sur mon visage et que tu prononceras mon nom, la force de tes ennemis s'évanouira et se transmettra à tes hommes et à toi.

            Quand elle eut dit cela, elle agita son bras blanc et plongea dans les vagues. Conchubar contempla longuement les remous à l'endroit où elle avait disparu, puis il retourna lentement à la forge de Culain auquel il répéta ce que lui avait dit Teeval.

            Culain acheva le bouclier. Il était aussi puissant que la princesse l'avait dit. Il forgea une épée magique dont la garde était en or et une lance garnie de pierres précieuses. Puis Conchubar, dans son manteau cramoisi et sa tunique blanche brodée d'or, repartit pour l'Irlande.

            Tout ce que la princesse de l'océan lui avait dit devînt vérité. Quand il entrait dans la bataille, qu'il regardait le beau visage sur son bouclier et disait « Teeval », il se sentait subjugué par une force gigantesque qui lui faisait faucher ses ennemis comme de l'herbe. Il devînt bientôt célèbre pour ses exploits dans toute l'Irlande. Quand il devînt roi d'Ulster, il invita Culain à venir se fixer dans son royaume. Il lui donna la plaine de Murthemny. Jamais, pourtant, il ne revit la belle Sirène.

 

L’épouse paresseuse

            Il y avait autrefois une femme d'une paresse extraordinaire. Elle était plus que paresseuse : elle ne faisait rien de ses journées à part s'asseoir dans le coin du poêle (chiollagh) pour se chauffer ou se rendre chez les voisins pour écouter les ragots. Son époux lui donnait parfois du linge à repriser ou à remettre en état. Le pauvre homme n'était jamais très bien mis car comme elle ne s'occupait de rien, il portait plutôt des loques. Il lui disait de recoudre ou de repriser pendant qu'il se reposait de ses longues journées de travail, mais tout ce qu'il obtenait d'elle c'était :

- J'ai bien le temps ! (liooar dy de Traa).

            Un jour qu'il était chez lui, il lui dit :

- Voici mon linge et voici du fil. Mets-toi au travail. Si ce n'est pas fait dans un mois, je te jette au fossé. Toi et tes « J'ai bien le temps ! » vous me laissez presque nu.

            Elle était bien trop paresseuse pour s'y mettre. Elle feignait seulement de travailler dur quand l'homme était là. Chaque soir, avant qu'il ne rentre, elle sortait le rouet et le laissait bien en évidence sur le plancher en laissant dessus un vêtement pour lui faire croire qu'elle l'avait utilisé. Le mari, voyant le rouet si souvent sorti, lui demanda si elle avait assez de fil à rendre au tisserand. Il était passé la semaine précédente et avait laissé son lin brut. Elle n'avait en réalité tourné qu'une seule pelote, et encore celle-ci était pleine de nœuds et rugueuse comme l'ajonc. Quand son mari lui dit :

- Je vois la roue souvent sortie quand je rentre le soir. Peut-être as-tu maintenant tourné assez de fil pour que je le donne au tisserand la semaine prochaine ?

- Je ne sais pas du tout, répondit l'épouse. Peut-être qu'on devrait compter les pelotes.

            Alors le jeu commença ! Elle monta dans le grenier et lui jeta la pelote par le trou.

- Compte-les et renvoie-les-moi, dit-elle.

            Elle lui lança la pelote, il la lui renvoya et le jeu dura un moment encore. Alors elle dit :

- C'est tout ce qu'il y a là-dedans.

- Oh ! Vous avez bien tourné, la femme. On en a une bonne quantité à livrer au tisserand.

            Elle comprit alors qu'elle s'était mise dans un sale pétrin et n'avait guère d'idées pour s'en sortir. Elle savait ce qui allait lui en coûter si son subterfuge était découvert mais elle ne trouvait pas de solution. Elle se souvînt alors qu'il y avait un Géant qui vivait dans un endroit isolé en haut de la montagne. Elle avait entendu dire qu'il ne rechignait pas sur le travail. Elle pensa :

- Je vais m'adresser à lui.

            Tôt le lendemain matin, elle prit ses rouleaux de lin brut et partit vers le haut des collines. Elle arriva à la maison du Géant.

- Qu'est-ce que tu veux ? lui demanda le Géant.

- Je veux que tu m'aides, dit-elle. Et elle lui expliqua tout ce qu'il y avait à savoir à propos de la pelote de fil.

- Je tournerai ces rouleaux, dit le Géant, et si dans une semaine quand tu viendras chercher le fil, tu peux me dire comment je m'appelle, mon travail t'appartiendra. Sinon, je garde le tout. Cela te va-t-il ?

- Pourquoi cela ne me conviendrait-il pas ? dit la femme.

            Elle pensait en elle-même que ce serait une chose bien étrange si elle ne parvenait pas à découvrir ce nom au cours de la semaine. Pourtant, elle eut beau tout essayer pour le découvrir, personne ne fut en mesure de le lui dire. Le temps passait rapidement et elle n'avait toujours pas la moindre idée de ce maudit nom.

            Arriva la veille du jour où elle devait retourner chez le Géant. Ce jour-là, le mari qui devait passer par la montagne pour rentrer de son travail - on était en début de soirée - aperçut la maison du Géant. Plus il s'en approchait, plus il la voyait inondée de lumière ; il entendait de plus en plus distinctement les bruits d'une grande activité, des sifflements, des chants, des rires, des cris. Il se glissa près de la fenêtre et vit à l'intérieur le grand Géant qui activait une roue qui tournait comme le vent. Et ses mains qui tenaient le fil voletaient en avant et en arrière, en avant et en arrière, rapides comme l'éclair. Et lui, le Géant, criait à la roue siffleuse :

- Allez, tourne, roue, tourne, vite, encore plus vite ; et chante, et roule, et chante plus fort !

            Et plus il chantait, plus la roue tournait vite.

- Tourne, roue, tourne ; chantez, roulez, chantez ; Chaque navette sur la maison, roue aérienne. Elle, elle a le lin, et moi j'ai le fil, Comment pourrait-elle deviner, l'épouse paresseuse, que mon nom est Mollyndroat !

            Quand le mari rentra et comme il était en retard, son épouse lui demanda :

- Comment se fait-il que tu rentres si tard ? As-tu appris quelque chose de nouveau ?

- Tu n'as pas ta pareille pour tourner la roue, je peux te l'affirmer ; mais j'ai quand même vu quelqu'un qui allait plus vite que toi. Jamais depuis que je suis né, je n'avais vu tourner une roue aussi vite et filer un fil aussi fin que le fil de la Vierge. Ni entendu un chant comme celui qui résonnait dans la maison du Géant ce soir.

- Qu'est-ce qu'il chantait ? demanda la femme.

            Alors l'homme lui chanta la chanson du Géant :

« Tourne, roue, tourne ; chantez, roulez, chantez ;

les gerbes de paille sur la maison, roue aérienne.

Le lin est à elle, le fil est à moi.

Comment pourrait-elle deviner, l'épouse paresseuse,

Que mon nom est Mollyndroat ! »

            Vous ne pouvez pas vous imaginer la joie et le soulagement de cette femme quand elle entendit cette chanson !

- Oh ! Quelle chanson merveilleuse ! Chante-la encore, mon époux, dit-elle.

            Il la lui chanta et rechanta, jusqu'à ce qu'elle l'ait sue par cœur. Tôt le matin suivant, elle se rendit aussi rapidement qu'elle put chez le Géant. La route était longue et un peu monotone sous les arbres. Aussi, pour se donner du courage elle se mit à chanter :

« Tourne, roue, tourne ; tourne, roue, tourne.

Les branches de l'arbre, roue aérienne.

Le lin est à lui, le fil est à moi ;

Le vieux Mollyndroat ne l'aura jamais ».

            En arrivant, elle trouva la porte grande ouverte et elle entra.

- Je suis venue chercher le fil, dit-elle.

- Bien, bien, dit le Géant. Mais, femme, n'oublie pas notre marché. Si tu ne peux pas me dire comment je m'appelle, pas de fil pour toi. Alors quel est mon nom ?

- Serait-ce Mollyrea ? dit-elle en faisant semblant de chercher.

- Non, ce n'est pas ça, dit-il.

- Faites-vous partie de la famille des Mollyruiy ?

- Je n'appartiens pas à ce clan !

- Vous appelle-t-on Mollyvridey ?

- Jamais de la vie.

- Je sais : vous vous appelez Mollychreest.

- Vous vous trompez.

- Portez-vous le nom de Mollyvoirrey ?

- Je vous donne ma parole que je n'ai pas ce nom là.

- Vous vous appelez peut-être Mollyvartin ?

- Pas du tout !

- Pourtant, dit elle, il n'y que sept familles sur l'île dont le nom commence par Molly. Si vous n'êtes pas un Mollycharaine, vous n'êtes rien du tout et vous n'êtes pas de l'île de Man.

- Je ne suis pas un Mollycharaine, dit-il. Maintenant, faites attention, femme. Le prochain nom que vous me donnerez sera aussi le dernier !

            En entendant cela, elle feignit d'être effrayée. Elle dit lentement en pointant son doigt sur lui :

- Le lin est à lui, le fil est à moi, Que votre volonté soit que Moll-Yn-Droat ne le possède jamais.

            Le Géant comprit qu'il s'était fait duper ; il entra dans une fureur noire :

- Maudite femme ! Vous n'auriez jamais découvert mon nom si vous n'étiez pas une sorcière !

- Soyez maudit vous-même, mon garçon, pour avoir essayé de voler le lin d'une honnête femme !

- Allez au diable, vous et votre bien, hurla-t-il en bondissant et en lui jetant ses pelotes de fil.

            Elle rentra chez elle avec ses pelotes. Et si par la suite, elle ne tourna pas elle-même sa roue et son lin pour en faire du fil, ce n'est ni par votre faute, ni par la mienne.

 

Le Buggane de la cascade de la gorge Meay

            Il était une fois une femme qui vivait près de la gorge Meay. Elle avait épousé un honnête homme du cru, silencieux et travailleur. Ils habitaient une jolie petite maison et possédaient un pré où ils élevaient une vache et quelques moutons et où ils cultivaient assez de pommes de terre pour pouvoir passer l'hiver. L'homme allait à la pêche quand il ne trouvait pas de travail. Sa vie était bien dure entre le travail pour les autres, l'entretien de son bien et sa pêche. Et il demeurait pauvre comme Lazare à côté d'une femme paresseuse.

            La femme de son côté passait son temps à se prélasser dans son lit au point que les voisins disaient d'elle que les couvertures lui allaient mieux que les chaussures. Plus d'une fois, son mari était parti de chez lui le ventre vide. Quand il rentrait de son travail, il ne trouvait ni le feu allumé, ni son épouse levée. Le pauvre homme devait tout faire, se préparer un repas et repartir travailler. Un jour que pour le dîner, il y avait autant que pour le déjeuner, il se dit : « Peste soit de sa paresse, je vais lui jouer un tour ».

            Il alla chercher une botte de paille et en boucha les deux fenêtres de sa maison, puis il partit au travail. Le soleil n'était pas encore couché quand il rentra. Son épouse était encore couchée.

- Hé, femme ! cria-t-il, viens vite voir, le soleil se lève à l'ouest !

            La femme sauta de son lit et courut vers la porte juste pour voir le soleil se coucher. Elle en fut terrifiée. Le ciel entier était en feu. Elle crut que la fin du monde était arrivée. Le lendemain matin, il se reproduisit le même phénomène. L'homme dit à sa femme :

- Chérie, c'est sûrement le Buggane !

- Quel Buggane ? demanda-t-elle

- Si tu me le demandes, je te répondrai sans mentir. C'est un grand monstre noir et velu qui habite sous le Spooyt Vooar, voilà ce que je pense !

- Hé, mon homme, tu ne crois quand même pas me faire peur avec ces sornettes ? Buggane toi-même, s'écria-t-elle.

            Le soir venu, l'homme partit à la pêche. Dès qu'il fut sorti, la femme se dit qu'elle devait cuisiner quelque chose car il ne restait qu'un croûton de pain pour le petit déjeuner. Elle sortit pour chercher des ajoncs car elle n'avait plus rien pour allumer son feu sous sa poêle. En rentrant, elle tira le loquet de sa porte afin que personne ne la surprenne à faire de la cuisine après le coucher du soleil, ce qui lui aurait valu la honte de tout le voisinage. Elle fit ainsi durcir un peu d'orge pour en obtenir de la farine. Elle mit la farine sur la table ronde, y mit du sel, y versa de l'eau et malaxa le tout pour obtenir une pâte aussi légère qu'une pièce de six pences. C'était une mauvaise boulangère, une de celles qui utilisent un couteau pour obtenir une galette. Elle avait retourné la pâte, l'avait enlevée, avait nettoyé la poêle avec l'aile blanche d'une oie et s'apprêtait à découper une seconde galette avec son couteau quand elle entendit un lourd bruit de pas devant sa porte. Après quelques secondes, quelque chose farfouilla la serrure.

            Puis le quelque chose en question frappa à la porte, et une voix semblable à la voix épaisse et bourrue d'un Géant retentit :

- Ouvre, ouvre-moi !

            Elle ne répondit pas. De violents coups furent encore assénés contre la porte et elle entendit une grosse voix rauque qui lui disait :

- Femme de la maison, ouvre-moi.

            La porte vola en éclat et elle vit devant elle une grande bête laide, un Buggane, qui se précipita à l'intérieur avec fureur. Sans qu'elle ait eu le temps de dire ouf, il la saisit par le tablier et la jeta sur son épaule. Avant qu'elle ait pu comprendre où elle en était, il l'emmenait à travers champs et collines jusqu'au-dessus du Spooyt Vooar, la grande chute d'eau de la gorge Meay. Quand le Buggane arriva au bas de la colline, elle sentit la terre trembler et entendit le bruit de la chute d'eau. Là devant elle, elle voyait la cascade se précipiter dans l'eau blanche du bassin. Comme le Buggane la balançait au-dessus, elle pensa que sa dernière heure était arrivée. Elle se souvînt tout à coup qu'elle tenait encore son couteau. Aussi vite qu'elle le put, elle coupa la corde de son tablier, dégringola sur le sol et dévala la colline. Avant qu'il ait compris ce qui lui arrivait, le Buggane emporté par son élan, plongea tête la première dans le bassin en poussant un cri qu'on put entendre à des milles à la ronde.

- Rumbyl, rumbyl, sambyl, je savais que j'avais une saleté de paresseuse et c'est pourtant son tablier que je tiens.

 

Le Buggane de Trinian

            Il y a bien longtemps, quelques moines venus du large décidèrent de construire une église dans un pré caillouteux entre la montagne sombre de Greeba et la haute route. Ils trouvaient l'emplacement favorable et décidèrent de s'installer là. Mais c'était compter sans le puissant Buggane qui avait son gîte dans cette montagne. Le Buggane furieux se disait :

- Si je les laisse finir leur bâtiment, je n'aurai plus un instant de repos avec ces cloches qui vont sonner jour et nuit.

            Alors, pour s'amuser, il prit le toit et le lança en l'air. Cette nuit-là, on entendit un vacarme épouvantable et au matin, les premiers levés découvrirent leur église sans toit, poutres et planches brisées et dispersées tout à l'entour. Quelques temps passèrent, on travailla ferme et on remit un toit. La nuit suivante, une violente tempête éclata et le toit fut à nouveau détruit, exactement de la même façon que précédemment. Cette seconde destruction commença à susciter des crainte chez les gens : ils étaient certains maintenant que c'était le mauvais Buggane qui commettait ces actes de vandalisme. Bien qu'ils fussent terrifiés, ils résolurent de faire une dernière tentative : ils construisirent un troisième toit.

            Pas très loin de là, à environ un mille de Greeba, vivait un courageux petit tailleur. Comme il n'avait pas d'attaches, il fit le pari que quand le nouveau toit serait terminé, il passerait non seulement la première nuit dans l'église, mais également couperait, piquerait et coudrait une paire de culottes. Le pari fut aussitôt relevé. Ainsi Tim Fléole, le petit tailleur, alla s'enfermer dans l'église dès qu'elle fut terminée pour y passer la toute première nuit. Il y entra au moment même où l'ombre commençait à couvrir les haies de gris. Il avait son tissu, son aiguille et son fil, son dé et ses ciseaux. Hardiment, il pénétra dans l'église, alluma deux grandes cierges et fit le tour de l'édifice pour vérifier que tout était en place. Puis, il referma la porte à clef afin que personne ne puisse plus y entrer. Il s'installa confortablement devant le lutrin, se croisa les jambes, coupa son tissu, enfila son dé et se mit à travailler aux culottes sans se préoccuper de l'obscurité qui gagnait du terrain dans l'église abandonnée aux morts de la nuit. Il était penché sur son travail ; ses doigts, tenant le long fil et l'aiguille, s'agitaient rapidement, projetant sur les murs des ombres étranges. Les culottes devaient être finies avant le matin, sinon il perdrait son pari. Il piquait aussi rapidement qu'il pouvait, en pensant au bel et bon argent que les parieurs allaient lui donner. Le vent commença à se lever. Les arbres cognaient aux fenêtres avec leurs bras. Le tailleur, un peu inquiet, regardait parfois autour de lui. Comme il ne voyait rien de surprenant, son courage demeurait intact. Il tirait l'aiguille et continuait. Une seconde fois, il releva la tête, regarda autour de lui, mais ne vit rien d'autre que la flamme des bougies qui dansait, et au-delà d'elles, l'obscurité vide et profonde. Raffermi dans son courage, il se dit :

 - C'est vraiment sottises ce qu'on raconte à propos du Buggane !

            A cet instant même, la terre se souleva sous lui avec des grondements horribles. Les bruits s'amplifièrent encore. Fléole jeta un rapide coup d'œil vers le haut. Une brèche se fit juste devant lui, et soudain lentement une énorme tête émergea du trou. Elle était couverte d'une crinière de cheveux rêches et noirs ; elle avait les yeux comme des torches et ses défenses pointues brillaient. Les yeux ardents se mirent à fixer rageusement Tim ; la grande et laide bouche rouge s'ouvrit et une voix redoutable retentit :

- Vaurien, qu'est-ce que tu fais ici ?

            Tim n'y prêta aucune attention. Au contraire, il s'activa parce qu'il savait qu'il n'avait pas de temps à perdre.

- Sacripant, ne vois-tu pas mon énorme tête ? hurla le Buggane.

- Je la vois ! Je la vois ! répondit Tim, d'un ton moqueur.

            Une grande et large paire d'épaules sortit du trou, puis un bras musclé, puis un gros poing qui vînt s'agiter sous le nez du tailleur.

- Sacripant, ne vois-tu pas comme mes bras sont longs? hurla la voix.

- Je le vois ! Je le vois ! répondit Tim, hardiment. Il s'arrêta, mit un peu de son tabac à priser dans une des bougies fondues et projeta cette poudre brûlante au visage renfrogné qui se trouvait devant lui. Puis il se leva.

            Le Buggane continuait à sortir du trou. Son corps était horrible, noir comme bois d'ébène, et couvert de rides comme le cuir d'un soufflet de forgeron.

- Sacripant, ne vois-tu pas mon corps immense ? hurla le Buggane, fâché que Tim ne montre aucune crainte.

- Je le vois ! Je le vois ! répondit le tailleur, en même temps qu'il se remettait à piquer les culottes.

 - Sacripant, ne vois-tu pas comme mes griffes sont pointues ? hurla le Buggane d'une voix encore plus irritée.

- Je le vois ! Je le vois ! répondit le tailleur, sans lever les yeux et continuant son ouvrage.

- Sacripant, ne vois-tu pas mon pied fourchu ? tonna le Buggane, extirpant l'un de ses grands pieds et le plantant sur le sol avec un bruit sourd qui fit trembler les murs.

- Je le vois ! Je le vois ! lui répondit le petit tailleur, en faisant de longs points de coutures aux culottes.

Soulevant son autre pied, le Buggane, fou furieux, hurla :

- Sacripant, ne vois-tu pas mes mains calleuses, mes doigts osseux, mes poings solides, mes…

            Avant qu'il ait pu achever sa phrase et sortir complètement son second pied de terre, le petit tailleur fit ses deux derniers points et bondit sur ses pieds. Les culottes étaient enfin achevées. Tim se précipita vers la fenêtre la plus proche et tel un ressort sauta avec une agilité telle qu'il ne s'en serait jamais cru capable. Il était à peine dehors que le nouveau toit dans un fracas terrible s'effondra. En entendant derrière lui les éclats de rire diaboliques du Buggane, le petit tailleur prit ses jambes à son cou et détala à toute vitesse sur la route de Douglas, les culottes sous le bras et le Buggane furieux sur les talons. Le tailleur filait en direction de l'église de Marown qui n'était pas très loin de là car il savait qu'il serait en sécurité s'il pouvait atteindre le cimetière. Il courut aussi vite qu'il le put, atteignit le mur et le franchit d'un bond comme un lièvre pourchassé. Il s'affala sur l'herbe épuisé et le souffle court. Il était dans l'ombre de l'église, à l'abri de la puissance du Buggane. Le monstre était si furieux de voir que le tailleur lui avait échappé qu'il saisit sa propre tête entre ses deux mains, l'arracha de son corps et la lança sur le petit homme par dessus le mur. Elle éclata à ses pieds avec une explosion terrible. Le Buggane disparut et on n'entendit plus jamais parler de lui. Heureux de s'en tirer sans dommage, le tailleur se releva. Il avait gagné son pari et personne ne trouva à redire si les culottes n'étaient pas parfaitement cousues.

Quant à l'église Saint-Trinian, on ne sait rien de plus sur elle si ce n'est qu'il existe près de Keeill, l'église Vrisht-Cassée qui porte ce nom car son toit n'a jamais été remplacé. Elle est au milieu d'un pré vert à l'ombre de la montagne rocheuse de Greeba : c'est là qu'aujourd'hui, on peut voir ses ruines grises et sans toit.

 
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