Les Contes des Faeries d'Ecosse

 

Le pauvre Homme du Peatlaw

            L'histoire suivante rapporte une folâtrerie féerique censée s'être déroulée au début du siècle dernier : la victime de cette farce elfique en fut un pauvre homme qu'on employait à cueillir de la bruyère sur le Peatlaw, une colline dans le Selkirkshire. Fatigué par son travail, il s'allongea pour dormir dans un anneau féerique. Quand il se réveilla, il fut stupéfait de se retrouver au milieu d'une grande ville. Comment il était arrivé dans cette ville qui lui était totalement étrangère, il n'en savait strictement rien. Son manteau était resté sur le Peatlaw et son capuchon qu'il avait perdu au cours de son voyage dans les airs, fut retrouvé par la suite, accroché à la flèche de l'église de Lanark. La détresse du pauvre homme fut quelque peu soulagée lorsqu'il rencontra un transporteur qu'il avait connu autrefois et qui le remmena à Selkirk en ayant recours à un moyen de transport plus lent que le tourbillon qui l'avait amené à Glasgow. Qu'il eut été déplacé par les esprits féeriques fut implicitement admis par tous ceux qui n'envisageaient pas qu'un homme puisse avoir des raisons personnelles pour quitter son propre pays et pour cacher qu'il l'avait fait intentionnellement !

 

Le Seigneur des Criques

            Autrefois, les propriétaires de Colzean, dans le Ayrshire, étaient connus dans ce pays sous le titre de Lairds o’Co', les Seigneurs des Criques du fait que, en contrebas du château de Colzean, se trouvaient quelques criques entre les rochers.

            Un matin, un tout petit garçon qui portait un petit bidon en bois, se présenta au laird devant le portail du château : il demandait un peu de bière pour sa mère qui était malade. Le laird l'envoya vers son maître d'hôtel pour lui remplir son bidon. Il fit comme on lui avait dit. Le maître d'hôtel avait un baril de bière en perce mais à moitié plein. Il le prit donc pour remplir le récipient du garçon. Mais à sa grande stupéfaction, il vida le fût et le petit récipient n'était pas encore plein. Le maître d'hôtel ne souhaitait pas percer un second tonneau. Le petit bonhomme insista pour son remplissage conformément à ce qu'avait ordonné le laird. Le maître d'hôtel lui fit remarquer la miraculeusement grande capacité d'un si minuscule récipient. Il reçut immédiatement l'ordre de le remplir si toute la bière du caveau pouvait y suffire. Obtempérant à cet ordre, il perça un autre fût, mais il en avait à peine versé une goutte que le récipient fut plein. Le Nain s'en alla en le remerciant chaleureusement.

            Quelques années plus tard, le laird, durant la guerre des Flandres, fut fait prisonnier. Et pour diverses raisons, probablement avait-il été arrêté pour espionnage, il fut condamné à recevoir la mort des félons. La nuit précédent son exécution, il fut enfermé dans un donjon particulièrement inviolable. Les portes brusquement s'ouvrir et le Nain fit sa réapparition. Il lui dit : "Laird o’Co’! Lève-toi et va-t-en", un conseil trop bienvenu pour être répété une seconde fois.

            En sortant de la geôle, le garçon lui dit de monter sur ses épaules. En un rien de temps, il se retrouva devant les portes de son propre château, exactement à l'endroit où ils s'étaient rencontrés la première fois. Le garçon lui dit : "Je t'ai ramené pour te récompenser car tu as fais preuve de générosité envers ma pauvre mère" et disparut.

 

Le Tulman

            Une femme de Baile Thangusdail était partie à la recherche de deux de ses veaux, mais la nuit, la pluie et la tempête la surprirent et elle dût trouver un abri. Menant ses veaux, elle arriva à une butte. En voyant une cheville suspendue, elle la tira. La butte s'ouvrit. Elle entendit un claquement sourd comme si une crémaillère heurtait une marmite. Elle en fut étonnée et cessa de tirer la chevillette. Une femme passa la tête juste au milieu de la porte et lui dit :

- Quelles affaires importantes peuvent t'amener à troubler la tranquillité de ce tulman dans lequel j'ai élu domicile ?

- Je prends soin de ces veaux, mais je me sens faible. Où pourrais-je aller avec eux ?

- Tu dois les mener vers ce mamelon en contrebas. Tu y verras une touffe d'herbe. Si ces deux veaux la mangent, tu ne resteras plus jamais un jour sans vache laitière aussi longtemps que tu vivras car tu auras suivi mes conseils.

            Comme elle le lui avait dit, elle ne manqua plus jamais de vache laitière. Et elle vécut encore très, très longtemps. 

 

Les deux jeunes Laboureurs

            Vous êtes souvent allé à la Gatehouse, me dit Johnny Nicholson. Vous vous souvenez peut-être d'un grand bout de terrain près de la ferme d'Enrick. Autrefois, c'était un grand loch. Pas très loin de là, en contrebas, il y a encore les ruines d'un moulin qui à l'époque dont je vous parle, fonctionnait grâce à ce loch. Une nuit, on n'était pas loin d'Halloween, deux jeunes laboureurs s'étaient rendus chez le forgeron pour y faire réparer les socs de leurs charrues. Sur le chemin du retour, en passant près de ce moulin, ils entendirent de la musique : ça dansait, ça jouait du violon, ça chantait, ça rigolait, ça parlait tant et si bien que l'un des jeunes gars entra là-dedans pour voir ce qui s'y tramait. L'autre l'attendit un moment dehors, mais comme il ne revenait pas, il rentra chez lui, persuadé en son for intérieur que les Brownies l'avaient enlevé. L'année suivante, à peu près à la même époque, le gars retourna chez le forgeron pour les mêmes raisons. Il était accompagné d'un autre jeune gars et avait pris la précaution de glisser une Bible dans sa poche. Bon. En revenant par le moulin, il entendit les mêmes airs de musique et de danse. Alors, la Bible à la main, il se glissa à l'intérieur. Il vit le compagnon qu'il avait laissé là douze mois plus tôt. Il lui tendit la Bible. Au moment où il faisait cela, la musique s'arrêta brusquement, les lumières s'éteignirent et tout fut plongé dans l'obscurité la plus noire."

 

Mind the Crooked Finger

            Bill Robertson, 71 ans, résidant à Lerwick, me raconta sobrement cette histoire vraie :

            Ma mère, que Dieu ait son âme, me raconta ceci et elle ne me raconta jamais de mensonge. Elle séjournait avec des amis à Kirgood-a-Weisdale. Un soir, au moment du crépuscule, le bonhomme était très heureux parce que sa brave femme venait juste d'accoucher.

- Tu es mon petit agneau, maintenant, dit-il, quand soudain juste au moment où il allait quitter la bergerie il entendit trois coups frappés de façon surnaturelle qui semblaient provenir du plafond.

            Se demandant bien ce que cela pouvait être, il grimpa à l'échelle et se dirigea vers la réserve à blé. Quand il arriva en haut, il entendit une voix qui répéta trois fois :

- Esprit au doigt crochu !

            Son épouse avait un doigt tordu et il sut tout de suite que ses voisins gris allaient s'en prendre à son bébé sans défense, à la mère ou à ses bêtes. Il se précipita dans sa maison, alluma une chandelle, prit la Bible et un couteau en acier quand des hurlements, des cris aigus, des trépignements et autres fracas et tohu-bohu, provinrent de l'étable au point que la maison se mit à vibrer. Son corps tout entier se mit à trembler. Il ouvrit sa Bible et se rendit à l'étable dans laquelle il avait laissé seule la sage-femme pour veiller sur la pauvre femme et le bébé. Quand il ouvrit la porte, il plaça la Bible devant lui, mit le couteau dans sa bouche la pointe vers l'extérieur en tenant bas la chandelle dans l'une de ses mains. Aussitôt qu'il y fut entré, les cris perçants, le bruit, le vacarme cessèrent soudainement et à la place de sa pauvre épouse, les Trows avaient laissé dans l'étable un innocent agneau en pin qui en avait l'apparence.

- Bon, dit le guidman, en prenant dans ses bras la sculpture très ressemblante de sa femme que les Trows avaient laissé dans l'étable, puisque je t'ai, je t'utiliserai.

            Il emmena cette sculpture dans sa maison et elle avait tout en commun avec une femme. Ma mère m'assura qu'elle l'avait vu, et d'honnêtes gens pendant de nombreuses années et leurs enfants après eux s'assirent sur cette illusion, cette sculpture ou cette ressemblance. Des objets furent posés dessus et on scia du bois dessus. Ce que je vous raconte est aussi vrai que je vous parle. Ce n'est pas une histoire qu'on m'a rapportée ou que j'ai pêchée quelque part. C'est ma mère qui me la raconta de sa propre bouche et je vous garantis qu'elle ne m'a jamais menti.

 

Rédemption féerique

            Près d'Aberdeen, en Ecosse, vivait James Campbell. Celui-ci avait une fille, Mary, qui avait épousé John Nelson, un jeune homme de son voisinage. Peu de temps après leur mariage, le jeune couple s'installa à Aberdeen, où le jeune mari qui était orfèvre se mit à son compte. Ils étaient heureux ensemble jusqu'au jour de l'accouchement de la jeune femme. Une domestique avait préparé le nécessaire pour faire face à cette situation, quand, vers minuit, ils furent alertés par un bruit redoutable, à la suite duquel les bougies s'éteignirent plongeant les domestiques dans une extrême confusion. Aussitôt que les femmes eurent retrouvé tout leur bon sens, elles firent appel aux voisins qui après avoir rallumé les bougies, découvrirent la jeune femme morte dans son lit. Ce qui plongea la famille dans la consternation. Aucune douleur n'était aussi grande que celle que ressentait son mari qui le lendemain matin, s'occupa des préparatifs de l'enterrement. Des gens de tous bords vinrent assister à la veillée funèbre, parmi lesquels Mr le révérend Dodd, qui, dès qu'il vit le cadavre, dit :

- Ce ne sont pas les restes d'une chrétienne. Ceux de Mrs. Nelson ont été emportés par les esprits féeriques et ce qui reste d'elle ici n'est qu'un peu de substance qu'ils ont mise à sa place.

            On ne le crut pas. Il refusa d'assister à l'enterrement. Ils la veillèrent la nuit suivante et le lendemain elle fut inhumée.

            Son mari, un soir après le coucher du soleil, chevauchait sur son domaine quand il entendit les sonorités d'une musique plaisante. Peu après, il aperçut une femme vêtue de blanc qui venait vers lui. Elle portait un voile qui lui dissimulait le visage. Il dirigea son cheval vers elle et lui demanda fort aimablement qui elle était pour avoir choisi de se promener seule si tard le soir. Elle retira son voile et fondit en larmes en lui disant qu'elle n'était pas autorisée à lui révéler qui elle était. Lui, voyant que c'était sa femme lui demanda au nom de Dieu, ce qui la troublait ou ce qui faisait qu'elle apparut à cette heure tardive. Elle lui dit que l'heure à laquelle elle apparaissait n'avait pas d'importance car :

- Bien que tu me crois morte et enterrée, je ne le suis pas. J'ai été enlevée par les esprits féeriques la nuit de mon accouchement. Vous avez seulement enterré un morceau de bois. Je peux revenir vers toi si tu utilises les moyens appropriés. Quant à mon enfant, il a trois nourrices qui s'occupent de lui, mais je crains de ne pouvoir le ramener à la maison. La personne en laquelle j'ai le plus confiance est mon frère Robert qui est capitaine d'un bateau de commerce et qui sera de retour dans dix jours.

            Son mari lui demanda ce qu'il devait faire pour qu'elle lui revienne. Elle lui dit qu'il trouverait une lettre le dimanche suivant sur le bureau de sa chambre. Celle-ci serait adressée à son frère et indiquerait les moyens à mettre en œuvre pour qu'elle revienne parmi eux.

- Depuis qu'ils m'ont enlevée, j'ai subi la constante présence d'une reine ou d'une impératrice et si tu regardes par dessus mon épaule droite, tu verras plusieurs de mes compagnons.

            Il fit ce qu'elle lui disait et vit, à courte distance, un roi et une reine siégeant sur un trône splendide, près d'un fossé. Elle lui dit alors de regarder à droite et à gauche. Il vit ainsi d'autres rois de part et d'autre du couple royal bien gardé. Il dit :

- Je crains que cela soit impossible de te soustraire d'un endroit comme celui-ci.

- Non, répondit-elle. Si mon frère Robert était ici à ta place, il me ramènerait à la maison. Mais que cela ne t'encourage pas à tenter quoi que ce soit car tu me perdrais à jamais. J'encours maintenant une très sévère punition pour t'avoir parlé. Pour éviter cela, tu dois aller jusqu'au fossé où tu ne verras probablement personne, mais où tous ceux que tu vois maintenant t'entoureront. Menace alors de mettre le feu aux vieilles aubépines et aux ronces qui entourent le fossé si tu n'obtiens pas l'assurance absolue que je ne serai pas punie et qu'ils me pardonneront.

            Il le lui promit. Elle disparut et il ne vit plus rien de ce qu'il avait vu. Il s'approcha d'un pas ferme du fossé et en tournant autour, il jura qu'il le brûlerait complètement s'il n'obtenait pas la promesse que son épouse ne subirait pas de sévices. Une voix lui demanda de jeter au loin le livre qu'il avait dans sa poche et qu'il renouvelle ensuite sa demande. Il répondit qu'il n'avait pas l'intention de se séparer de son livre et qu'on lui accorde sa requête, sinon ils auraient à pâtir de sa colère. La voix lui répondit que sur l'honneur sa faute lui serait pardonnée à condition que lui n'entreprenne rien de préjudiciable à l'encontre du fossé. Il promit de ne rien faire. Il entendit alors une musique très agréable.

            Il rentra chez lui et envoya chercher le révérend Dodd. Il lui raconta ce qu'il avait vu. Mr Dodd resta avec lui jusqu'au matin du dimanche suivant. Quand Mr Nelson regarda sur le bureau de sa chambre, il découvrit une lettre qu'il prit et qui était adressée à son beau-frère qui revînt quelques jours plus tard. Quand ce dernier l'ouvrit, il y lut ce qui suit :

- Mon cher frère, mon mari peut te raconter ce qui m'arrive. Je te demande de venir au fossé où j'ai dû me séparer de lui, la nuit qui suivra ta lecture de cette lettre. Ne te laisse pas intimider par quoi que ce soit. Mets-toi au centre du fossé à minuit et appelle-moi. Moi et plusieurs autres nous t'entourerons. Je porterai la robe la plus blanche du groupe. Empare-toi alors de moi et ne m'abandonne pas. Ils emploieront toutes sortes de méthodes épouvantables pour te décourager mais ne les laisse pas t'impressionner. Cela durera probablement jusqu'au chant du coq. Ils s'évanouiront alors et je serai sauvée. Je pourrai rentrer chez moi et vivre avec mon mari. Si ta tentative est couronnée de succès, tes amis t'ovationneront et tu auras la bénédiction de ta sœur qui t'aime, Mary Nelson.

            Il n'eut pas plus tôt achevé cette lecture qu'il jura qu'il récupérerait sa sœur et son enfant ou qu'il mourrait. Il retourna à son navire et dévoila à ses marins le contenu de la lettre. Il attendit jusqu'à dix heures du soir. Ses fidèles et loyaux matelots lui proposèrent de l'accompagner mais il refusa, préférant affronter le danger seul. Comme il quittait son navire, un effroyable lion se précipita comme une flèche sur lui. Il dégaina son épée et le frappa. Le lion était sans consistance, une simple illusion destinée à le terrifier. Cela ne fit que renforcer sa détermination. Il se rendit au fossé au centre duquel il vit une blanche dispersion de voiles. Lorsqu'il y fut, il fut encerclé par plusieurs femmes qui poussaient des cris épouvantables ; sa sœur était parmi elles dans la robe la plus blanche. Il lui prit la main droite et dit :

- Avec l'aide de Dieu, je te soustrairai à tous les Lutins infernaux.

            Soudainement, le fossé sembla s'embraser autour de lui. Il entendit en même temps le coup de tonnerre le plus effroyable qu'on puisse imaginer. Des oiseaux et des bêtes épouvantables semblèrent surgir du feu pour se précipiter sur lui. Il savait que rien de tout cela n'était réel ; rien ne pouvait le faire renoncer. Il cramponna sa sœur pendant une heure trois-quarts. Alors les coqs se mirent à chanter. Le feu disparut et tous les épouvantables Lutins s'évanouirent. Il la prit dans ses bras, tomba à genoux et remercia Dieu de l'avoir soutenu la nuit durant. Comme il trouvait que ce que portait sa sœur était trop léger, il l'enveloppa dans son manteau. Elle l'embrassa et lui dit qu'elle était maintenant sauvée car elle pouvait remettre des vêtements humains. Ils regagnèrent la maison de son mari sous des débordements de joie. Son mari et son frère étaient décidés à détruire le fossé pour se venger du rapt de l'enfant quand ils entendirent soudainement une voix qui disait :

- Nous vous rendrons votre fils sain et sauf si vous ne labourez pas la terre à moins de trois perches du fossé et si vous ne détruisez pas les buissons et les ronces qui l'envahissent.

            Ils acceptèrent ces conditions. Quelques minutes après, l'enfant fut déposé sur les genoux de sa mère. Elle leur demanda de s'agenouiller et de remercier Dieu.

            Cette affaire terrifiante trouva son origine dans le fait d'avoir laissé Mrs Nelson, la nuit de ses couches, entre les mains de femmes imbibées d'alcool !

  

Sanntraigh

            Sur l'île de Sanntraigh, vivait une bergère qui avait une marmite. Une femme de paix (esprit féerique) venait tous les jours la lui emprunter. Elle ne prononçait pas un mot mais prenait le récipient. La femme lui disait alors :

« Un forgeron peut chauffer le fer avec du charbon.

Une marmite sert à cuire la viande.

Il faudra la rapporter pleine. »

            La femme de paix rapportait chaque jour la marmite pleine de viande et d'os. Un jour que la femme devait prendre le bac, elle dit à son mari :

- Si tu dis à la femme de paix la même chose que moi, je pourrai me rendre tranquillement par le bac au château de Baile où j'ai à faire.

- Oh ! Je le lui dirai. Sois tranquille, je le lui dirai.

            Il était en train d'assembler des bruyères pour les mettre sur la maison. Il vit une femme qui approchait et en découvrant l'ombre de ses pieds, il prit peur. Il ferma la porte et cessa toute activité. Quand elle atteignit la porte, elle la trouva fermée : il ne lui ouvrit pas. Elle se plaça au-dessus d'un trou de la maison. La marmite fit deux bonds et au troisième, elle bondit sur l'arête de la maison. La nuit tomba mais la marmite ne revînt pas. La femme rentra par le bac et ne voyant pas sa marmite, elle demanda :

- Où est la marmite ?

- Ben, je me moque de l'endroit où elle est, dit l'homme. Je n'ai jamais eu de peur aussi grande que celle que j'ai eue avec ta commissionnaire. J'ai fermé la porte et elle ne l'a pas rapportée.

- Misérable bon à rien, qu'as-tu fait ? J'en connais deux qui vont tomber malade : toi et moi.

- Elle la rapportera demain.

- Elle ne reviendra pas.

            Elle sortit. En se dépêchant, elle atteignit la butte. Il n'y avait personne à l'intérieur. C'était après le repas du soir et ses occupants étaient sortis. Elle entra. Elle vit la marmite et la prit. Elle était bien lourde pour elle car elle contenait tous les restes qu'ils y avaient laissés. Quand le vieux rustaud qu'ils y avaient laissé la vit sortir, il dit :

« Femme silencieuse, femme silencieuse,

Qui vînt vers nous du pays des chasses,

Par ton homme tu n'as gagné qu'une chose,

Que je lâche le noir et que le féroce glisse. »

            Les deux chiens furent lâchés non loin d'elle. Elle percevait leurs pas derrière elle. Elle devait prendre les restes dans la marmite afin de les leur jeter si ils la rattrapaient. Elle entendit les chiens qui arrivaient. Elle plongea la main dans la marmite. Elle en sortit la planche et leur jeta un quart de ce qui se trouvait dessus. Cela les occupa pendant un moment. Elle les entendit à nouveau. Elle leur en lança une seconde fois. Puis elle s'éloigna en marchant comme elle pouvait à cause du poids de la marmite. En arrivant près de la ferme, elle jeta le couvercle de la marmite au loin et leur abandonna tout son contenu. Ses chiens se mirent à aboyer en voyant les chiens de la paix s'arrêter. La femme de paix ne revînt plus jamais emprunter la marmite.

 

Sir Godfrey MacCulloch

            Les esprits féeriques écossais résident parfois dans des demeures souterraines, à proximité des habitations humaines ou, selon l'expression populaire, sous la doorstane, le seuil. Cette promiscuité leur permet parfois d'entrer en relation avec les humains auxquels ils empruntent, prêtent et rendent toutes sortes de menus services. Dans ce cas, on les nomme "les bons voisins," car de façon discrète et dans le plus grand secret, ils satisfont les désirs de leurs amis et les soutiennent dans toutes leurs transactions. Un exemple concret et curieux de ces bonnes dispositions est rapporté dans l'histoire traditionnelle de Sir Godfrey Macculloch.

            Le gentleman de Gallovidian prenait l'air à cheval, à proximité de sa maison lorsqu'il fut soudainement abordé par un petit vieillard vêtu de vert chevauchant un palefroi blanc. Après s'être mutuellement salués, le vieil homme expliqua à Sir Godfrey qu'il résidait sous son porche et qu'il avait de bonnes raisons de se plaindre car la tuyauterie des égouts, mal orientée, se déversait directement dans sa chambre. Sir Godfrey Macculloch fut très surpris par cette doléance extraordinaire mais, soupçonnant la nature du personnage qui la lui soumettait, il rassura le vieil homme avec grande courtoisie, lui promettant qu'il règlerait ce problème rapidement.

            De nombreuses années plus tard, Sir Godfrey eut la malchance de tuer au cours d'une rixe, un gentilhomme du voisinage. Il fut arrêté, jugé et condamné. L'échafaud sur lequel sa tête devait être tranchée fut dressé sur le Castle Hill d'Edimbourg. A peine avait-il atteint l'endroit où devait se dérouler son exécution que le vieil homme, sur son palefroi blanc, fendit la foule avec la rapidité de l'éclair. Sir Godfrey, sur son ordre, sauta en croupe. Le "bon voisin" éperonna son cheval en direction des fossés abrupts, et ni lui ni le criminel ne reparurent jamais plus.

 

Thom et Willie

            Thom et Willie, deux jeunes marins pêcheurs de Lunna, dans les Shetland, souhaitaient tous deux épouser la jolie Osla, la fille de Jarm. Un après-midi d'octobre, ils prirent leurs cannes à pêche et s'en allèrent pêcher ensemble dans leur bateau. Le crépuscule arrivant, le vent se leva et se mit à souffler si fort qu'il contraignit les jeunes gens à se réfugier dans l'abri le plus proche, sur l'îlet de Linga dans le Whalsay Sound, qu'ils purent heureusement atteindre sans encombre. L'îlet n'était pas habité et les pêcheurs n'y avaient laissé ni nourriture, ni la moindre chose pour y allumer un feu. Ils avaient cependant un toit sur la tête car sur cette île il y avait une sorte de hutte ou de cabane que les pêcheurs utilisaient à la belle saison, mais abandonnée depuis le début des mauvais mois. Pendant deux jours, la tempête fit rage continuellement et à la fin la situation des deux réfugiés commença à devenir très pénible.

            Cependant, le matin du troisième jour, un peu avant l'aube, Willie, qui s'était réveillé avant son camarade, s'aperçut que le temps s'était remis au beau et que le vent soufflait maintenant dans la bonne direction. Aussi, sans réveiller Thom, il s'approcha du bateau qui avait été tiré à l'abri à l'écart du rivage et au prix de grands efforts réussit seul à le renflouer. Pendant ce temps-là, Thom s'était réveillé. Comme Willie ne revenait pas, il le suivit à la trace et s'aperçut que le bateau avait été tiré sur le sol. En y regardant de plus près, il se rendit compte avec consternation que le bateau n'était plus dans son abri. En relevant la tête, il le vit déjà loin en mer filant sous la brise en direction de Lunna. En constatant cela, le pauvre Thom commença à désespérer. Il réalisait que son camarade l'avait cruellement et lâchement abandonné. Il savait que vraisemblablement l'îlet ne recevrait pas de visite avant que ne reprenne la saison de pêche. Et il avait peu d'espoir que les efforts de ses amis pour le retrouver puissent aboutir, bien conscient qu'ils ne savaient pas où le chercher.

            Accablé par des pensées mélancoliques et des pressentiments, la journée s'écoula lentement et quand le soir arriva, il s'allongea sur son lit de paille dans la hutte. La nuit était noire et il s'endormit. Mais, aux petites heures du matin, il se réveilla brusquement tout surpris de voir que la cabane était baignée d'une lumière étrange. Il entendait d'étranges fredonnements et un brouhaha inhumain qui s'accompagnaient du piétinement de nombreux petits pieds et du tintement d'une vaisselle d'or et d'argent. Un festin féerique était bien en cours de préparation dans la hutte. Thom se souleva sur un coude sans faire de bruit et observa l'activité. Après un remue-ménage ponctué de cliquetis qui dura une éternité, la table fut enfin servie. Un groupe de Trows entra. Ils portaient une chaise ou une litière dans laquelle se trouvait une Fée à laquelle ils montraient beaucoup de respect. Tous prirent un siège et le banquet était sur le point de commencer quand brusquement cette scène de festivité se transforma en une alerte et une confusion générales. Un instant plus tard, Thom apprit à ses dépens les raisons de ce brutal changement. La présence d'un être humain avait été détectée et à un mot de leur reine, le peuple gris, grouillant, fut à deux doigts de se précipiter sur l'intrus. Mais devant cette perspective, Thom ne perdit pas sa présence d'esprit. Il avait à côté de lui son fusil chargé. Au moment où les Trows allaient lui donner l'assaut, il épaula et tira. L'instant d'après, la lumière était éteinte et tout était retombé dans l'obscurité, le silence et la solitude.

            Revenons-en maintenant à ce perfide Willie. Il avait regagné Lunna sans difficulté. Il raconta un sombre drame qu'il avait imaginé lors de sa traversée, pour expliquer l'absence de son camarade et voyant qu'on le croyait, il recommença sans perdre de temps, à courtiser la jolie Osla. Le père de celle-ci, Jarm, voyait d'un œil favorable cette liaison, mais la jeune fille faisait la sourde oreille à toutes ses déclarations. Elle ne l'aimait pas et de plus, elle avait quelques soupçons que Thom, pour lequel elle avait un tendre penchant, avait été victime d'un jeu déloyal. Subissant la pression de son entourage et en dépit de ses objections, la date de son mariage fut fixée sans délai. La pauvre fille sombra dans une grande détresse. Pourtant, une nuit où elle avait pleuré avant de s'endormir, elle rêva que le lendemain matin, elle se rendrait à la maison des parents de Thom et leur demanderait de se joindre à elle pour partir à la recherche de leur fils disparu. Le lendemain, elle exécuta sa prémonition. Elle se rendit chez les parents de Thom, mais ceux-ci, en dépit de leur amour pour lui, montrèrent quelque réticence à passer à l'acte. Leur argumentation était que, même en supposant qu'il ait été abandonné sur l'un des îlots rocheux de la côte, comme elle le supposait, il devait maintenant être mort de faim et de son exposition aux intempéries. Mais comme la fille persistait dans sa volonté, elle eut finalement gain de cause. On équipa un bateau, et sous la conduite d'Osla, il prit la direction de Linga. En s'en approchant, comme la jeune fille l'avait si bien prévu, on s'aperçut qu'il y avait un être humain sur l'îlet. Thom rejoignit ses amis sur la plage et lorsque l'enthousiasme des premières retrouvailles fut retombé, on s'étonna de sa fraîcheur et de sa robustesse. Cette surprise ne fit que s'accroître lorsqu'il raconta sa mésaventure et leur expliqua que pendant les derniers jours de son isolement, il n'avait pu survivre que grâce aux restes du banquet féerique à peine entamé, ajoutant que jamais au cours de sa vie antérieure, il n'avait mangé de mets aussi délicats.

            A leur retour à Lunna, ils furent acclamés. Il est à peine nécessaire d'ajouter que Thom et Osla se retrouvèrent bientôt mari et femme. A partir de ce jour, la chance ne sourit plus à Willie. Il perdit santé et fortune comme il avait perdu la confiance qu'on avait en lui et il descendit dans sa tombe précocement et sans être regretté.

 

Voyage féerique

            Le pouvoir des esprits féeriques ne s'exerçait pas uniquement à l'encontre des enfants non baptisés. On prétendait qu'il pouvait être fréquemment étendu à certains adultes et plus spécialement à ceux qui dans un moment de faiblesse avaient pactisé avec le diable parce qu'ils haïssaient leurs parents ou leurs maîtres ou encore à ceux qu'on trouvait endormis après le crépuscule, sous un rocher ou sur l'herbe verdoyante d'une colline, propriété des Fairies ; en conclusion à tous ceux qui par manque de prudence avaient participé à leurs orgies.

            La tradition orale rapporte qu'au dix-septième siècle, un ancêtre de la noble famille Duffus qui arpentait les champs de son domaine qui se trouvaient devant son manoir, fut soudainement emporté et se retrouva le lendemain à Paris, dans les caveaux du roi de France avec un taste-vin en argent à la main. On le conduisit devant le roi qui lui demanda qui il était et comment il était arrivé là. Il déclina son identité, déclara qu'il était écossais et indiqua l'endroit où était son manoir. Il ajouta qu'un jour du mois qui s'avéra être précisément la veille, alors qu'il était sur son domaine, il avait entendu le bruit d'une petite tornade et des voix qui criaient : " A cheval et en route ! " (Horse and Hattock) qui sont précisément les mots qu'utilisent les esprits féeriques quand ils quittent un lieu pour un autre. A la suite de quoi, il avait également crié : " A cheval et en route ! " ce qui avait eu pour conséquence immédiate son enlèvement par les esprits féeriques et son voyage dans les airs jusqu'à cet endroit où après avoir bu plus que de raison, il s'était endormi. Avant qu'il ne se réveille, le reste de la bande avait dû s'enfuir le laissant dans la mauvaise posture dans laquelle on l'avait ramassé. On dit que le roi lui fit cadeau du taste-vin avant de lui donner congé.

            Mr. Steward, alors tuteur de Lord Duffus, l'avait informé que les jeunes gens de l'école de Forres, le jeune lord lui-même et ses condisciples s'étaient un jour rendus dans le cimetière qui se trouve devant la porte de l'église pour y jouer à la toupie à fouet. Ce jour-là, bien que le temps fut au beau, ils avaient entendu un souffle de vent et avaient vu à quelque distance, un nuage de fine poussière se soulever et se mettre à tourbillonner, puis se déplacer pour venir vers l'endroit où ils se tenaient. Sur quoi, ils se signèrent. Mais l'un d'entre eux, un peu plus hardi ou un peu plus naïf que ses compagnons, s'exclama : " A cheval et en route, ma toupie ! " Aussitôt, ils avaient vu la toupie s'élever dans les airs, mais ne purent voir dans quelle direction elle avait été emportée car un nuage de poussière l'avait enveloppée au même moment. Ils recherchèrent vainement la toupie tout autour de l'endroit où ils étaient. On la retrouva par la suite dans le cimetière mais de l'autre côté de l'église.

 

La Femme du Paysan de Lothian

            L'épouse d'un fermier de Lothian avait été enlevée par les Fairies. Durant l'année de probation, elle apparaissait fréquemment le dimanche au milieu de ses enfants et les peignait. Lors de l'une de ses visites, son mari entra en contact avec elle. Elle lui raconta les malencontreux événements qui les avaient séparés, lui apprit par quels moyens il pourrait la récupérer et le supplia de prendre son mal en patience et de faire preuve d'un immense courage car son bonheur temporel et éternel dépendraient du succès de sa tentative. Le fermier qui était très épris de sa femme attendit Hallowe'en et le jour venu se dissimula au beau milieu d'un buisson d'ajoncs pour guetter avec impatience le passage de la procession des Fairies. En entendant le tintement du harnachement féerique et le bruit sourd et sauvage qui accompagnait la cavalcade, son cœur se mit à battre à coups redoublés, mais il subit le passage du défilé fantomatique sans l'interrompre. Quand le dernier cavalier fut passé, au moment où le cortège disparaissait avec de grands éclats de rire, il distingua parfaitement la voix plaintive de son épouse lui déclarant qu'il l'avait perdue pour toujours. 

 

La Reine des Fées et l’Epouse du Meunier

            Un jour, une jeune mère s'était assise pour bercer et pour endormir son bébé et fut étonnée, en relevant la tête de voir une dame d'apparence élégante et honnête se tenant debout au milieu de la salle et ne ressemblant à personne qu'elle connaissait. Elle ne l'avait pas entendue entrer. Vous pouvez donc juger de son état de surprise, empreint de curiosité, lorsqu'elle se leva pour faire bon accueil à son étrange visiteuse. Elle lui proposa une chaise, mais celle-ci très poliment refusa de s'asseoir. Elle avait de magnifiques atours : sa robe était d'un vert extrêmement riche, brodée de paillettes d'or, et sur sa tête elle portait un diadème de perles. La femme fut encore davantage étonnée par son étrange requête. Elle lui demanda, d'une voix très mélodieuse, si elle acceptait de lui fournir un boisseau de flocons d'avoine. Un boisseau plein à déborder lui fut aussitôt remis, le mari de cette femme étant à la fois fermier et meunier, en ayant en réserve et en disposant à volonté. La dame promit de le restituer et fixa le jour où elle le rendrait. L'un des enfants tendit la main pour toucher les paillettes de la grande dame, mais plus tard, il raconta à sa mère qu'il n'avait rien senti. La mère craignit que l'enfant ne perde l'usage de sa main, mais rien de semblable ne se produisit. C'eut été bien ingrat de la part de cette jolie dame à la majesté féerique de punir un enfant sans défense pour avoir touché sa robe, si jamais elle en avait eu le pouvoir. Mais revenons-en à notre histoire.

            Au jour dit, les flocons d'avoine furent restitués, non par la même dame, mais par une curieuse petite personne qui glapissait plus qu'elle ne parlait. Elle était également vêtue de vert. Après avoir rendu les flocons, elle glapit :

- A table ! Rien de meilleur que le blé du pêché.

            Le repas fut excellent. Ce qui est étrange, c'est que si toute la grande famille fut conviée à y participer, un jeune domestique crut bon de jeter le repas de la Fée. Il mourut peu de temps après et le meunier et son épouse furent pratiquement sûrs que sa mort résultait de son refus de participer au repas. Ils étaient également persuadés que la première visite leur avait été rendue par la reine des Fées, qui, s'étant éloignée de sa cour, n'avait plus eu de dame d'honneur à qui transmettre ses ordres.

            Quelques nuits après cette étrange visite, au moment où le meunier allait se coucher, un discret frappement se fit entendre à la porte. Le meunier l'ouvrit, une bougie à la main, et là, devant lui, il vit une petite personne toute vêtue de vert qui d'une voix aiguë, mais de façon très polie, lui demanda de lui laisser l'eau couler et de remettre le moulin en activité car elle allait lui moudre un peu de blé. Le meunier n'osa pas refuser et fit ce qu'on lui demandait. La petite personne lui dit qu'il pouvait retourner se coucher et qu'il retrouverait tout en ordre, comme il l'avait laissé. Le matin, il retrouva chaque chose à sa place comme elle le lui avait dit. Voici pour la probité et la délicatesse des Fairies.

 

Le Brownie de Bodsbeck

            Le Brownie de la ferme de Bodsbeck, dans le Moffatdale, quitta son gîte après cent ans de service pour une histoire similaire. Il avait tellement travaillé dans cette ferme, autant à l'intérieur qu'à l'extérieur, qu'elle était devenue l'une des plus prospères du district. Il mangeait toujours quand il en avait envie, généralement parcimonieusement et sa nourriture demeurait des plus simples. A une époque de l'année où le travail est plus dur, peut-être pendant les moissons, quand on s'accorde un peu plus qu'à l'ordinaire, le maître de maison pensa bien faire en prenant la liberté de prélever sur le repas de ses domestiques, un peu de pain et de lait. Cela était sans importance puisque la quantité y était autant que la qualité. Cette portion, il la destinait à l'indispensable Brownie en dédommagement de ses bienfaits. Pourtant, ce fut une erreur qui se solda par le départ définitif du Brownie. Celui-ci, en quittant la ferme, s'écria :

- Va, Brownie, va. Si Bodsbeck a eu de la chance jusqu'à maintenant. C'est au tour de Leithenha.

            En conséquence, la chance qu'avait eue Bodsbeck s'évanouit avec le départ de son Brownie qui s'installa dans la ferme voisine, Leithenhail, et dans laquelle il transféra ses services désintéressés et amicaux.

 

Le Brownie et les Servantes malhonnêtes

            L'une des préoccupations majeures du Brownie était le respect de la morale et de l'honnêteté dans la maison du ménage auquel il s'était attaché. C'était un esprit très incliné à prêter l'oreille dès qu'il soupçonnait la moindre inconvenance ou la moindre malhonnêteté chez ses collègues domestiques. On pouvait être sûr que le moindre écart commis dans la grange, l'étable ou le garde-manger serait immédiatement rapporté au maître de maison. Il semblerait en effet qu'il considérait les intérêts de celui-ci supérieurs à toute autre chose et s'il était témoin de malhonnêtetés, aucune corruption d'aucune sorte n'aurait pu l'inciter à contribuer à leur dissimulation.

            Les valets de ferme donc, et les servantes tout autant, le regardaient habituellement avec un mélange de crainte, de haine et de respect. Bien qu'il n'eut pas souvent l'occasion de mettre en œuvre ses capacités d'espion, la certitude que tout le monde avait qu'il demeurerait implacable dans ce domaine, avait un effet salutaire. On donne un exemple cocasse de son zèle à vouloir préserver la morale en citant cette histoire qui se déroula dans le Peeblesshire.

            Deux servantes qui ne mangeaient pas à leur faim tous les jours, parce qu'elles avaient une maîtresse un peu trop économe, imaginèrent un jour, poussées par la nécessité, d'avoir recours à un expédient quelque peu malhonnête. Celui-ci consistait à dérober un bol de lait et un bannock qu'elles pensaient pouvoir dévorer en cachette. Elles s'assirent sur un moule à fromage, laissant un espace entre elles pour pouvoir y poser le bol et le pain. Chacune à son tour, elles grignotaient un morceau, buvaient une gorgée, et reposaient pain et bol sur le siège. Elles venaient à peine de commencer leur ébauche de repas que le Brownie survînt, invisible, et s'installa entre elles deux. Chaque fois que l'une d'elle remettait le bol sur le siège improvisé, le Brownie en buvait lui aussi une gorgée. En en ingurgitant à lui seul autant qu'elles deux ensemble, le bol fut rapidement vidé. L'étonnement des deux filles affamées devant leur bol si rapidement éclusé fut tel qu'elles en vinrent à se soupçonner mutuellement de tricherie en échangeant des mots assez brutaux. Le Brownie alors les détrompa en s'esclaffant avec une joie malicieuse :

- Ha ! Ha ! Ha ! Le Brownie vous a bien eues !

  

Le Forgeron et les Fairies

            Il y a bien longtemps vivait à Crossbrig un forgeron du nom de MacEachern. Cet homme n'avait qu'un seul enfant, un garçon de treize ou quatorze ans, enjoué, solide et en pleine forme. Brusquement ce dernier tomba malade et garda la chambre dans laquelle il se morfondait toute la journée. Personne ne pouvait expliquer ce qui lui était arrivé et le garçon lui-même ne pouvait rien dire de son mal ou ne voulait pas. Son état de santé se détériorait ; il s'était amaigri, ses traits s'étaient fanés et son teint tirait sur le jaune. Son père et ses amis commencèrent à craindre qu'il ne meure.

            Le garçon resta longtemps dans cet état. Il n'allait ni mieux ni pis, gardait toujours le lit mais possédait néanmoins un solide appétit. Un jour, alors qu'il tournait tristement ces idées dans sa tête et se trouvait devant sa forge sans cœur à l'ouvrage, le forgeron fut agréablement surpris de voir un vieil homme qu'il connaissait bien pour sa sagacité et ses connaissances du monde surnaturel, pénétrer dans son atelier. Il lui raconta immédiatement l'incident qui assombrissait son existence.

            Le vieil homme prit un air grave en l'écoutant. Après s'être assis pour réfléchir un long moment sur tout ce qu'il venait d'entendre, il exposa son point de vue ainsi :

- Ce n'est pas votre fils qui est là. Le garçon a été emporté par les 'Daoine Sith'. Ils vous ont laissé un Sibhreach à la place.

- Hélas ! Que puis-je faire alors ? Comment pourrais-je jamais revoir mon fils ?

- Je vais vous le dire, répondit le vieil homme. Mais tout d'abord, pour être bien sûr que ce n'est pas votre fils qui est dans cette chambre, vous allez vous procurer autant de coquilles d'œufs que vous pouvez. Vous les emporterez dans la chambre où vous les étalerez soigneusement pour qu'il les voie. Puis allez les remplir d'eau deux par deux en les portant comme si elles étaient très lourdes et disposez les, avec le plus grand sérieux et quand elles seront bien pleines, autour du feu.

            Le forgeron récupéra donc autant de coquilles d'œufs cassées qu'il put, alla dans la chambre et suivit ces instructions à la lettre. Il n'avait pas effectué cette activité depuis bien longtemps qu'il entendit provenant du lit un énorme éclat de rire et la voix du faux garçon malade qui s'écriait :

- J'ai maintenant 800 ans et je n'avais encore jamais vu ça.

            Le forgeron retourna voir le vieil homme et lui raconta cela.

- Fort bien, lui dit ce sage. Ne vous avais-je pas dit que ce n'était pas votre fils ? Votre fils est à Brorra-cheill dans un digh qui se trouve là. C'est une colline verte et arrondie que les esprits féeriques fréquentent. Débarrassez-vous le plus vite possible de cet intrus et je pense que je peux vous promettre que votre fils reviendra. Allumez un grand et bon feu devant le lit. L'étranger vous demandera : Dans quel but avez-vous allumé ce feu ? Répondez-lui : Tu vas le savoir tout de suite ! puis attrapez-le et jetez-le au milieu. Si c'est votre fils, il vous suppliera de le sortir de là, mais si ce n'est pas lui, cette chose s'envolera par le toit.

            Le forgeron s'appliqua à nouveau à suivre les conseils du vieil homme. Il alluma un grand feu, répondit à la question qui lui était posée ce qu'on lui avait dit de dire, se saisit de l'enfant et le jeta dans le feu sans l'ombre d'une hésitation. Le Sibhreach poussa un hurlement horrible et disparut par le toit, dans lequel il y avait un trou pour évacuer la fumée.

            Le vieil homme lui dit qu'une nuit prochaine la ronde et verte colline où les esprits féeriques retenaient le garçon, serait ouverte. Cette nuit-là, le forgeron devrait prendre une Bible, une dague et un coq et se rendre à la colline. Il entendrait chanter, danser et beaucoup de remue-ménage, mais il devrait avancer hardiment car la Bible le protégerait contre toute tentative hostile des esprits féeriques. En entrant dans la colline, il bloquerait la porte avec la dague pour empêcher la colline de se refermer derrière lui. Il aurait alors à faire quelques pas et se retrouverait dans une pièce spacieuse, admirablement propre dans laquelle tout au fond et travaillant à la forge, vous verrez également votre propre fils, poursuivit le vieil homme. Si l'on vous questionne, dites que vous venez le chercher et que vous ne partirez pas sans lui.

            Peu de temps après, quand le moment fut venu, le forgeron se rendit à la colline, équipé comme il lui avait été conseillé. En s'en approchant, ce qui lui avait été dit fut confirmé par la présence d'une lueur là où il n'y en avait jamais eu auparavant. Bientôt la musique de la cornemuse, le bruit des danses et d'un joyeux remue-ménage parvinrent, dans le vent de la nuit, aux oreilles du père inquiet.

            Surmontant sa crainte, le forgeron s'approcha de l'ouverture d'un pas égal, inséra la dague comme il devait et entra. Sous la protection de la Bible qu'il portait contre sa poitrine, les esprits féeriques ne purent rien contre lui. Mais ils lui demandèrent fort mécontents, ce qu'il venait faire là. Il leur répondit :

- Je veux mon fils que j'aperçois là-bas et je ne repartirai pas sans lui.

            En entendant cela, toute la bande éclata de rire bruyamment ce qui réveilla le coq qui somnolait dans ses bras. Celui-ci sauta immédiatement sur ses épaules, battit vigoureusement des ailes et se mit à chanter longtemps et à tue-tête. Les esprits féeriques, exaspérés, se saisirent du forgeron et de son fils et les expulsèrent de la colline, jetant derrière eux la dague. L'instant d'après tout était replongé dans l'obscurité.

            Durant un an et un jour, le garçon ne reprit pas son travail à la forge et ne parla pratiquement plus. Un jour cependant qu'il était assis près de son père qui était en train de terminer une épée très particulière destinée à quelque chef, il s'écria tout à coup :

- Ce n'est pas comme ça qu'il faut faire !

            Il prit les outils des mains de son père, s'installa à l'endroit où il travaillait habituellement et fabriqua bientôt une épée comme on n'en avait encore jamais vu dans la région.

            A partir de ce jour-là, le jeune homme travailla aux côtés de son père et devînt l'inventeur d'une arme particulièrement fine et bien trempée dont la fabrication garantit aux deux forgerons, le père et son fils, un emploi durable, concourut à leur renommée jusqu'en des lieux éloignés et leur permit de vivre dans l'aisance, ce qui, comme cela aurait toujours dut être, leur permit d'être bien avec tout le monde et heureux l'un avec l'autre.

 

Le Garçon enchanté de Leith

            C'est l'histoire d'un garçon surnommé the Fairy Boy of Leith qui, paraît-il, battait le tambour pour les Elfes lorsqu'ils se retrouvaient une fois par semaine sur Calton Hill, près d’Edimbourg.

            Il y a une quinzaine d'années, mes affaires me retinrent quelque temps dans le royaume d'Ecosse, plus précisément à Leith, qui n'est pas très loin d'Edimbourg. Souvent, je retrouvais quelques-uns de mes amis dans certaine maison où nous avions pris l'habitude de venir boire un verre de vin comme qui dirait pour nous remettre de nos émotions. La femme qui tenait cette maison était d'honnête réputation et respectée par ses voisins. Ce sont eux qui m'incitèrent à prêter la plus grande attention à ce qu'elle me dit un jour à propos d'un garçon enchanté - c'est ainsi qu'ils l'appelaient - qui demeurait à proximité. Elle m'en brossa un si étrange tableau que j'émis le vœu de le rencontrer à la première occasion qui se présenterait. Elle me le promit. Peu de temps après, passant par là, la femme m'arrêta et me dit que le garçon enchanté était là. Elle jeta un coup d'œil dans la rue :

- Regardez, monsieur, il est en train de jouer là-bas avec les autres garçons.

            Elle me le montra. Je m'en approchais et, lui parlant avec gentillesse et moyennant quelques pièces de monnaie, obtînt de lui qu'il m'accompagne à l'intérieur de la maison. Là, en présence de diverses personnes, je lui posais quelques questions sur l'astrologie auxquelles il me répondit avec une grande finesse. Son discours tout entier était celui d'un garçon beaucoup plus âgé qu'il n'était en réalité car il n'avait guère plus de dix ou onze ans. Comme il tambourinait sur la table avec ses doigts, j'en profitais pour lui demander s'il savait battre le tambour. Il répondit :

- Oui, monsieur, aussi bien que n'importe qui en Ecosse. Tous les jeudis soirs, je bats tous les rythmes pour des sortes de gens qui se retrouvent régulièrement sous cette colline là-bas.

            Du doigt, il m'indiqua la grande colline entre Edimbourg et Leith.

- Comment, mon garçon ? En quelle compagnie êtes-vous donc là-bas ?

- Il y a beaucoup de monde, me dit-il. Autant d'hommes que de femmes. Et ils apprécient toutes les musiques en plus de mon tambour ; en plus, ils ont plein d'aliments variés et du vin. Et très souvent, la nuit, nous sommes emportés en France ou en Hollande et nous revenons, et quand nous sommes là-bas, nous apprécions tous les plaisirs qui nous sont offerts.

            Je lui demandais encore comment ils pénétraient sous cette colline. Ce à quoi il me répondit qu'il y avait une grande porte à deux battants qui s'ouvrait devant eux, mais qui était invisible aux autres. Et que, derrière ces portes, il y avait de belles salles mieux aménagées que la plupart de celles qu'on trouve en Ecosse. Je lui demandais alors comment je pourrais être sûr que ce qu'il me disait était vrai. Ce à quoi il me répondit qu'il allait me dire la bonne aventure : il me dit que j'aurais deux épouses, qu'il voyait leurs silhouettes assises sur mes épaules, qu'elles étaient toutes deux remarquablement belles. Au moment où il me disait cela, une voisine entra dans la pièce et lui demanda de lui parler d'elle. Il lui dit qu'elle avait eu deux enfants avant de se marier, oui, deux petits bâtards. Cela la mit dans une telle colère qu'elle ne souhaita pas en entendre davantage.

            La patronne me confia que pas une personne en Ecosse ne pourrait l'empêcher de se rendre à son rendez-vous du jeudi soir. Alors, je promis au garçon encore davantage d'argent et il me jura qu'il reviendrait à ce même endroit dans l'après-midi du jeudi suivant. Le garçon revînt là comme il avait été convenu. J'avais prévenu quelques amis de se tenir à ma disposition pour empêcher le garçon, dans la mesure du possible, de se déplacer cette nuit-là. On le fit asseoir entre nous et il répondit à de nombreuses questions. Vers onze heures, il nous faussa compagnie sans qu'on s'en aperçoive, mais L., se souvenant brusquement de lui, se précipita vers la porte, l'attrapa et le ramena dans la salle. Nous avions tous les yeux fixés sur lui quand soudain il atteignit à nouveau la porte. Je le suivis de près. Il fit un bruit dans la rue comme s'il s'était étalé, mais à partir de ce moment là, je ne le revis plus jamais.

 

Le Coquillard ou Shellycoat

            Le Coquillard est un esprit capricieux qui adore de préférence mystifier ou effrayer les humains plutôt que les servir ou leur être sérieusement nuisible. Il vit dans les eaux et a donné son nom à de nombreux rochers ou pierres des côtes écossaises ; il appartient à la classe des Bogies. Quand il apparaît, il semble recouvert de produits de la mer, en particulier de coquillages qui cliquètent, annonçant qu'il approche. C'est de cela qu'il tire son nom. Voici l'une de ses mauvaises farces.

            Deux hommes, une nuit qu'il faisait particulièrement sombre, s'approchaient des rives de l'Ettrick, quand ils entendirent une voix lugubre sortant des vagues qui s'écriait de façon répétitive :

- Perdu ! Perdu !

            Ils suivirent ce cri qui semblait provenir d'une personne en train de se noyer. Ils furent littéralement médusés en se rendant compte que le bruit remontait le courant. En dépit de l'effroyable tempête nocturne, ils continuèrent quand même. Ils atteignirent juste avant l'aube les sources de la rivière. Ils entendaient maintenant la voix de cet esprit malicieux qui descendait l'autre flanc de la montagne. Les voyageurs épuisés et dupés renoncèrent à leur poursuite. Ils n'eurent pas plutôt pris cette décision qu'ils entendirent le Shellycoat s'applaudissant lui-même pour le succès de son mauvais tour et riant aux éclats sans vergogne. On prétend que cet esprit hantait particulièrement la vieille maison de Gorinberry, sur la rivière Hermitage, qui traverse Liddesdale. 

 

Le jeune Laird de Lorntie

            Le jeune laird de Lorntie, dans le Forfarshire, rentrait un soir d'une partie de chasse, en compagnie d'un valet et de deux lévriers quand, en passant près d'un lac solitaire - qui se trouve à environ cinq kilomètres au sud de Lorntie et qui était à cette époque presque entièrement cerné de bois - ses oreilles furent soudainement assaillies par les cris d'une femme qui était apparemment en train de se noyer. Etant de nature intrépide, il éperonna aussitôt son cheval dans la direction du lac et là il vit une belle jeune femme qui se débattait dans l'eau comme si elle allait couler :

- Au secours, au secours, Lorntie ! s'écriait-elle. Au secours, Lorntie ! Au sec…

            L'eau sembla transformer ses derniers hurlements en un ultime gargouillement. Le laird, n'écoutant que son courage, fut incapable de résister à cet appel de détresse. Il se précipita dans les eaux du lac et était sur le point de saisir les longues boucles blondes de la dame qui dérivaient à la surface de l'eau comme un filon d'or lorsqu'il fut brutalement tiré en arrière et sorti du lac par son domestique qui, plus clairvoyant que son maître avait compris que tout cela n'était qu'un piège tendu par un esprit des eaux.

- Regarde, Lorntie ! Jette un coup d'œil ! s'écria le fidèle valet au moment où le laird s'apprêtait à le jeter à terre. Cette maudite dame, que Dieu nous protège, n'était rien d'autre qu'une Ondine.

            Lorntie immédiatement eut la confirmation de cette assertion quand, au moment de remonter en selle, il aperçut la Sirène à demi-sortie de l'eau qui s'écriait sur un ton de désappointement et de férocité diaboliques :

« Lorntie, Lorntie,

Où es-tu maintenant

J'ai gardé ton cœur palpitant

Il chante dans ma poêle. »

 

Les Piskies

            Dans les temps reculés, les gens du pays de Cornouailles croyaient qu'ils partageaient leur aimable contrée avec une autre population, beaucoup plus insaisissable, celle des Piskies.

            Le Piskey de Cornouailles, bien sûr est une légende, mais il est beaucoup moins connu que ces autres peuples féeriques que sont les Spriggans, les Knockers et le Petit Peuple dont les activités s'entremêlaient étroitement avec celles des vulgaires mortels au milieu desquels ils vivaient. Il n'y a pas encore bien longtemps si l'on demandait quel vieil esprit résidait depuis le plus longtemps en Cornouailles, vous obteniez à coup sûr une description de l'une de ces petites créatures et de ce dont elles étaient capables.

            En premier lieu, l'on trouve les extravagants, les taquins, les rieurs, les oisifs Piskies qui, selon les uns, arrivèrent d'Irlande avec les Saints et selon les autres sont les âmes de vertueux païens de l'aube des temps. Il y a aussi ceux qui croient que les Piskies étaient les dieux de la Cornouailles préchrétienne à la stature de Géants, qui confrontés à la nouvelle religion - certains disent qu'ils furent aspergés d'eau bénite - décrurent en taille, fatalité malencontreuse qui se poursuivra jusqu'à ce qu'ils disparaissent totalement de la surface de la Terre. Quelles que soient leurs origines, les Piskies - ou le Piskey comme on le dénomme puisqu'il travaille généralement seul - sont aussi braves qu'ils sont espiègles, venant seconder personnes âgées et infirmes dans leurs tâches ménagères, battant le grain au clair de lune, tressant la crinière des poneys pour s'en servir d'étriers et partir dans de sauvages chevauchées nocturnes. Et bien sûr, autrefois, nombre de personnes furent victimes de ces équipées des Piskies : dans un état second, ayant perdu toute notion de temps et d'espace et errant impuissantes dans ce qui leur semblait une contrée étrange jusqu'à ce qu'elles tombent épuisées de sommeil.

            Mais à quoi ressemblaient ces petits vieillards, les Piskies ?

            D'abord, ils étaient tous identiques et pas plus grand qu'une souris. Ils portaient des perruques de lichen gris sous leur capuchon rouge. Ils avaient les yeux brillants et ne cillant pas davantage que ceux d'un merle et un regard fixe émanait de leur petit visage ridé. Ils étaient vêtus de façon soignée : gilets blancs, bas verts, manteaux bruns et pantalons courts et chaussés de souliers vernis brillants ornés d'une boucle avec des diamants gros comme des gouttes de rosée. Toujours pleins de vivacité, lorsqu'ils discutaient, l'air se remplissait d'un bourdonnement de ruche. Ils avaient l'habitude de se déplacer à dos d'escargots. Si ces aimables petites créatures représentaient les bons esprits dans l'ancienne Cornouailles, les Spriggans en étaient le mauvais côté. 

 

La Sylphide et le Laird

            Les châtelains écossais se croiraient déshonorés si vous refusiez de croire aux fantômes «attachés» à leurs châteaux. Non seulement, ils font partie de la tradition, mais encore leur présence est une question de « standing ». Isn’t it ?

            Les rares forêts qui subsistent encore de la couverture végétale si dense des îles Britanniques au climat, traditionnellement, lui aussi, humide, se doivent, de la même manière, de cacher au plus profond de leurs taillis, des esprits éthérés. Si vous expliquez qu'il s'agit d'un lambeau de brouillard accroché aux feuilles, l'Écossais chez lequel vous êtes invité à la chasse au renard, vous regardera d'un air peiné. La chasse au renard, comme les fantômes, tient des institutions nationales et on refuse de les croire périmés.

            Ces chevauchées folles à travers plaine set bois donnent à chacun l'illusion qu'il est redevenu un des compagnons de Robin des Bois fonçant dans la fameuse forêt de Sherwood ou l'un des chevaliers de la Table Ronde traversant celle de Northumberland.

            Il y a quelques centaines d'années, un laird (seigneur) écossais chassait dans les bois dont il ne reste que quelques vestiges, autour du mont Macduhel, entre le massif du Grampiam et l'Inverness, au cœur de l'Écosse. Les éleveurs de moutons les ont encore épargnés.

            Menant le train, Donald MacDonald poursuivait un renard magnifique dont, parfois, il se demandait si la bête n'était pas… multiple, car à plusieurs reprises, de buissons différents et presque simultanément, un éclair roux avait jailli sous les sabots des chevaux.

            Par ce délicieux jour de printemps, le vent égrenait sur la harpe des branches des accords pareils à des rires harmonieux et légers. Même les merles et les mésanges saluaient les vains efforts des poursuivants, de leur sifflet moqueur.

            La jument du jeune laird ayant fait un écart, la troupe de ses compagnons, emportée par son élan, le dépassa comme une bourrasque pour s'engouffrer dans le hallier. Donald parvint à maîtriser sa monture et la fit danser sur place jusqu'à ce qu'elle se calme.

            A ce moment-là, il vit la bête rousse, presque au-dessous de lui, affalée au pied d'un tremble et qui, visiblement exténuée, tirait une langue pendante. Puis le renard, paraissant soudain véritablement changer de mine, leva vers le jeune homme ses yeux étincelants et considéra son poursuivant avec un grand intérêt.

            Chasseur et chassé se regardaient l'un et l'autre. Des deux, le renard semblait le moins étonné. Alors, Donald, descendant de cheval, fit quelques pas. Le renard remua seulement une oreille et, ma parole, il souriait ! Donald, d'un geste furtif, voulut prendre une flèche dans son carquois, mais pfft ! … le rouquin disparut.

            C'est alors que derrière le dos du jeune homme, une créature transparente bondit, du pied de l'arbre où elle était assise, pour souffler sous le nez du cheval. Celui-ci se cabra, puis s'enfuit affolé.

            Une autre Fée - car elles étaient toute une bande - lança d'un autre arbre une noisette qui, en roulant, devint grosses comme un renard, long et poilu, et Donald crut que sa proie reparue détalait. il courut. Une troisième Sylphide, haut perchée, jeta une brindille devant le chasseur et celui-ci sentit une fourrure frôler sa jambe.

            Et de buisson en taillis, de tremble en ormeau, de charme en chêne, les futées se renvoyaient le garçon courant en tous sens jusqu'à ce que, découragé et hors d'haleine, il se laisse tomber contre un tronc. Les Fées ne s'étaient jamais autant amusées !

- Ah ! Jeunesse ! Jeunesse ! Comment prendre intérêt à un mortel qui ne sait que porter la mort aux créatures de bois ?

            Et les branches dénudées des arbres secs s'agitèrent avec emportement, tandis que les vieilles sorcières qui les habitaient exprimaient ainsi leur indignation.

            Donald, épuisé, s'endormit. Bientôt, autour de lui, traçant dans l'air et sur la mousse les figures d'un ballet exquis, des filles diaphanes mais ravissantes virevoltaient au rythme d'une musique inaudible à des oreilles humaines. De leur pas, naissaient des fleurs délicates, et leurs ailes de cristal irisé accrochaient les rayons de soleil pour les éparpiller en éclaboussures multicolores.

            L'une après l'autre, chaque Sylphide ployait sa taille fine jusqu'à déposer un baiser léger sur la joue du bel endormi, devant lequel elle passait.

            Les vieilles Fées étaient outrées.

- Quelle honte !

            La plus âgée en perdit l'équilibre. Dégringolant de l'orme centenaire qui l'abritait, elle courut vers les coquines en agitant la branche à laquelle depuis si longtemps elle se cramponnait et qui l'avait accompagnée dans sa chute. Les autres sorcières, se dégageant d'une avalanche de feuilles mortes, se joignirent à elles et leur troupe furieuse et gesticulante entra dans le cercle enchanté qui se brisa.

            Les petites Fées s'égaillèrent dans le bois, tandis qu'un coup de vent emportait fleurs miraculeuses et feuilles sèches dans le même tourbillon.

            Mais une des Sylphides avait fait seulement mine de s'enfuir avec ses sœurs… Lorsque tout redevint calme, elle revint se poser près du dormeur comme un papillon léger.

            Ne sachant que danser et rire, elle dansa pour exprimer son amour, bien qu'il ne puisse pas la voir. Elle dansa. Et lorsqu'il se réveilla et qu'il tendit le bras vers une libellule, celle-ci s'échappa en valsant encore autour d'un pinceau de lumière que le soleil couchant, doucement, remonta vers les cimes.

            Revenu chez lui, Donald était si fatigué par son équipée, que ses bottes enlevées et son carquois déposé, il ne tarda pas à s'endormir de nouveau devant l'énorme cheminée où pétillait un tronc en feu.

            Le Hall (château) MacDonald devait le soir même recevoir des invités pour une grande réception. Par les sous-sols, serviteurs et servantes s'affairaient mais la salle seigneuriale, encore déserte, n'en paraissait que plus silencieuse, tant à peine pénétraient à travers les murs épais les bruits de la cuisine et le charroi de la cour.

            Il y eut un craquement et Donald ouvrit les yeux. Dans l'air flottait un parfum suave, bouffée des senteurs de muguets et de violettes. Puis se répercuta un tintement, comme l'écho d'une clochette en cristal. Donald, rejetant le plaid qui couvrait ses jambes, se leva et chercha autour de lui.

- Qui est là ? Répondez !

            Un nouveau rire léger. Contre le pilier central, une jeune fille ravissante, avec grâce lui faisait révérence.

- Qui êtes-vous ? Par où êtes-vous entrée ?

            La jeune fille mit un doigt sur ses lèvres et à pas lents, si légers, qu'elle semblait flotter au-dessus des dalles, elle s'avança, les mains tendues vers lui. Le garçon pétrifié par la joliesses de l'apparition, sentit soudain un étrange vertige l'anéantir.

- Comme tu es belle…

            A ce moment-là, la porte s'ouvrit avec fracas et l'intendant, d'une voix joviale, annonça :

- Mylord ! Voici lady Kathryn, votre fiancée… Sir Douglas, son père et tous les yeomen (fermiers libres et non serfs) du domaine…

            Au son des cornemuses et des tambours, un double joyeux cortège fit son entrée. Les tartans étaient aux couleurs des deux clans : bleu pour les gens de MacDonald, rouge pour ceux de Sir Douglas. Fermait la marche un gaillard portant un tronc d'arbre bien droit et si haut qu'il touchait la voûte. C'était le caber, que ce champion local pouvait projeter jusqu'à l'autre bout d'un champ.

            Donald considérait ses invités d'un air un peu hagard, que tout le monde interpréta à la fois comme une surprise aimablement feinte et l'admiration méritée par la fiancée. Les cheveux de Kathryn flamboyaient, tels les carreaux de l'écharpe en tartan couvrant ses charmantes épaules. Et quelle vivacité !

            A l'arrivée du cortège, la jeune fille mystérieuse s'était, elle aussi figée. Donald, se tournant vers elle pour la présenter, resta le geste en suspens, car il ne vit par terre qu'une feuille verte. Mais en se baissant pour la ramasser, il sentit contre ses doigts un frôlement imperceptible, le contact léger d'une jupe invisible… Oui, il l'aurait juré !

- Vous n'avez rencontré personne, en entrant ?

- Comme notre laird est bizarre ce soir…

- Comme il me parait songeur, mon fiancé…

            Pendant le repas magnifique, le jeune seigneur fit de louables efforts, afin de se montrer charmant et heureux, mais c'est à peine s'il toucha du bout des dents aux mets présentés.

            Pourtant, jamais haggis n'avait été aussi réussi. A la cuisine, on avait veillé à faire cuire exactement pendant la quart de la journée cette panse de brebis farcie au gruau d'avoine. Quel délice !

            Par moments, levant les yeux, il lui semblait voir la silhouette d'une jeune fille assise sur le rebord de la fenêtre et qui, triste, le regardait. Plusieurs fois, il se leva mais ne trouva rien.

- Ce n'est que la brise agitant le rideau.

            Après le diner, on dansa. Donald exécutait machinalement les figures, lorsque dans sa main se glissa une menotte fraîche. Il lui sembla alors que la musique changeait et qu'un concert d'oiseaux remplaçait l'aigre refrain lancinant du « pipe ».

            Devant les yeux de l'assistance sidérée, Donald MacDonald, tout seul, tendant son bras dans le vide improvisa des pas étranges jusqu'à ce que le cornemusier en laisse tomber son instrument, choqué au point de ne pouvoir plus souffler. Quel scandale !

            Un des invités, Sir Malcom, amoureux depuis longtemps lui-même de lady Kathryn, profita du désarroi de celle-ci, abandonnée au milieu d'une figure par son cavalier, pour placer un compliment qui lui tenait à cœur.

            A partir de ce moment-là, le bal alla vraiment de travers. Plus d'une fois, au moment des échanges de couples, non seulement Donald se trompait de rythme et ne se préoccupait plus de sa partenaire, mais encore les invités, eux aussi, s'embrouillaient. On eût dit qu'il y avait véritablement quelqu'un en trop. pourtant, à bien compter, personne de l'assistance ne se trouvait en deux endroits à la fois.

            A la fin, c'en fut assez pour lady Kathryn et, criant :

- C'est elle ou moi !

            Elle s'enfuit, suivie de Sir Malcom, de son père et de toute la noce. Chacun l'exhortant qui à la patience, qui à la vengeance, qui à la raison, donnait son avis et l'adjurait de l'écouter. Donald demeuré tout seul au milieu de la salle, y comprenait moins que personne. Un éclat de rire lui fit lever la tête. Assise sur le rebord de la cheminée, là-haut, près des poutres, posée comme une libellule de lumière, la jeune fille mystérieuse balançait les pieds.

            Le laird, partagé entre la stupeur et l'admiration, allait l'implorer de faire attention à ne pas tomber, lorsque la fenêtre s 'ouvrit à la volée. Le vent, en tourbillon, entra dans la pièce, renversa tables, bancs et le jeune homme lui-même, pour disparaître comme il était venu, emportant une lumière, que l'on vit tournoyer en direction de la forêt.

            Sur la cheminée, la jeune fille avait disparu. Alors d'un bond, Donald sauta lui aussi par la fenêtre. Courant vers le bois, il criait :

- Attendez ! Attendez !

            Le feu follet sembla ralentir sa course, mais au moment même où le jeune homme allait l'attraper, il disparut pour renaître en mille flaques de lumière, tandis que la lune se levait. De partout, surgissaient des jeunes filles en robe de gaze claire. Donald allait de l'une à l'autre, sans pouvoir ni les saisir, ni les identifier.

            Pourtant, il semblait bien que l'une des Nymphes dansait mieux que les autres. A chaque fois qu'il la frôlait, le cœur de Donald battait davantage. Mais toujours, un double encore plus irréel se glissait entre eux et le faisait trébucher sur un buisson d'épines ou bien se transformait en quelque oiseau de nuit aux yeux furibonds.

            Bientôt, les buissons devinrent plus nombreux et les hiboux féroces. Mais toujours une Sylphide s'interposait et le tirait vers le profond des bois, lorsque soudain, au milieu d'une clairière, la lune se posa dans un déferlement d'opales.

            Le sol s'ouvrit par une blessure de lumière froide. Elle devint un miroir sur lequel bondissait la Fée, surgissant de volutes de vapeurs pareilles aux écharpes de gaze d'un mystérieux corps de ballet.

            Le jeune homme courut vers l'étang, qui se referma sur lui, dans une grande éclaboussure. Et chaque goutte effaça en retombant les êtres phosphorescents, figés juste un instant nécessaire pour que commence l'éternité.

            Cet instant suffit pour que la Sylphide amoureuse, parvenue à son tour au bord du petit lac… mais trop tard… se jette elle aussi à l'eau, au prix, elle le savait, de sa fantomatique immortalité. Elle saisit de ses bras, qu'en même temps la vie et la mort pétrifiaient, le corps du jeune homme et le tira sur la berge.

            Un concert de cornemuses et de tambours monte depuis l'orée de la forêt. Des torches parent les buissons de reflets mouvants. C'est un cortège de noce à la recherche de bois sec pour le grand feu autour duquel on dansera la gigue, tandis que les lanceurs de caber rivaliseront d'adresse. Tout le monde chante le bonheur des nouveaux fiancés.

            On arrive ainsi à une clairière au milieu de laquelle miroite un étang, petit mais profond. Sur la rive, deux arbres morts ont dû choir ensemble, car leurs branches sont entrelacées. Sortant leurs couteaux, les gens de la noce ont vite fait de débiter les arbres. Bientôt un brasier pétille, tandis que se noue la ronde.

            La fumée monte vers le ciel clouté d'étoiles. Une fumée que le vent dédouble en panache jumelé, qui se dilue dans le feuillage où traîne déjà un brouillard semblable.

- Comme c'est curieux, dit quelqu'un. On dirait deux danseurs qui tournoient, en se tenant par la main

- Regardez les écharpes et leurs figures pâles… extasiées.

- Tu es fou ! fait un autre. Ce n'est que de la fumée !

Allons gens de la noce, chantez ! Vivent Sir Malcom et Lady Kathryn… Vivent les mariés !

 

Le Brownie des McCulloch

            Nombreux sont les petits êtres et esprits de la terre attachés à une famille noble, surtout dans les pays anglo-saxons. Très discrets, ils exercent une fonction protectrice sur les membres de ces familles. Quand ils se manifestent, c'est souvent qu'ils ont un motif de se plaindre…

            Godfrey Mc Culloch, jeune et brave seigneur écossais, chevauchait à travers la lande. Tous ces beaux paysages recouverts de bruyère qu'il traversait tranquillement étaient ses propres terres. En Ecosse, on n'a que faire de domaines rabougris : les possessions des Mc Culloch étaient immenses et Godfrey aimait les parcourir, fièrement monté sur son cheval. Il vérifiait les frontières avec ses voisins, contrôlait le bon état des villages, localisait les troupeaux de moutons, jetait un coup d'œil aux tourbières et aux murets de pierres sèches, puis rentrait au château. Bien au sec, il notait aussitôt ce qu'il était nécessaire d'améliorer.

            Ce jour-là, sir Godfrey avait presque fini sa tournée. Comme le temps était humide et froid, il était fort pressé de rentrer chez lui et de s'installer au coin du feu avec un bon verre. Mais il était dit qu'il n'arriverait pas de sitôt…

            A peine quelques miles le séparaient de son manoir quand un cheval et son cavalier se dressèrent soudain devant lui. Comment étaient-ils arrivés là ? Sir Godfrey se gratta le front. Pour une fois, la brume n'était pas de sortie. Le paysage était bien engagé à des lieues à la ronde et il ne les avait pas vus avancer. Néanmoins, il salua le cavalier.

- Eh bien moi, je ne vous salue pas ! répondit celui-ci du tac au tac.

- Allons bon, se dit Godfrey.

            Il détailla d'un peu plus près son interlocuteur, qui était perché sur un petit cheval blanc hirsute. L'homme semblait vieux, le visage ridé et quelque peu maussade, des cheveux blancs, des membres noueux… Il portait un petit habit vert guère soigné et un drôle de bonnet de la même couleur.

- J'habite au-dessous de chez vous… commença l'étranger.

- Impossible, l'interrompit Mc Culloch, il n'y a personne au-dessous de chez moi ! Rien que mes caves, qui sont bien surveillées.

- N'insistez pas, continua l'autre d'un ton sévère. J'habite au-dessous de chez vous et les canalisations de votre égout pleuvent chez moi. C'est fort désagréable !

- Comment ! s'écria le seigneur du lieu.

- Ah ! Vous feriez mieux de remettre tout votre système d'évacuation en état, grogna le petit être. J'en ai plus qu'assez de cette eau qui me coule sur le crâne et abîme mon intérieur.

            Sir Godfrey, après un petit moment de stupeur bien compréhensible, avait fini par reconnaître un Brownie. C'est ainsi qu'on appelle les petits êtres à figure humaine, un peu Nains, un peu Lutins, un peu Gnomes, qui croisent parfois la route des hommes.

            Les Brownies savent vivre en bonne intelligence avec les humains, pourvu qu'on soit aimable avec eux et qu'on facilite leur vie. Dans ce cas, ils rendent la pareille et font même parfois davantage.

            « Ainsi, il y a donc un Brownie sous le château », réalisa Godfrey. Voilà une surprise, jamais il n'aurait imaginé cela.

- Faites réparer ces maudites canalisations, insista le Brownie sans amabilité, ou vous pourriez le regretter.

            Là-dessus il s'éloigna sur son poney et disparut. Evaporé ? Masqué par une écharpe de brume ? Nul ne le savait.

            Mc Culloch se garda bien de désobéir au Brownie. Il fit vérifier ses tuyaux, son système d'évacuation et répara sans tarder les canalisations qui fuyaient. Il supposa que le Brownie satisfait des travaux, puisqu'il n'entendit plus parler de lui.

            Quelques années plus tard, Mc Culloch eut maille à partir avec l'un de ses voisins. La querelle ne s'apaisant pas, il eut la mauvaise idée de le provoquer en duel. Idée funeste même, parce qu'ayant blessé son adversaire, il fut emprisonné à Edimbourg, jugé et condamné à mort.

            Le jour de l'exécution arriva. Mains liées derrière le dos, le prisonnier devait être conduit en charrette jusqu'à l'échafaud où l'attendait la hache du bourreau. la foule était dense et se pressait contre le convoi. Sir Godfrey ne pouvait rien faire d'autre que murmurer quelques prières, bien certain que sa dernière heure était venue.

            Tout à coup, un bruit de galopade se fit entendre et un petit poney blanc fendit la foule, monté par le Brownie. En un tournemain, celui-ci fit sauter sir Godfrey en croupe derrière lui, s'élança au grand galop et disparut à une vitesse telle que les hommes d'armes ne purent esquisser un geste.

            Pour une canalisation réparée, le Brownie avait sauvé la vie de son seigneur, l'habitant des étages supérieurs. On dit que le condamné miraculé ne fut pas poursuivi par ses juges et put continuer à diriger ses terres.

            On dit aussi que, depuis cette date, le clan prestigieux des Mc Culloch ne manque jamais une occasion d'honorer son Brownie domestique, qui fait pour ainsi dire partie de la famille.

 
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