Contes des Faeries d'Irlande

 

Le Roi des Saumons

            Dans le bon vieux temps, il y a de cela longtemps, il y avait un homme nommé Domhnall Duhh (le Noir) qui demeurait près de Lochrî. Il était marié depuis vingt ans sans avoir d’enfant, sauf une seule fille et celle-ci était aveugle de naissance ; les gens l’appelaient Nôirin Dubh l’aveugle. Elle avait une belle voix mélodieuse et il n’y avait pas de vieille chanson dans le pays qu’elle ne sût par cœur.

            Une fois, un soir, Nôirin demanda à son père de la conduire au bord du lac, car la soirée était très belle. Son père l’y conduisit et elle lui dit :

- Attends ici, ou poursuis ta route vers la maison.

            Quand son père fut parti, elle s’assit sur un monticule sec et elle se mit à chanter une chanson, comme il suit :

 « O mai jaunissant, c‘est toi le mois où les hannetons revêtent leur jolie couleur, où la femme a l’enfant, la vache le veau et ou la Jument a le poulain. »

            Il n’y avait pas longtemps qu’elle était à chanter cette chanson, quand il vint un grand saumon à la surface de l’eau et celui-ci tendit l’oreille pour l’écouter. Quand elle eut fini le couplet, elle entendit une voix qui disait :

- C’est grand-pitié que tu sois aveugle. Si tu avais du fiel de saumon pour t’en frotter les yeux, tu recouvrerais la vue.

            Quand le soleil se coucha, Domhnall arriva et la ramena à la maison. Elle lui raconta les paroles qu’elle avait entendues.

- C’est très bien, j’irai pêcher demain matin, dit Domhnall, et s’il y a un saumon dans le lac, je le prendrai.

            Le lendemain, au matin, de bonne heure, avant le soleil, Domhnall se leva et descendit vers le lac. Il prit un bateau et le voilà parti à la pêche. Quand il arriva au milieu du lac, il entendit crier un courlis ; au même moment, il trouva que la ligne était entraînée et la gaule commença à plier.

- Ma parole, dit Domhnall, il y a un gros saumon à mon hameçon.

            Là-dessus, il se mit a tirer du mieux qu’il put, mais, hélas, ses pieds glissèrent et il tomba la tête la première dans le lac, puis au fin fond de l’eau, en sorte qu’il crut qu’il était à la fin du monde. Quand il ouvrit les yeux, il se trouva dans une belle chambre, en présence d’un homme grand dont la peau était comme de la peau de poisson. L’homme lui parla :

- Domhnall le noir, dit-il, qu’est-ce qui t’a amené ici ?

- Je ne le sais pas, dit Domhnall ; j’étais à pêcher sur le lac. J’ai cru que j’avais pris un gros saumon et j’étais en train de l’attirer quand mes pieds glissèrent, et que je tombai la tête la première dans le lac. Je n’aurais pas été à la pêche si je n’avais une fille aveugle et elle a entendu dire que si elle avait du fiel de saumon pour se frotter les yeux, elle recouvrerait la vue. Voilà la cause pour laquelle je suis ici.

- Tu es maintenant en présence du roi du lac, dit l’homme, et il y a longtemps que je t’attends. Ecoute-moi. As-tu jamais entendu dire comment il est arrivé que le lac fût ici, à l’endroit ou il est ?

- Je ne l’ai, certes, jamais entendu dire, dit Domhnall, bien que je demeure près du lac depuis que je suis ici et que sept de mes ancêtres y aient demeuré avant moi.

- Tu ne seras pas longtemps ainsi, dit l’homme grand. Mon père était roi et ma mère mourut la nuit de ma naissance, mais mon père ne tarda pas à épouser une autre femme et ma belle-mère avait un grand pouvoir magique. Quand j’eus sept ans, je la mis en colère ; elle tira une baguette magique, elle causa un tremblement de terre dans le pays de mon père et en fit un lac. Mon père se noya, et elle me changea en saumon, comme tu le vois. Toutes les nuits, ma belle-mère venait me tourmenter ; mais puisque te voilà avec moi, il est probable que j’aurai maintenant l’avance sur elle. Maintenant, viens avec moi et je te laisserai sur le bord du lac ; puis va au pied du grand arbre rouge dépouillé qui pousse derrière ta maison et creuse jusqu’à ce que tu rencontres une grande pierre. Soulève la pierre et tu trouveras un matou noir endormi dessous. Conduis le chat au bord du lac et je serai là devant toi. Si tu fais comme je te dis, tu seras heureux, riche, tu auras une longue vie ; mais si tu ne fais pas comme je te dis, tu seras un pauvre misérable mendiant aussi longtemps qu’il y aura de l’eau à couler ou de l’herbe à croître.

- Ma parole, je ferai comme tu dis, dit Domhnall, et je suis prêt à aller avec toi.

            Alors il frappa un coup de baguette magique sur Domhnall et en fit un courlis, et celui-ci ne tarda pas à se trouver nageant sur le lac. Quand il arriva au bord, le Grand Saumon lui donna un coup de baguette magique et en un tour de main, il fut à terre et se mit en route pour chez lui. Quand il arriva au grand arbre rouge dépouillé, il commença à creuser. Il ne fut pas long à rencontrer la grande pierre et quand il eut levé la pierre, il vit le chat noir endormi. Il mit le chat dans son sein et le voilà parti au bord du lac. Le Grand Saumon était là devant lui et les conduisit, lui et le chat noir, jusqu’à sa chambre sous le lac. Puis il dit à Domhnall :

- Tu es un bon héros ; maintenant, prends un couteau, enlève le cœur du chat et donne-le-moi.

            Domhnall prit le couteau, enleva le cœur du chat et il allait le donner au Saumon, quand il entendit un grand bruit.

- Hâte-toi, hâte-toi, dit le Saumon ; la vieille vient. Prends mon épée aiguisée qui est au mur et montre que tu es un guerrier, quand la vieille va entrer avec ses chats.

            La porte de la chambre ne tarda pas s’ouvrir et il entra une vieille sorcière horrible et plus de soixante chats à sa suite. Domhnall prit son épée, il la frappa au milieu du front et la jeta par terre. Alors les chats sautèrent sur lui, et ils l’égratignèrent tant qu’il y eut une boue de sang autour de lui. La vieille se leva rapidement et allait lui donner la mort d’un coup de baguette lorsque le Grand Saumon la frappa entre les deux yeux avec le cœur du grand chat noir et elle tomba morte au milieu des chats. Domhnall vint rapidement à bout des chats et les tua tous.

- Donne-moi la main, dit le Grand Saumon, tu es le meilleur guerrier d’Irlande. Tu n’auras besoin de rien, aussi longtemps que tu seras en vie. Je sais ou il y a un trésor d’or jaune et il ne t’est pas difficile de le trouver. Il y a un grand et beau château sur le territoire de la Terre Blanche et tu peux y emmener demeurer ta femme et ta fille.

- Je te remercie, dit Domhnail, mais j’aime mieux demeurer en Erin, ma terre chérie, que dans tout autre pays sous le soleil, et si tu me laisses chez moi, je t’en serai très reconnaissant.

- Je ne puis me séparer de toi ainsi, dit le Grand Saumon, et je crois que tu es déraisonnable, mais puisque tu désires ne demeurer qu’en Erin, qu’il en soit ainsi ! Tu sais où est Dûn-na-righ (la forteresse des rois) auprès du lac ?

- Je le sais certes, dit Domhnall ; j’y ai coupé plus d’un bâton.

- Si tu es dans le fort cette nuit à l’heure de minuit, je serai devant toi et je te mettrai en voie de devenir riche ; voici pour toi du fiel pour enduire les yeux de ta fille ; elle recouvrera la vue, et à quiconque est aveugle dans ton voisinage, fais la même chose. Mais ne prends ni or ni argent à un pauvre, et quand tu iras chez toi, sur ta vie, ne raconte à aucun homme vivant où tu as été, ni une seule des choses qui te sont arrivées depuis que tu as quitté ta maison.

- Je suivrai ton conseil et je ferai comme tu dis, dit Domhnall.

            Là-dessus, il frappa un coup sur lui, en fit un courlis, et lui dit :

- Suis-moi.

            Domhnall le suivit et il ne fut pas long à se trouver nageant sur le lac, avec le Grand Saumon à son côté. Quand ils arrivèrent au bord, il jeta Domhnall sur la terre là où il était avant d’aller à la pêche.

            Quand Domhnall arriva chez lui, il trouva la maison plein de gens de sa famille et de voisin, et sa femme et sa fille étaient en train de pleurer et de se lamenter parce qu’elles le croyaient noyé. Il entra, ils se tournèrent vers lui avec étonnement et lui serrèrent la main.

- Laissez-moi passer, dit Domhnall, que je vois ma fille.

            Il tira le fiel du saumon, il en frotta les yeux de Nôirin, et elle eut une vue aussi bonne que Domhnall lui-même. Elle cria, battit les mains de joie et rendit grâce à Dieu. Il y avait beaucoup de gens aveugles dans la paroisse ; il les envoya chercher et leur rendit la vue. La renommée de Domhnall ne tarda pas a se répandre dans le pays et tous les jours des aveugles venaient le trouver. Quand arriva l’heure de minuit, ou un peu avant, Domhnall alla à Dûn-na-righ. Au bout de quelque temps, il entendit un roulement sourd et le bruit du pas d’un cheval, et voilà qu’entre l’armée des Fées avec le Grand Saumon à leur tête. Quand ils furent tous dans la forteresse, le Grand Saumon prit la parole:

- Nous avons une partie de ballon à jouer cette nuit contre les Fées de Laigheann (Leinster) ; j’ai pour y assister un guerrier le plus courageux qu’il y ait au monde. Avance, Domhnall Dubh, que ces messieurs te voient.

            Domhnall s’avança et les hommes-Fées lui serrèrent la main, et dans la main de chacun d’eux il y avait une bourse d’or. Le Saumon vint à lui le dernier. Il lui donna un grand sac pour y mettre l’or et lui dit de le mettre sous un arbre quand il reviendrait, et de ne raconter à personne son secret. Puis il vint une grande tempête de vent qui les enleva tous dans l’air et ils s’arrêtèrent dans une grande prairie. L’armée des Fées de Laigheann était sur la prairie et ils ne tardèrent pas à commencer la partie. La lune était dans le ciel, la nuit était presque aussi claire que le jour. Ils couraient de-ci de-là et il y en eut plus d’un qui tomba à la suite d’un croc en jambe. A la fin, les Fées de Connacht remportèrent la victoire et gagnèrent la partie. Il vint une nouvelle tempête de vent et ils furent reportés à Dûn-na-righ près de Lochrî. Alors le Grand Saumon dit à Domhnall :

- Prends ton sac et va-t’en chez toi, tu as maintenant autant que tu dépenserais toi-même, ta femme et ta fille, mais ne laisse pas échapper ton secret où tu perdras tout. Adieu.

            Domhnall alla chez lui et cacha le sac d’or sous une grande pierre dans le sol de la maison avant que Nôirin ou sa femme ne fussent levées et elles ne surent pas du tout qu’il était sorti. Quand elles se levèrent, il leur montra plein sa main d’or et cela leur causa une grande joie. Elles coururent à lui et il crut qu’elles l’étoufferaient de baisers. Il acheta une grande étendue de terre et il bâtit une belle maison. Peu de temps après, Nôirin épousa un riche fermier. Le Grand Saumon est dans le château sous le lac et n’importe qui peut le voir chaque jour de Bealtaine (1er mai) nager à la surface du lac. Domhnall, sa femme et sa fille demeurèrent heureux et prospères et eurent une longue vie et tel puisse être notre sort à tous !

 

L’Histoire des Enfants de Lir

            Au temps où le Peuple-Fée, qui habite sous terre ses palais des collines se choisit un roi après la bataille de Tailtinn, quand Lîr apprit qu'on donnait la couronne à Bôv Derg, son déplaisir fut grand. Il quitta l'assemblée sans prendre congé ni dire mot à personne, car c'était lui, pensait-il, qu'on aurait dû faire roi. Mais si lui s'en alla, on n'en donna pas moins la couronne à Bôv Derg, aucun des cinq concurrents ne la lui enviant, sauf Lîr. Et ce qu'on résolut fut de poursuivre Lîr, brûler sa maison forte, l'assaillir lui-même avec la pique et l'épée, pour le punir de ne pas s'incliner devant le roi qu'on avait choisi.

- Nous n'allons pas faire cela, dit au contraire Bôv : ce guerrier défendrait n'importe quelle place qu'il occupât ; et d'ailleurs, en suis-je moins roi du Peuple-Fée parce qu'il refuse de plier devant moi ?

            Tout alla de la sorte pendant un assez long temps ; mais enfin un grand malheur tomba sur Lîr : il perdit sa femme, morte après une maladie qui dura trois jours. La chose fut très cruelle, et il avait de la morte un lourd regret dans le cœur. On parla beaucoup de cette mort en ce temps-là et la nouvelle en circula dans toute l'Irlande, et elle arriva jusqu'au palais de Bôv quand il avait autour de lui les principaux du Peuple-Fée. Et Bôv dit :

- Si Lîr y tenait, mon amitié lui serait d'un grand secours, aujourd'hui que sa femme n'est plus. Car j'ai ici avec moi les trois jeunes filles les mieux faites, et du plus beau visage, et du meilleur renom qui soient dans toute l'Irlande, Év, Ifé et Ailve, filles d'Oilell, roi d'Arann, auxquelles je sers de père adoptif.

            Ses hommes dirent qu'ils trouvaient son idée bonne, et qu'il disait vrai. On envoya messages et messagers, de la part de Bôv Derg, à l'endroit où vivait Lîr, lui mander que s'il lui plaisait de s'allier avec le fils de Dagda et le reconnaître souverain, il en recevrait l'un de ses enfants d'adoption. Lîr, appréciant l'offre, se mit en route le lendemain, avec cinquante chars, du Palais de la Blanche-Colline ; et il prit au plus court, pour atteindre le lieu où vivait Bôv, sur le lac Derg : on lui fit grand accueil, et les gens se montraient pleins d'allégresse et de bonne grâce, et sa suite et lui reçurent toutes sortes d’attentions cette nuit-là. Les trois filles d'Oilell, roi d'Arann, étaient assises sur le même siège que la femme de Bôv Derg, reine du Peuple-Fée, laquelle était leur mère adoptive. Bôv dit :

- Tu peux choisir entre les trois jeunes filles, Lîr.

-Je ne saurais dire, répondit Lîr, laquelle je préfère ; mais quelle qu'elle soit, l'aînée est la plus noble, et celle qu’il me sied mieux de prendre.

- Puisqu'il en est ainsi, reprit Bôv, c'est Év qui est l'aînée et je te la donne, si c'est ton vœu.

- C'est mon vœu.

            Il prit donc Év à femme cette nuit-là, demeura une quinzaine, et ensuite l'emmena dans son palais à lui, où il donnerait une grande fête pour leurs noces. Avec le temps, Év lui donna deux enfants, une fille et un fils, dont les noms furent Finuala Blanche-Épaule, et É. Après un temps encore, elle reprit le lit, et cette fois donna le jour à deux fils, qu'on appela Fiachra et Conn ; mais elle mourut à leur naissance. Ce fut à Lîr un lourd poids sur le cœur, et s'il n'avait eu la pensée arrêtée sur ses quatre enfants, il eut été bien près de mourir de chagrin. La nouvelle parvint à la demeure de Bôv Derg, et tous jetèrent trois grandes, hautes lamentations, pleurant leur fille adoptive ; mais quand ils l'eurent pleurée, voici ce que dit Bôv :

- Nous sommes désolés de savoir notre fille morte, tant pour l'amour d'elle que pour l'amour de l'homme de cœur à qui nous l'avions donnée, et que nous remercions de sa fidélité. Mais l'amitié entre nous ne sera pas rompue, car je lui donnerai pour femme la sœur de l'autre, Ifé.

            A cette nouvelle, Lîr vint chercher la jeune fille, l'épousa, et l'emmena chez lui dans son palais. Ifé aimait et honorait les enfants de sa sœur, car en vérité personne au monde ne pouvait voir ces quatre enfants sans leur donner l'amour de son cœur. Bôv Derg avait coutume d'aller souvent chez Lîr pour l'amour de ces enfants, comme aussi de les emmener chez lui pour un bon espace de temps, quitte à les laisser ensuite retourner dans leur maison.

            A ce moment-là, le Peuple-Fée célébrait la fête du Temps, sous chaque colline hantée, à tour de rôle ; et quand ils arrivèrent à celle où vivait Lîr, les quatre enfants, par leur beauté, faisaient la joie et le délice de tous. Ils avaient coutume de dormir en des lits sous les yeux de leur père, et Lîr se levait chaque matin au petit jour pour aller s’étendre parmi ses enfants. Mais ce qui advint de tout cela, c'est qu'Ifé s'enflamma d'un feu jaloux, et qu'elle prit les enfants de sa sœur en dégoût et en haine. Alors elle prétendit être malade d'une maladie qui dura près d'une année entière ; et au bout de ce temps-là, elle acheva un coup de traîtrise, jalousie et cruauté contre les enfants de Lîr. Elle fit mettre au joug les chevaux de son char, monter les quatre enfants, et tous roulèrent vers le palais de Bôv Derg. Finuala n'avait aucune envie de la suivre, car, à la voir, elle devinait qu'Ifé méditait leur mort ou leur perte, et elle avait connu en rêve qu'une trahison contre eux hantait l'esprit d'Ifé. N'importe, elle ne put échapper à ce qui l'attendait. Quand ils furent en route, Ifé dit à ses gens :

- Tuez maintenant les autres enfants de Lîr, qui m'ont ravi l'amour de leur père, et je vous donnerai le choix d'une récompense entre toutes les bonnes choses de ce monde.

- Nous n'en ferons rien, dirent-ils. C'est une mauvaise action qui t'est venue en tête, et tu la paieras un jour.

            Et comme ils ne voulaient pas faire à son gré, elle-même prit une épée pour se défaire des enfants ; mais, n'étant qu'une femme, et sans grand cœur, ni grande résolution dans l'esprit, elle ne put aller jusqu'au bout. Ils continuèrent vers l'ouest et le lac aux Chênes, où elle arrêta les chevaux. Là, Ifé dit aux enfants de Lîr d'aller se baigner dans le lac, et ils firent comme on leur disait ; mais ils n'étaient pas plutôt dans le lac qu'elle les toucha d'une baguette druidique, et jeta sur eux l'apparence de quatre cygnes, blancs et beaux.

            Et elle leur dit :

- Partez, enfants du roi ! Votre bonne chance vous est à jamais ravie. Triste sera votre histoire à ceux qui vous aiment. C'est parmi les vols d'oiseaux qu'on entendra pour toujours vos cris.

- Sorcière, car nous savons maintenant quel est ton nom, dit Finuala, tu nous as frappés sans recours ; mais, même si tu nous pousses de vague en vague, il y aura des jours où nous toucherons terre ; nous recevrons de l'aide quand on nous verra, de l'aide et tout ce qui pourra nous soulager ; même s'il nous faut dormir sur les eaux du lac, nos esprits s'envoleront bien loin de grand matin. C'est une cruauté que tu as faite, Ifé, c'est fin cruelle à ton amour que de nous perdre ainsi sans raison ; la vengeance te poursuivra, tu périras en punition de ton crime, car ton pouvoir pour nous perdre ne passe point, de ceux qui nous aiment, le pouvoir pour nous venger. Et maintenant, fixe un temps à la durée de cet enchantement.

- Je le ferai, dit-elle, et pis vous en prendra de l'avoir demandé. La limite que je pose est que l'enchantement dure aussi longtemps que la Femme du Sud ne rencontrera pas l'Homme du Nord. Et puisque vous voulez le savoir de ma bouche, ni ami ni puissance que vous ayez ne pourra jamais vous délivrer de la forme où vous êtes, jusqu'à ce que vous ayez vécu trois cents ans sur le Lac aux Chênes, trois cents ans sur la Passe de la Moyle entre Irlande et Écosse, trois cents ans à Port Domnann ; et telles seront vos étapes à partir de ce jour.

            Mais une manière de repentir alors vint à Ifé, et elle dit :

- Puisque maintenant je n'ai plus d'autres secours à vous donner, au moins vous allez pouvoir garder votre langage ; vous chanterez aussi la douce musique des palais souterrains, si douce qu'elle berce jusqu'au sommeil les hommes de la terre, et il n'y aura point au monde musique qui égale la vôtre ; vous garderez encore la raison qui fut vôtre et la noblesse, en sorte qu'il vous pèse moins de demeurer sous la forme d'oiseaux. À présent, disparaissez de devant mes yeux, Enfants de Lîr, avec vos têtes blanches et votre hésitant langage irlandais. Dure malédiction sur de tendres enfants, que de se voir jetés dehors, au gré du vent farouche ! Neuf cents années sur l'eau, le temps a quiconque serait long pour souffrir. C'est moi qui par ma trahison vous imposerai l'épreuve, le mieux pour vous maintenant est de faire comme je vous dis. Et lui, Lîr, à qui son javelot donna tant de victoires, maintenant en lui son cœur est un noyau de mort. Le gémissement du héros me rend malade, et pourtant c'est bien moi qui ai mérité son courroux.

            Alors on saisit les chevaux d'Ifé, on les enjugua à son char, elle poursuivit sa route jusqu'au palais de Bôv Derg, et reçut grand accueil des principaux du peuple. Le fils de Dagda lui demanda pourquoi elle n'amenait pas les enfants de Lîr.

- Je te le dirai, répondit-elle. C'est que Lîr ne t'aime guère, et qu'il ne te confiera pas ses enfants, de crainte que tu ne les gardes tout à fait, et loin de lui.

- La chose m'étonne, repartit Bôv Derg, car j'aime ces enfants-là plus chèrement que les miens-mêmes.

            Il pensait, à part lui, que c'était une fourberie de la femme, et ce qu'il fit, ce fut d'envoyer des messagers dans le nord, à la Blanche-Colline. Lîr s'enquit d'eux pourquoi ils venaient.

- À raison de tes enfants, dirent-ils.

- Ne sont-ils pas allés vous voir en compagnie d'Ifé ?

- Non. Et Ifé prétend que c'était toi qui ne voulais pas qu'ils vinssent.

            Lîr, à cette nouvelle, eut le cœur brisé de tristesse, car il devinait bien qu'Ifé avait conçu la perte ou la mort de ses enfants. Donc, au petit jour le lendemain, on saisit ses chevaux, et il prit la route du sud-ouest. Quand il fut parvenu jusqu'aux bords du Lac aux Chênes, les quatre enfants virent les chevaux approcher, et Finuala dit :

- Bienvenue soit la troupe de chevaux que j'aperçois venir vers la rive du Lac ! Les hommes qu'ils portent sont puissants, on lit sur eux la tristesse : c'est nous qu'ils poursuivent, c'est nous qu'ils cherchent. Approchons-nous du bord, É, Fiachra, gracieux Conn ! Les arrivants ne sauraient être que Lîr et sa maison.

            Lîr, étant venu à la pointe du Lac, s'aperçut que les cygnes avaient la voix de personnes naturelles, et leur demanda comment il se faisait.

- Je te le dirai, Lîr, répondit Finuala. Nous sommes tes quatre enfants à toi, que ta propre femme, sœur de notre mère, vient de perdre sous la poussée de sa jalousie.

- Est-il aucun moyen de vous faire reprendre votre forme ?

- Il n'en est point. Tous les hommes du monde entier n'y pourraient rien, jusqu'au jour où nous aurons fait notre temps, et cela ne peut être avant qu'aient passé neuf cents ans.

            En oyant cela, Lîr et ses gens poussèrent trois grandes, lourdes clameurs de chagrin, douleur et gémissement.

- Aimeriez-vous, dit Lîr, venir à terre avec nous, puisque vous avez encore votre même raison et votre mémoire ?

- Nous n'avons, dit Finuala, congé de vivre avec aucun être humain à présent : il nous reste notre langage, l'irlandais, et nous pouvons chanter de suave musique, belle à réjouir toute la race des hommes qui pourrait l'écouter. Passez la nuit ici, nous vous donnerons notre musique.

            Lîr et sa maison, donc, firent halte en ce lieu, tendant l'oreille à la musique des cygnes, et cette nuit-là jouirent d'un doux sommeil. Lîr, le lendemain matin, se leva de bonne heure et fit cette chanson :

« Il est temps de quitter ce lieu,

Je ne puis y dormir bien que je sois couché.

Séparé de mes chers enfants,

Voilà qui tourmente mon cœur.

C'est un cruel filet que je jetai sur vous,

Le jour où j'amenai dans ma demeure Ifé.

Je n'aurais jamais formé ce dessein

Si j'avais su ! si j'avais su !

Finuala, gracieux Conn, É, Fiachra,

mon fils aux beaux draps,

C'est malgré moi que je vous quitte,

Vous et le havre où vous vivez. »

            Alors, il poursuivit jusqu'au palais de Bôv Derg, où l'accueillit une bienvenue ; mais Bôv lui fit reproche de ne pas amener ses enfants avec lui.

- Hélas ! dit Lîr, ce n'est pas moi qui refuserais d'amener mes enfants. C'est cette Ifé là-bas, ta fille d'adoption et la sœur de leur mère, qui leur a imposé la forme de quatre cygnes sur le Lac aux Chênes, comme le peut voir tout le peuple d'Irlande ; mais ils conservent encore leur raison, leur esprit, leur voix et leur langage irlandais.

            A ces mots, Bôv eut un violent sursaut, car il connut que Lir disait vrai et après un reproche acerbe à Ifé, il lui dit :

- Traîtrise qui pour toi-même, Ifé, finira plus mal que pour les Enfants de Lîr ! Quelle forme toi-même penserais-tu la pire qu'on pût t'infliger ?

- La pire serait, je pense, d'être muée en un démon de l'air.

- Et c'est celle ou je vais te changer.

            Sur quoi il la toucha de sa baguette druidique, et elle se trouva soudain tournée en un malin esprit de l'air, et en cette figure elle s'enfuit sur l'aile du vent, et elle y est encore, et elle y sera jusqu’à la consommation de la vie et du temps. Quant à Bôv et au Peuple-Fée, ils s'en vinrent à la rive du Lac aux Chênes, et y plantèrent leur camp pour écouter la musique des cygnes. Et les Fils des Gaëls avaient coutume d'y venir, non moins que le peuple divin, des quatre coins de l'Irlande pour les ouïr, car jamais en Irlande il n'y eut musique délicieuse qui se pût comparer à la musique des cygnes. Eux s'adonnaient, aussi, à conter des histoires, et converser chaque jour avec les hommes d'Irlande, avec leurs anciens maîtres et compagnons d'école, avec leurs amis. Et chaque nuit ils se reprenaient à chanter de très suave musique du pays-Fée ; et quiconque oyait cette musique dormait un profond et calme sommeil, de quelque tourment ou longue maladie qu'il fût affligé, car, à ouïr la musique des oiseaux, il goûtait la plénitude du bonheur. Or donc, ces assemblées du peuple divin et des Fils des Gaëls continuèrent là, autour du Lac aux Chênes, pendant trois cents longues années. Et c'est alors que Finuala dit à ses frères :

- Savez-vous que nous avons achevé toute la part de notre âge que nous avons à passer ici, moins la nuit qui vient ?

            Les fils de Lîr, à ces mots, furent saisis d'une grande tristesse, car à leur sens, pouvoir converser avec leurs amis et compagnons sur le Lac aux Chênes valait presque autant que de redevenir personnes naturelles, surtout en comparaison de leur sort à venir, sur la mer froide et tourmentée de la polaire Moyle. Ils vinrent le surlendemain parler à leurs deux pères, le vrai et l'adoptif, ils leur dirent adieu, et Finuala fit cette chanson :

Adieu, Bôv Derg, gage de toute connaissance !

Adieu, père, adieu Lîr de la Blanche-Colline !

Voici venir, je crains, l'heure qui nous sépare.

Plaisante compagnie ! ô douleur, nous partons,

Mais non point pour vous aller voir.

Désormais, amis de nos cœurs.

C'est la Moyle tempétueuse,

Où nous vivrons, sans une voix auprès de nous.

Trois cents ans là, puis trois cents ans

Dans la baie des Gens de Domnann.

Ô pitié ! Les Enfants de Lîr

N'auront la nuit pour les vêtir,

Ô pitié ! Que la vague et le sel et la mer.

Frères, frais visages pâlis,

Qu'elle quitte à présent le lac,

L'ample troupe qui nous aimait !

Triste est la séparation.

            Quand elle eut fini de chanter, ils prirent l'essor, d'une aile vive et légère, jusqu'à la Passe de la Moyle, entre Irlande et Écosse. Ce fut une douleur pour les hommes d'Irlande, et ils interdirent de tuer désormais aucun cygne, quelque chance qu'on eût de l'abattre, d'un bout de l'Irlande à l'autre. C'était aux enfants de Lîr un cruel lieu pour y vivre que la Passe de la Moyle. Quand ils virent autour d'eux la vaste côte, ils se sentirent noyés de froid, de crainte ; et toutes les misères qu'ils avaient traversées déjà ne leur semblaient rien, au prix de celles qui les attendaient sur la mer. Une nuit, donc, une grande tempête les assaillit, et Finuala dit :

- Frères chéris, ce serait pitié de ne point nous préparer à la nuit qui vient, car la tempête, sans manque, va nous séparer les uns des autres. Fixons quelque lieu où nous puissions nous retrouver, si nous sommes chassés à l'écart cette nuit.

- Décidons, dirent les autres, de nous retrouver à l'Écueil aux Phoques, puisque nous savons tous où il est.

            Quand minuit vint, le vent survint avec ; la rumeur des lames s’éleva, dans les éclairs et le tonnerre, l'ouragan déchaîne balaya l'étendue, et tant, que les Enfants de Lîr se trouvèrent épars sur la vaste mer, et que l'immensité les en égarait, et que pas un d'entre eux ne savait plus ou les autres étaient passés. Mais après l'ouragan tomba un grand calme. Finuala était seule sur la Moyle ; et quand elle vit que ses frères manquaient, elle les regrettait avec des plaintes lamentables, et elle fit cette chanson :

Quelle pitié de vivre en l'état où je suis,

Mes ailes gelées sur mes flancs !

Peu s'en fut que le vent ne m'ait, dedans le corps,

Brisé le cœur, si É n'est plus.

Trois cents ans sur le Lac aux Chênes

Sans recouvrer ma propre forme,

Ce n'était rien au prix du temps

Qu'il me faut rester sur la Moyle.

Mes trois aimés, mes trois aimés

Dormant à l'abri de mes ailes,

Jusqu'au jour où les morts reviendront aux vivants

Je ne les verrai plus jamais.

C'est grand dommage de survivre

À Fiachra, Conn, sans rien savoir d'eux,

Et c'est grand'pitié d'être là,

Face aux cruautés de la nuit. »

            Elle attendit toute la nuit, sur l'Écueil aux Phoques, le lever du soleil, et tant, qu'épiant autour d'elle toute l'étendu de la mer, elle vit enfin Conn approcher, les plumes trempées jusqu'aux os, la tête pendante, et son cœur lui fit grand accueil. Puis Fiachra s'en vint trempé, morfondu, épuisé et ils ne purent comprendre un mot de ce qu'il disait, accablé qu'il était par la froidure et la misère endurées. Finuala le mit sous son aile et dit :

- Nous serions bien aises maintenant si seulement É pouvait nous revenir.

            Ce ne fut guère longtemps après qu'ils virent arriver É, la tête sèche et le plumage beau : Finuala lui fit grand accueil et le mit sous les plumes de son poitrail, Fiachra sous son aile droite et Conn sous son aile gauche, de sorte qu'elle les couvait tous trois de son duvet.

- Hélas ! frères, dit-elle, ce fut une cruelle nuit pour nous que la dernière, et plus d'une pareille nous en souffrirons avant d'être quittes.

            Après ce jour, ils demeurèrent là un très long temps, endurant sur la Moyle le froid et la misère, jusqu'au temps où enfin une nuit tomba sur eux dont ils n'avaient jamais souffert la pareille, pour le gel, la neige et le vent. Ils pleuraient et gémissaient sur la cruauté de leur sort, le froid de la nuit, l’épaisseur de la neige, l'aigreur du vent.

            Et après qu'ils eurent pâti du froid jusqu'à la consommation d'une année, alors une nuit pire encore tomba sur eux au cœur de l'hiver ; ils étaient sur l'Écueil au Phoques, l'eau gelait autour d'eux, et comme ils se reposaient sur le roc, leurs pieds, leurs ailes, leurs plumes gelèrent jusqu'à prendre à la pierre, si bien qu'ils ne pouvaient plus bouger. Et ils se débattirent si fort pour se délivrer qu'ils y laissèrent la peau de leurs pieds, leurs plumes, le bout de leurs ailes après eux.

- Hélas ! Enfants de Lîr, dit Finuala, peineux est le cas où nous sommes, car nous ne pouvons endurer que l'eau salée nous touche, et nous sommes tenus de ne pas la quitter : si le sel de l'eau entre dans nos plaies, c'est pour nous la mort.

            Et elle fit cette chanson :

 « Cette nuit se passe à gémir,

sans plumes pour vêtir nos corps.

Qu'il est froid, le roc inégal,

le roc coupant à nos pieds nus !

Cruelle fut notre marâtre, hélas ! de nous jeter le sort,

Qui de nous quatre fit des cygnes sur la mer.

L'étuve où nous laver,

C'est le brisant du golfe où vole en écumant la crinière des lames ;

Nous buvons au lieu de la bière du festin,

L'amère eau de la marée bleue. »

            N'importe ! Il leur fallut revenir au courant marin de la Moyle, et l'eau chargée de sel était poignante et vive et cruelle pour eux, mais si âpre fût-elle, ils ne pouvaient ni la fuir ni s'en préserver. Ils restèrent le long de la rive à pâtir de toute cette misère jusqu'au jour où leurs plumes de nouveau crûrent, où leurs ailes, leurs plaies se trouvèrent entièrement guéries. Ils abordaient chaque jour à la rive d'Irlande ou d'Écosse, mais il leur allait revenir à la Passe de la Moyle chaque nuit. Advint qu'un jour ils dérivèrent, dans le Nord de l’Irlande, à la bouche de la Bann, et ils aperçurent une troupe de cavaliers, beaux à voir, vêtus d'une seule couleur, montant des bêtes excellemment dressées, de robe toute blanche, et courant la route qui vient droit du sud-ouest.

- Savez-vous qui sont ces cavaliers, Enfants de Lîr ? demanda Finuala.

- Non, dirent-ils. Mais ils pourraient bien être une bande soit des Fils des Gaëls, soit du Peuple-Fée.

            Ils approchèrent encore de la côte, pour reconnaître qui c'était ; et les cavaliers, les apercevant, vinrent au devant, assez près pour tenir conversation. Il y avait là les deux fils de Bôv Derg, É a l’Esprit-Agile, Fergus Sage-aux-Échecs, qui étaient les chefs ; avec eux, un tiers des cavaliers du Pays Divin ; et c'étaient les cygnes qu'ils allaient cherchant depuis un long temps. Lorsqu'ils se furent joints, les uns et les autres mutuellement s'offrirent gracieuse et amicale bienvenue et les enfants de Lîr demandèrent des nouvelles de tout le Peuple-Fée et, plus que de tous autres, de Lîr, de Bôv Derg, et des leurs.

- Ils sont sains et saufs, leur fut-il répondu, tous au même lieu, dans le palais de ton père sous la Colline-Blanche, célébrant la fête du Temps de façon plaisante et heureuse et sans souci, n'était votre absence, et aussi qu'ils ne savent ce que vous êtes devenus depuis le jour où vous quittâtes le Lac aux Chênes.

- Il n'en fut pas ainsi de nous, dit Finuala : nous avons passé par de grandes épreuves, misères et tourments sur le flux et reflux de la mer, jusqu'au jour où nous voilà.

            Et elle fit cette chanson :

 « On mène grande joie dans le palais de Lîr ;

On y boit force bière et vin ;

Pourtant froide est la place où cette nuit reposent

Les quatre enfants du roi.

Couverture sans une tâche,

La seule plume vêt nos corps ;

Et pourtant souvent nos habits furent de pourpre,

Nous buvions le doux hydromel.

Notre manger et notre boire,

C'est le sable et c'est l'onde amère de la mer ;

Pourtant nous avons bu souvent aux coupes rondes

La boisson de feuilles de coudre.

Nos lits sont les rocs nus que n'atteint pas la vague ;

Pourtant on nous tendit souventes fois des lits

De duvet ravi aux oiseaux.

Notre tâche est qu'il faut qu'on nage

Dans le gel, la rumeur des eaux ;

Pourtant plus d'une fois une escorte de princes

Chevauchait après nous jusqu'au palais de Bôv.

Voilà qui a flétri ma force

D'aller et de venir dans les courants de Moyle

Sans jamais pouvoir, au soleil,

Jouir de l'herbe tendre et molle.

Lit de Fiachra ou lit de Conn,

C'est l'abri d'une aile, à la mer ;

Lit d'É, c'est le duvet si doux d'une poitrine,

Tous quatre arrangés flanc à flanc. »

            Alors les cavaliers s'en furent au palais de Lîr et rapportèrent aux princes du Peuple-Fée tout ce que les oiseaux avaient souffert et en quel triste point ils étaient.

- Nous ne pouvons rien pour eux, dirent les princes ; mais nous sommes joyeux qu'ils soient encore en vie, car ils seront secourus à la fin de leur temps.

            Quant aux Enfants de Lîr, ils retournèrent à leur repaire ancien sur la Moyle et y vécurent jusqu'à ce que le temps qu'ils devaient y passer fût passé. Alors Finuala dit :

- Voici pour nous venu le temps de quitter cet endroit : c'est au Port de Domnann qu'il nous faut aller maintenant, après nos trois cents ans ici. En vérité, là-bas, il n'y aura pour nous nul repos, nulle place pour atterrir, nul abri contre la tempête. N'importe ! puisque le temps est venu d'aller, partons sur l'aile du vent glacé, que nous n'allions pas nous perdre.

            Ils partirent donc de la sorte, laissèrent derrière eux la Passe de la Moyle, descendirent à la pointe du Havre de Domnann et s'y établirent. C'est une vie de misère et de froid qu'ils y vécurent : une fois, la mer gela autour d'eux, tant qu'ils ne pouvaient plus bouger, et les frères se lamentaient ; mais Finuala les consolait, sachant qu'à la fin de leur temps le secours viendrait.

            Ils demeurèrent au Port de Domnann jusqu'à ce que le temps qu'ils devaient y passer fût passé. Alors Finuala dit :

- Voici pour nous venu le temps de regagner le palais de Blanche-Colline, où notre père habite avec toute sa maison, avec tout notre peuple.

- Nous en sommes grandement réjouis, dirent-ils.

            Ils prirent donc leur vol légèrement dans l'air pour gagner la Blanche-Colline. Mais voici comment devant eux ils trouvèrent la place : déserte. Rien que des tertres verts et des buissons d'orties, sans un toit, sans un feu, sans un âtre. Les quatre, serrés l'un contre l'autre, poussèrent trois cris de douleur et Finuala fit cette chanson :

 « Hélas ! Je demeure interdite

Pas un toit et pas un foyer !

À voir ce qu'il est devenu,

Ce lieu est amer à mon cœur.

Pas un chien et pas une meute ;

Pas une femme et pas un roi.

Nous ne l'avons pas connu

tel quand Lîr notre père y régnait.

Ni coupe ou corne, ou beuverie

dans une salle illuminée ;

Ni jeunes gens ni cavaliers,

désert préfigurant tristesse.

Que les gens du lieu soient comme ils sont à présent,

La pensée est lourde à mon Cœur.

Ce soir, il est clair à mon âme

que le seigneur du lieu n'est plus.

Ô maison, nous avions coutume

d'y voir la musique et les jeux :

C'est change profond de la voir déserte

comme elle est ce soir. »

            Cependant les Enfants de Lîr demeurèrent cette nuit-là dans le lieu qui avait été celui de leur père et de leur aïeul, où eux-mêmes avaient grandi ; et ils chantaient la très suave musique des palais divins. Le lendemain matin au petit jour, ils s'élevèrent, gagnèrent l’île de Clare, et tous les oiseaux du pays s'assemblaient autour d'eux sur le Lac aux Oiseaux. C'est environ ce temps-là qu'il leur advint de rencontrer un jeune homme de bonne race, lequel s'appelait Aibric : il avait remarqué ces oiseaux, leur chant lui était doux, il les aimait grandement, et eux l'aimaient. C'est lui qui a rapporté toute l'histoire de leurs aventures et qui l'a mise en bel ordre. Et l'histoire qu'il conta de leur aventure dernière est telle que s'ensuit :

            Ce fut après le temps où la foi du Christ et le bienheureux Patrick avaient paru en Irlande, que saint Mohévog arriva dans l'île de Clare ; et à sa première nuit dans l’île, les enfants de Lîr entendirent la voix de sa cloche, qui tintait non loin d'eux. Les frères, à l'entendre, eurent un sursaut de crainte :

- Nous ne connaissons pas, dirent-ils, cette voix grêle et déplaisante qu'on entend.

- C'est la voix de la cloche de Mohévog, dit Finuala, et par elle vous serez délivrés de la douleur et de la misère.

            Ils écoutèrent la musique de la cloche jusqu'à ce que matines fussent dites, et ensuite ils se prirent à chanter en sourdine la suave musique des palais divins. Or, Mohévog les écoutait, et il pria Dieu de lui révéler qui chantait cette musique, et il lui fut révélé que les chanteurs, c'étaient les Enfants de Lîr. Le lendemain matin, il s'avança jusqu'au Lac aux Oiseaux, vit devant lui les cygnes sur le lac et descendit vers eux jusqu'au bord de la rive.

- Êtes-vous les Enfants de Lîr ? dit-il.

- Nous le sommes, dirent-ils.

- J'en remercie Dieu, dit-il, car c'est pour l'amour de vous que je suis venu jusque dans cette île par-delà toutes les autres îles. Et maintenant, venez à terre, et confiez-vous à moi, que vous puissiez faire de bonnes œuvres et renoncer à vos péchés.

            Sur quoi, ils prirent terre et se confièrent à Mohévog. Il les amena à sa demeure et ils avaient coutume d'entendre la messe avec lui. Il trouva un bon orfèvre et lui fit faire pour eux des chaînes d'argent brillant : une chaîne il mit entre É et Finuala, une chaîne entre Fiachra et Conn. Et tous quatre élevaient son cœur et réjouissaient son esprit ; et quant aux cygnes, danger ou détresse ne les trouvaient plus désormais.

            Or, en ce temps, le roi de Connacht était Leirgnenn, fils de Colmann; et Déoch, fille de Finghinn, était sa reine : c'étaient l’Homme du Nord et la Femme du Sud dont Ifé avait prédit la rencontre. La femme entendit parler des oiseaux, et un grand désir lui vint de les posséder : elle pria Leirgnenn de les lui amener, et il dit qu'il demanderait à Mohevog. Elle jura qu'elle ne resterait pas avec lui une nuit de plus s'il ne les lui amenait pas, et sur-le-champ quitta la maison ; et Leirgnenn envoya après elle des messagers pour la ramener, mais avant qu'ils pussent la rattraper, elle était déjà à Kildoûn. Elle revint avec eux ; et Leirgnenn envoya des messagers à Mohévog pour lui demander les oiseaux, mais en vain. Une grande colère le saisit : il alla en personne trouver Mohévog et lui demanda si c'était vérité qu'il lui eût refusé les oiseaux.

- C'est vérité sûre et certaine, dit le saint homme.

            Là-dessus Leirgnenn se leva, s'empara des cygnes et les arracha à l'autel, deux oiseaux dans chaque poing, pour les ramener à Déoch. Mais il n'eut pas plutôt sur eux porté la main que tomba leur plumage ; et ce qu'il y avait à la place des cygnes, c'étaient trois maigres vieillards flétris, une menue vieille flétrie, que n'avaient plus ni chair ni sang. À cette vue, Leirgnenn eut un grand sursaut, et s'enfuit. C'est alors que Finuala dit à Mohévog :

- Allons, baptise-nous, car notre mort est proche. Et, je m'assure, te séparer de nous ne te coûte pas plus qu'à nous de nous séparer de toi. Ensuite creuse notre tombe, et couche Conn à mon flanc droit, Fiachra à mon flanc gauche, E face à mon visage entre mes deux bras. Et prie le grand Dieu du Ciel qu'il te donne le temps de nous baptiser.

            Alors les Enfants de Lîr reçurent le baptême, et ils moururent, et ils furent ensevelis comme Finuala l'avait prescrit, Conn et Fiachra à chacun de ses flancs, É face à son visage ; et on planta sur eux une pierre debout, on y grava leur nom en Ogham fourchu, on dit sur eux les lamentations dernières et leur âme monta au ciel. Ici finit l'histoire des enfants de Lîr.

 

Le Plaisham

            Nancy et Shamus étaient mariés depuis quarante ans. Ils recevaient souvent la visite d'un de leurs amis, un bon à rien notoire dénommé Rory. Celui-ci pensait que ce serait une bonne chose si Shamus venait à mourir : il pourrait ainsi épouser Nancy et récupérer de la sorte la maison, la ferme, et toutes les terres. Un jour, il dit à Nancy :

- Quel dommage pour une femme de votre qualité d'avoir à supporter ce vieillard grincheux aussi perclus de maux et de douleurs qu'un œuf est plein de chair. Si vous étiez libre, le meilleur et le plus beau jeune homme de la paroisse serait fier de vous prendre pour épouse.

            Nancy commença par en rire. Mais à force de les entendre, ces mots finirent par se frayer un chemin dans son esprit et lui donnèrent à réfléchir. Aussi, un jour elle dit au jeune Rory :

- Je ne crois pas un mot de ce que vous dites. Qui voudrait m'épouser si Shamus venait à mourir ?

- Pourquoi ne me croyez-vous pas ? Vous auriez le meilleur des gars de la paroisse puisque je vous épouserais moi-même.

- Est-ce bien vrai ?

- Je vous en donne ma parole.

- Et quand bien même ! Shamus n'est pas encore mort et grâce à Dieu, il peut encore vivre dix ans.

- Vous avez tous les atouts en mains !

- Comment cela ?

- Vous pouvez le tuer !

- Je ne veux pas avoir de sang sur les mains !

- Il y a peut-être un moyen, dit Rory.

            Il s'assit et commença à expliquer à Nancy comment elle pourrait se débarrasser de Shamus sans avoir à le tuer. Nancy et Shamus avaient un voisin qui s'appelait Connal. Connal était un prince qui habitait une jolie petite de maison. Ses ancêtres avaient possédé beaucoup d'argent mais l'avait gaspillé et Connal rêvait de vivre dans un grand château. Le lendemain, Nancy s'en alla le trouver et lui dit :

- Prince Connal, ce n'est digne ni de vous, ni de votre naissance de continuer à vivre dans une maison aussi humble.

- Je sais ce qu'elle vaut, mais je ne peux rien faire pour y remédier.

- Vous pourriez pourtant facilement le faire, suggéra Nancy.

- J'aimerais bien que vous m'expliquiez comment !

- Demandez donc à mon Shamus ! Il n'a pratiquement rien à faire ! Pourquoi ne lui demanderiez-vous pas de vous construire un château ?

- Vous plaisantez ! dit le prince en riant. Shamus ne pourrait certainement pas me construire un château.

- Vous ne le connaissez pas ! Il n'y a pas une chose au monde qu'il ne puisse faire s'il en a envie ! Mais il est un paresseux ! Si vous ne lui brisez pas les os pour l'inciter à faire quelque chose, il ne fera rien.

- C'est bien vrai ? demanda le prince Connal.

- C'est bien vrai ! dit Nancy. Demandez-lui donc de vous construire un château et donnez-lui trois semaines pour le faire. Si vous le menacez de le tuer s'il n'y parvient pas, vous aurez votre grand château et pourrez vivre dedans !

- Bien ! Si c'est ainsi, je ne serai pas long à commander un château.

            Le matin suivant, il se rendit devant chez Shamus, l'appela et le conduisit à l'endroit où il voulait son château. Il lui exposa le marché et lui précisa qu'il le voulait terminé trois semaines plus tard.

- Mais, dit Shamus, je n'ai jamais construit de château de ma vie. Je n'y connais rien ! Je ne pourrais pas vous construire un château ici en trente-trois ans et encore moins en trois semaines.

- Oh ! dit le prince, je sais parfaitement qu'aucun homme en Irlande ne peut mieux me construire un château que toi si tu en as seulement envie ! Si ce château n'est pas construit d'ici trois semaines, tu es un homme mort. Choisis maintenant ce qui est le mieux pour toi-même.

            Il s'éloigna et Shamus resta là, stupide. Le pauvre homme était découragé. Il savait que le prince Connal était homme de parole et n'hésiterait pas plus à tuer un homme qu'à écraser un insecte. Le moral au plus bas, il s'assit par terre et commença à pleurer. C'est alors qu'un petit homme vêtu de rouge s'approcha de lui :

- Qu'est-ce qui vous fait pleurer ainsi ?

- Le malheur est sur moi, mon pauvre homme ! lui dit Shamus, ne me demandez rien ! Cela ne vous sert à rien de le savoir car vous ne pouvez rien faire pour moi.

- Vous ne savez pas qui je suis, dit le petit homme rouge. De toute façon, cela ne vous coûte rien de me le dire.

            Alors Shamus, pour soulager son esprit, se leva et expliqua au petit homme rouge ce que le prince Connal avait menacé de lui faire s'il n'avait pas terminé le château dans les trois semaines à venir.

- Allez à la Gorge des Fées au clair de lune, dit le petit homme. Sous la première pierre levée, vous trouverez une baguette blanche. Prenez-là et revenez ici. Tracez avec elle le plan du château. Puis allez la reposer à l'endroit où vous l'aurez trouvée. Avant que vous ne soyez revenu, votre château sera terminé.

            Une nuit de clair de lune, Shamus, comme vous vous en doutez, alla soulever la pierre levée de la Gorge des Fées, et dessous il trouva une baguette blanche. Il se rendit ensuite à la colline où le château du prince devait être construit, et du bout de la baguette, il marqua sur le sol le plan du château. Puis il alla remettre la baguette là où il l'avait prise. Le matin suivant, quand le prince Connal se leva et sortit de sa hutte pour prendre l'air, il n'en crut pas ses yeux, je vous le dis, en voyant ce magnifique château de pierres qui se dressait sur la colline. Il ne perdit pas une seconde pour aller remercier Shamus ; mais quand Nancy entendit que le château était bien terminé, ce fut elle qui en conçut du dépit. Elle sortit, regarda le château, se posa beaucoup de questions, mais ne dit rien. Elle eut le même jour une longue discussion avec Rory après quoi elle se rendit auprès du prince Connal.

- Ne vous avais-je pas dit ce que Shamus était capable de faire ?

- Je l'admets, dit le prince Connal, et je lui en suis très reconnaissant. J'ai maintenant tout ce que je désirais et je suis comblé pour le restant de ma vie. Dites-lui que je ne l'oublierai jamais.

- Mais enfin, dit-elle, cet endroit n'est fait qu'à moitié !

- Comment cela ? dit le prince Connal.

- Eh bien, il vous faut un beau fleuve qui coule à proximité, de beaux arbres et des oiseaux qui chantent dans leurs branches. De ses fenêtres, vous devriez aussi pouvoir voir l'océan !

- Mais enfin, dit le prince Connal, on ne peut pas tout avoir. Nous sommes à cent milles d'un fleuve et à cent milles de l'océan ! Et puis il n'y a jamais eu d'arbres sur cette colline et il ne peut pas en pousser sur ce sol ! Et puis cela fait trois cents ans que les oiseaux n'y chantent plus.

- Mais réfléchissez ! Vous pouvez avoir tout cela !

- Vous savez bien que c'est impossible !

- Vous ne pouvez pas ? Mais bien sûr que si ! Menacez Shamus de le tuer s'il ne vous procure pas tout cela dans les trois jours qui viennent, et vous verrez que vous les aurez !

- Voilà qui est merveilleux ! dit le prince Connal. Je cours le lui demander tout de suite.

            Il se rendit chez Shamus, l'appela et lui dit que son château était nu et qu'il devait y remédier. "Shamus, je veux que tu fasses couler un beau fleuve au pied de mon château ; je veux aussi de nombreux arbres et des buissons sur les berges tout pleins d'oiseaux qui chantent ; et puis, j'aimerais de mon château pouvoir regarder l'océan.

- Mais, prince Connal, dit Shamus, vous savez très bien que je ne pourrais pas vous obtenir tout cela.

- Je sais que tu le peux, et je te donne trois jours pour y parvenir. Si tu ne le fais pas, je te tue.

            Et le prince Connal s'éloigna. Le pauvre Shamus s'assit et commença à pleurer sachant qu'il ne pouvait pas faire ce qu'on lui demandait. Tandis qu'il pleurait là, il entendit une voix à son oreille et découvrit le petit homme rouge.

- Shamus, Shamus, que se passe-t-il encore ? lui demanda celui-ci.

- Oh ! répondit Shamus, je ne veux pas vous ennuyer avec le nouveau problème que j'ai à résoudre. Bien que vous m'ayez aidé une fois, il n'y a pas un homme au monde qui pourrait faire ce qu'on vient de me demander.

- De toute façon, racontez-moi ! Ça ne vous engage à rien ! dit le petit homme rouge. Si je ne puis pas vous faire de bien, je ne vous ferai pas de mal.

            Lors Shamus, pour apaiser son esprit, se leva et expliqua au petit homme vêtu de rouge ce qu'il avait à faire.

- Ecoutez-moi, Shamus, je vais vous dire ce que vous devez faire. Quand la lune se lèvera ce soir, rendez-vous à la Gorge des Fées et, au bassin de la source, vous trouverez une coupe, une feuille et une plume. Prenez la feuille et la plume et remplissez la coupe d'eau. Puis retournez au château. Jetez l'eau devant vous aussi loin que vous pourrez. Posez la feuille bien à plat sur votre main droite et la plume bien à plat sur votre main gauche et soufflez fort. Vous verrez ce que cela donne !

            Shamus promit de le faire. Quand la lune se leva cette nuit-là, Shamus se rendit à la source de la Gorge des Fées et y trouva une coupe, une feuille et une plume. Il remplit la coupe d'eau et avec la feuille et la plume, il repartit pour le château. Quand il y fut parvenu, il jeta l'eau de la coupe aussi loin qu'il put ; aussitôt l'océan déchaîné, qui était à cent milles de distance, vînt baigner le pied de la colline du château ; un beau fleuve se forma sur l'autre côté pour se jeter dans l'océan. Shamus souffla sur la feuille qu'il tenait sur sa main droite : toutes sortes de beaux arbres et de buissons apparurent sur les berges du fleuve. Il souffla sur la plume qu'il tenait sur sa main gauche : les arbres et les buissons se remplirent de toutes les variétés d'oiseaux les plus beaux dont les chants étaient les plus mélodieux qu'on n'ait jamais entendus. Ce ne fut peut-être pas une totale surprise pour le prince Connal quand il se leva et sortit. Cependant il se rendit chez Shamus pour le remercier. Quand Nancy entendit cela, elle en fut très fâchée. Le jour-même, elle eut un nouvel entretien avec Rory. Elle se rendit ensuite chez le prince Connal, et lui demanda s'il aimait son château et son environnement. Il lui dit qu'il était heureux et comblé, et très reconnaissant envers elle et envers Shamus. Il ne les oublierait jamais.

- Mais vous ne pouvez pas vous contenter de cela. Ce soir, vous allez recevoir des princes et des seigneurs et vous voudrez sûrement quelque chose pour les amuser. Vous devez réclamer un plaisham !

- Qu'est-ce que c'est qu'un plaisham ? demanda le prince Connal.

- Oh ! dit Nancy. C'est la chose la plus merveilleuse et la plus amusante du monde. Après l'avoir vu, vos invités garderont leur bonne humeur pendant neuf jours et neuf nuits.

- Fort bien, dit le prince Connal, ce doit être une chose extraordinaire et je serais ravi d'en avoir un. Mais où et comment le trouver ?

- Mais c'est très simple. Ordonnez à Shamus d'amener un plaisham à votre château pour votre dîner de ce soir. S'il ne l'a pas, sa vie vous appartiendra.

- Si c'est ainsi, j'obtiendrai un plaisham.

            En regagnant sa maison, Nancy se réjouissait car elle se disait que le pauvre vieux Shamus n'en avait plus pour bien longtemps à vivre. En effet, il n'existait de plaisham nulle part dans toute la création. Et si Shamus pouvait construire des châteaux, déplacer océans et fleuves, faire pousser des arbres et chanter des oiseaux en une seule nuit, il ne pourrait certainement pas créer quelque chose qui n'existait pas et qui sortait tout droit de l'imagination de Rory. Sans perdre de temps, le prince Connal se rendit chez Shamus et l'appela pour qu'il sorte de sa petite cabane. Il lui dit qu'il était excessivement satisfait pour tout ce qu'il avait fait pour lui.

- Mais il reste une chose, Shamus, que j'aimerais posséder pour être totalement comblé. Ce soir, je donne un grand festin et j'y ai convié les seigneurs, les dames et la noblesse de ce pays. Et je voudrais quelque chose pour les distraire. Amenez-moi donc un plaisham à ce repas.

- Un plaisham ! Mais qu'est-ce que c'est ? demanda Shamus.

- Je ne sais pas ! dit le prince Connal.

- Et moi non plus, dit Shamus. Comment voulez-vous que j'aille vous le chercher ?

- La seule chose que je puisse vous dire, dit le prince Connal, c'est que si vous ne vous présentez pas à la porte du château ce soir avec un plaisham, vous êtes un homme mort.

- Oh ! Oh ! dit Shamus. Il s'assit au bord du fossé et commença à pleurer tandis que le prince Connal rentrait chez lui.

- Shamus, Shamus, murmura une voix à son oreille. Qu'est-ce qui vous fait donc pleurer ainsi ?

            Le pauvre Shamus redressa la tête et regarda autour de lui. Derrière lui, se tenait le petit homme vêtu de rouge.

- Oh ! dit Shamus. Soyez gentil de ne pas me le demander ! Je ne peux rien vous dire de ce qui me préoccupe maintenant. Vous pouvez construire un château pour moi, vous pouvez détourner fleuves et océans et faire pousser des arbres et chanter des oiseaux. Mais cette fois, vous ne pourriez rien faire.

- Qu'est-ce que vous en savez ? dit le petit homme rouge.

- Oh ! Je sais bien que vous ne pourriez me donner une chose qui n'a jamais existé et qui n'existera jamais !

- Ça ne vous engage à rien de me le dire ! dit le petit homme rouge. Si je ne puis pas vous faire de bien, je ne vous ferai pas de mal.

            Alors Shamus, pour soulager son esprit, se leva et expliqua au petit homme rouge que le prince Connal lui avait ordonné de présenter dans les vingt-quatre heures un plaisham à la porte de son château.

- Mais, dit Shamus, une chose comme ça n'a jamais existé !

- Je suis bien d'accord avec toi, dit le petit homme rouge. Il n'y en a jamais eu. Mais pourtant, si le prince Connal en veut un, nous devons lui en trouver un. Ce soir, Shamus, rends-toi à la Gorge des Fées. Tu trouveras un anneau en os accroché à une branche de l'aubépine. Prends-le et rentre chez toi. Quand tu y seras, tu trouveras le jeune Rory en train de bavarder avec ta femme dans la cuisine. N'y va pas ! Rends-toi à l'étable et passe l'anneau dans le mufle de ta vache. Puis attends ! Tu peux être sûr que tu auras un plaisham à mener à la porte du château du prince Connal.

            Shamus remercia le petit homme rouge, et ce soir-là, il se rendit à la Gorge des Fées, y trouva, bien sûr, l'anneau en os accroché à une branche de l'aubépine, le prit et rentra chez lui. Lorsqu'il regarda par la fenêtre de la cuisine, il vit Nancy et Rory assis près du feu, en train de bavarder et de rire de la façon dont ils étaient en train de se débarrasser de lui. Il ne dit rien et se rendit à l'étable. Il passa l'anneau dans le mufle de la vache brunette. Aussitôt qu'il l'eut passé, la vache commença à donner des coups de sabots, à se dresser et à faire un bruit de tous les diables. Shamus alla se dissimuler sous le foin dans un coin. Il ne fallut pas longtemps pour que Nancy vienne voir ce qui arrivait à la brunette. Elle donna un coup de poing à la vache pour la calmer, mais en la frappant, son poing y resta collé et elle ne put plus se dégager. Rory arriva en courant pour aider Nancy qui lui criait :

- Rory ! Rory ! Décroche-moi de cette vache !

            Il s'approcha d'elle pour la tirer en arrière, mais ses mains se collèrent à Nancy et il ne put plus se dégager. Shamus bondit alors de dessous le foin.

- Hop ! Hop ! dit-il. En avant, le plaisham.

            La vache sortit de l'étable, Nancy collée à elle et Rory à Nancy. Les voilà partis vers le château, la vache gesticulant et meuglant, et Nancy et Rory braillant et hurlant accrochés à elle. Ils faisaient un vacarme épouvantable et traversèrent tout le pays en provoquant des attroupements de curieux qui voulaient voir ce qui se passait. En passant devant la maison de Rory, sa mère sortit et le voyant collé à Nancy, accourut pour le tirer de là, mais quand elle posa sa main sur Rory, elle resta collée à lui.

- Hop ! Hop ! dit Shamus. En avant, le plaisham.

            Ils continuèrent leur route. Le père de Rory courut derrière eux pour tirer sa femme de là, mais quand il posa sa main sur elle, il resta collé à elle.

- Hop ! Hop ! dit Shamus. En avant, le plaisham.

            Ils reprirent leur route. Ils passèrent devant une étable qu'un homme était en train de nettoyer. Quand l'homme vit le cortège ridicule, il leur tendit sa fourche chargée de fumier. La fourche resta collée au père de Rory.

- Hop ! Hop ! dit Shamus. En avant, le plaisham.

            Mais l'homme courut derrière pour récupérer sa fourche, et quand il s'en saisit, il y resta collé.

- Hop ! Hop ! dit Shamus. En avant, le plaisham.

            Ils reprirent leur route. Un tailleur sortait de chez lui sa planche à coudre sous le bras. Il leur en asséna un coup mais la planche à coudre se colla sur l'homme qui fermait le cortège et le tailleur y resta collé.

- Hop ! Hop ! dit Shamus. En avant, le plaisham.

            Il passèrent devant la boutique d'un cordonnier. Il accourut avec son chausse-pied et le tendit au tailleur. Mais le chausse-pied resta collé au tailleur et le cordonnier à son chausse-pied.

- Hop ! Hop ! dit Shamus. En avant, le plaisham.

            Ils reprirent leur route. Ils passèrent devant une forge. Le forgeron accourut et tendit son marteau au cordonnier. Le marteau resta collé au cordonnier et le forgeron à son marteau.

- Hop ! Hop ! dit Shamus. En avant, le plaisham.

            En s'approchant du château, ils passèrent devant une belle gentilhommière. Le gentilhomme accourut et tenta de tirer le forgeron, mais il se colla à lui et ne put plus s'en décrocher.

- Hop ! Hop ! dit Shamus. En avant, le plaisham.

            L'épouse du gentilhomme, le voyant collé, courut après son mari pour le tirer de là mais elle se colla à lui.

- Hop ! Hop ! dit Shamus. En avant, le plaisham.

            Leurs enfants coururent derrière pour tirer leur mère de là et ils se collèrent à elle.

- Hop ! Hop ! dit Shamus. En avant, le plaisham.

            Leur majordome essaya d'attraper les enfants et il resta collé à eux ; le valet de pied essaya d'attraper le majordome et se colla à lui ; le cuisinier essaya d'attraper le valet de pied et se colla à lui ; toutes les servantes essayèrent d'attraper le cuisinier et restèrent collées à lui.

- Hop ! Hop ! dit Shamus. En avant, le plaisham.

            Ils reprirent leur route. Quand ils furent en vue du château, le plaisham avait plus d'un kilomètre de long et les hurlements, les braillements, le vacarme qui en provenait pouvaient s'entendre au-delà des quatre mers qui baignent l'Irlande. Le vacarme était si effroyable que le prince Connal, tous ses invités, tous ses domestiques et toute sa maisonnée se précipitèrent aux fenêtres pour voir ce qui se passait. Quand le prince vit ce qui arrivait devant chez lui, il ordonna à son premier ministre de les en chasser à coups de fouet. Le premier ministre partit à leur rencontre pour les accueillir à coups de fouet, mais le fouet se colla au cortège et le premier ministre à son fouet.

- Hop ! Hop ! dit Shamus. En avant, le plaisham.

            Le prince Connal ordonna à tous ses autres ministres et à tous ses domestiques d'aller à leur rencontre pour les détourner du château. Mais tous ceux qui y touchaient, restaient collés.

- Hop ! Hop ! dit Shamus. En avant, le plaisham.

            Le plaisham atteignit le château. Le prince Connal lui-même, suivi de tous ses invités, accourut pour éviter qu'il n'entre dans le château. Mais quand il posa sa main sur le plaisham, il y resta collé. Quand les invités s'agrippèrent à lui, les uns après les autres, ils restèrent collés.

- Hop ! Hop ! dit Shamus. En avant, le plaisham.

            Et avec tout ce fracas, tout ce vacarme, ces braillements, ces rugissements, ces bousculades, ces jurons, le château fut bientôt investi de la cave au grenier. Alors il s'écroula et disparut. L'anneau d'os se détacha du museau de la vache et se mit à rouler au loin ; tout le plaisham se décrocha et quand le prince Connal regarda autour de lui, il n'y avait plus trace du château. Il ne restait qu'une misérable cabane et il en fut bien désolé. Tous les autres se sauvèrent furtivement, et honteux et confus rentrèrent chez eux car le reste de la population ne pouvait s'empêcher de rire et de se gausser. Nancy partit vers l'est et Rory vers l'ouest. Et on n'entendit plus jamais parler d'eux. Shamus quant à lui regagna sa pauvre petite cabane et y vécut tout seul, heureux et satisfait pour le restant de sa vie, ce que je vous souhaite et je fais la même chose.

Contes du Donegal

  

Les Lutins de Donegal

            Ah, les Lutins peuvent être de bien mauvaises gens s'ils sont irrités et les meilleurs voisins du monde s'ils sont bien traités.

            La sœur de ma mère était un jour seule à la maison. Elle avait mis une grosse marmite à bouillir et voilà qu'un petit bonhomme dégringole de la cheminée. Il renverse la marmite et s'ébouillante la jambe. Il pousse un cri effroyable et dans la minute même, la maison se remplit de toutes ces petites créatures qui le tirent sur le sol pour l'éloigner de là. Ma tante les entend qui demandent :

- C'est elle qui t'a ébouillanté ?

- Non, non ! C'est moi tout seul qui me suis fait ça !

- Une chance ! Une chance ! Si tu t'es ébouillanté seul, on ne dira rien ; mais si c'était elle qui l'avait fait, elle l'aurait payé très cher.

Contes du Donegal

 

Dans le Comté de Mayo…

            Une jeune femme, peu de temps après avoir mis au monde son enfant, est morte et on l'enterra le jour suivant. Deux nuits plus tard, une autre femme - une femme de la famille - était près du feu, l'enfant sur ses genoux, lui donnant à boire du lait dans une tasse. Alors la femme que l'on avait enterrée a ouvert la porte et est entrée dans la maison. Elle est allée près du feu, a pris un tabouret et s'est assise devant l'autre femme. Ensuite elle a tendue la main, a pris l'enfant contre elle et lui a donné le sein. Après cela, elle a posé l'enfant dans le berceau, s'est dirigée vers le buffet et en a retiré du lait et des pommes de terre qu'elle a mangés. Puis elle est sortie.

            L'autre femme, épouvantée, a raconté la chose à l'homme de la maison quand il est rentré, et aussi à deux jeunes hommes. Ils ont dit qu'ils viendraient la nuit suivante et que, si elle revenait, ils se saisiraient d'elle. Elle est revenue la nuit suivante, a donné le sein à l'enfant et, quand elle s'est levée pour se diriger vers le buffet, l'homme de la maison s'est saisi d'elle, mais il est tombé sur le plancher. Alors les deux jeunes hommes l'ont attrapée et maintenue.

            Elle leur a dit qu'elle avait été emportée par les Fées mais que celles-ci ne pouvaient pas la garder cette nuit, et que ne mangeant rien avec ses ravisseuses, elle pouvait revenir voir son enfant et se rassasier. Puis elle leur raconta que tous ceux qui avaient été enlevés comme elle quitteraient cette partie du pays la nuit précédant la Toussaint, qu'ils seraient quatre ou cinq cents à cheval, elle-même sur un cheval gris, en croupe derrière un jeune homme. Et elle leur dit de se rendre à un pont qu'ils traverseraient cette nuit-là et de l'attendre. Quand elle arriverait, elle ferait ralentir le cheval et ils pourraient jeter quelque chose sur elle et sur le jeune homme, alors ils tomberaient sur le sol et seraient sauvés.

            Ensuite elle s'en est allée et, la nuit précédant la Toussaint, les hommes se sont rendus là et l'ont reprise. Après cela, elle a eu quatre enfants et enfin elle est morte. Ce n'était pas du tout elle que l'on avait enterrée la première fois mais quelque vieille chose mise par les Fées à sa place.

Contes du Mayo

 

Gantelet le Bossu

            Le pauvre Gantelet (nommé ainsi parce qu'il accrochait toujours à son petit chapeau de paille un brin de campanule, ou gant de bergère) souffrait doublement de son infirmité car les paysans alentour avaient peur de son aspect un peu monstrueux et le tenaient en quarantaine. Sa bosse était gigantesque, on aurait dit que son corps était roulé en boule et placé sur ces épaules, pesant tellement sur sa tête que lorsqu'il était assis il devait appuyer le menton sur ses genoux. Quelques ignorants des environs racontaient même à son sujet des histoires bizarres, mais ce n'était probablement que de l'envie, car Gantelet était un artisan fort doué pour tresser la paille et le jonc dont il faisait des paniers et des chapeaux si beaux qu'ils se vendaient plus cher que tous les autres.

            Un soir que Gantelet revenait de Cahir, une jolie petite ville, et regagnait sa demeure, il s'assit un moment près des anciens fossés de Knockgrafton pour soulager sa lassitude. C'est alors qu'il entendit monter des douves une musique fort belle, mais qui semblait d'un autre monde, une mélodie si prenante que le bossu écouta de toutes ses oreilles jusqu'à être lassé de l'entendre répéter. Au bout d'un temps, la musique s'arrêta. Alors Gantelet se mit à chanter le même air, de plus en plus fort, et il s'entendit accompagner par des voix qui venaient de plus bas. Les Elfes furent enchantés des variations qu'il apportait à leur chant, ils décidèrent sur-le-champ d'attirer en leur compagnie ce mortel mieux doué qu'eux-mêmes pour la musique et un tourbillon transporta en un clin d'œil le petit Gantelet parmi eux. Les esprits, ravis, rendirent un juste hommage au talent du bossu, qu'ils mirent au-dessus de tous leurs musiciens, ils lui firent fête et honneur comme s'il était le premier personnage du royaume. Quelque temps après Gantelet remarqua un jour que les Elfes étaient en grande consultation autour de lui, ce qui ne manqua pas de l'alarmer, mais un des esprits se détacha des autres et lui dit :

"Gantelet à la voix d'or !

Ne doute pas, ni ne déplore,

Car la bosse que jusqu'alors

Ton dos croyait porter encore

Est à tes pieds, et donc d'abord

Regarde-la, Gantelet d'or !"

            Gantelet se sentit soudain plus léger que d'habitude, et il fut pris d'une telle exaltation qu'il aurait pu sauter d'un bond jusqu'à la lune. Il regarda autour de lui, émerveillé ; pour la première fois de sa vie il pouvait lever la tête, et tout lui semblait de plus en plus beau. Subjugué par la splendeur qui s'offrait à ses yeux, la tête lui tourna et sa vision se troubla. Il tomba alors dans un profond sommeil. Quand il en sortit, bien plus tard, ce n'était plus le même homme. Vêtu d'un habit flambant neuf dont les esprits avaient dû lui faire présent, il vit qu'il était devenu désormais un petit jeune homme bien troussé.

            Quelque temps de là, quand l'histoire de sa bosse se fut répandue dans la campagne environnante, une vieille femme vint frapper chez lui pour demander les détails de sa guérison, à l'intention du fils d'une de ses amies, lequel était bossu aussi. Gantelet, de caractère aimable et confiant, ne se fit pas prier pour décrire son aventure. La femme lui fit mille remerciements et s'en retourna chez elle. Elle rapporta à son amie le récit de Gantelet et elles se mirent en route avec le bossu vers l'ancien fossé de Knockgrafton. Or ce bossu, il s'appelait Jack Follin, était depuis sa naissance un être geignard, irritable et plein de ruse. Quand il entendit la musique des Fées il fut si pressé de se débarrasser de sa bosse qu'il ne pensa pas instant qu'il devait attendre le bon moment pour essayer une variation, ni même se soucier de bien chanter. Il interrompit sans vergogne la musique des Elfes avec ses braillements, pensant que là où il en est passé un, deux passeront mieux, et que si Gantelet avait reçu un habit neuf, on lui en donnerait deux. Un tel comportement provoqua la colère des esprits. Ils traînèrent violemment Jack Follin au fond de la douve et l'entourèrent avec force cris et hurlements. L'un deux se détacha et lui dit :

"Jack Follin, Jack Follin !

Si mal venus tes mots

Dans nos chants si joyeux

Qu'en ce château ruiné

Ta vie sera plus dure.

Voilà deux bosses pour Jack Follin !"

            Et alors vingt des Elfes les plus robustes fixèrent la bosse de Gantelet par-dessus la sienne, aussi fermement que si des maîtres charpentiers l'avaient clouée avec des clous en or. Puis les esprits boutèrent l'infortuné hors de leur demeure à grands coups de pieds. Au matin les deux femmes le trouvèrent à demi-mort, les deux bosses sur le dos. Il va sans dire que le voyage de retour, alourdi qu'il était d'un poids énorme, eut raison de ses forces.

Comté de Tipperary

 
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