Les Contes des Faeries de Cornouailles

 

Faeries

            Dans le Land's End, à environ un mille de Saint-Buryan, la route côtière traverse deux exploitations, Selena et Burnewhall ou Baranhual comme on dit. Ces deux fermes se trouvent entre la route et les falaises, dans ce petit coin de Cornouailles qui était autrefois un endroit de marécages et de broussailles, de sables mouvants et d'affleurements granitiques. Dans cette désolation, une nuit fort sombre il y a près de deux siècles, William Noy de Buryan se perdit en se rendant à Baranhual. Après trois jours et trois nuits de recherches infructueuses, ses amis retrouvèrent son cheval et peu de temps après William lui-même.

            Il était allongé à moitié endormi dans ce qui restait d'un bâtiment délabré enfoui sous un épais buisson d'aubépine pratiquement impénétrable. Réveillé, il avait perdu toute notion de temps et d'espace bien qu'il eut reconnu ses sauveteurs et leur eut posé quantité de questions sur le pourquoi et le comment de sa mésaventure. Etourdi et aussi raide qu'un bout de bois, on le hissa sur son cheval et on le raccompagna chez lui, où, un peu de temps étant passé, il fut capable de reconstituer les étranges événements de la nuit où il avait quitté Buryan pour se rendre à Baranhual. Sa grande erreur, il s'en aperçut ensuite, avait été d'obliger son cheval, pourtant rétif, à emprunter un raccourci à travers la Lande de Selena, car bientôt, bien qu'il eut renoncé à diriger l'animal, il se rendit compte qu'ils étaient complètement perdus. Les Piskies les avaient indubitablement ensorcelés comme William le réalisa plus tard. Bientôt, ils pénétrèrent dans une forêt, sombre et déserte en apparence et totalement inconnue. Brusquement William perçut des milliers de bougies vacillantes à travers les arbres et un air de musique. Son cheval en les voyant manifesta une grande terreur.

William, soucieux de trouver de l'aide, fut contraint d'attacher l'animal et de continuer seul. William, en proie à une stupéfaction admirative, traversa un verger et atteignit une prairie dans un endroit dégagé de la forêt. Il y découvrit alors une vieille maison. Sur un rocher en surplomb devant la porte, se trouvait une jeune fille toute vêtue de blanc et jouant du violon. Mais ce ne fut pas elle qui retint d'emblée son attention. Sur l'espace vert dégagé, des centaines de petits bonshommes viraient et tournaient à une vitesse vertigineuse au son de la musique alors que beaucoup d'autres étaient assis les uns à côté des autres à des tables minuscules, festoyant et buvant. Ce spectacle était si attrayant que William esquissa un mouvement pour rejoindre les danseurs, mais à ce moment-là la jeune fille en blanc lui adressa un regard de mise en garde.

            Elle confia son violon à quelqu'un pour que la musique ne s'arrête pas et l'attira vivement dans le verger baigné par la lune. Ils étaient presque de la même taille. Il vit alors que cette jeune fille qui le regardait droit dans les yeux était sa bien-aimée Grace Hutchens de Selena morte depuis trois ans. Fou de joie, il voulut l'embrasser.

- Non, non, mon très cher William, vous ne devez pas me toucher, pas plus que vous ne devez prendre un fruit de ce verger, cueillir une fleur ou couper un brin d'herbe. Tout est ensorcelé. Une prune de l'un de ces arbres a signé ma perte il y a trois ans. Voici ce qui est arrivé. J'étais partie, le soir déclinant, à la recherche de l'une de nos chèvres égarée sur la Lande de Selena. En vous entendant appeler vos chiens pas très loin de l'endroit où j'étais, je coupai par la lande pour vous rejoindre, mon bien-aimé, mais je m'égarai dans les hautes fougères, cernée par les marais et les ruisseaux. A la fin, extrêmement fatiguée, je me retrouvai dans ce verger. Un peu plus loin, il y avait un jardin empli de roses et derrière les arbres, j'entendis de la musique. Je sais maintenant qu'il s'agissait d'un ensorcellement des Piskies, car ayant pénétré dans ce jardin, je n'y trouvai plus d'issue.

            Grace lui expliqua comment elle avait alors mangé cette prune, et comment son onctuosité dans sa bouche s'était tournée en amertume avant qu'elle ne défaille.

En s'éveillant, elle s'était retrouvée au milieu de centaines de créatures du Petit Peuple, heureux d'avoir trouvé maintenant quelqu'un pour s'occuper d'eux et pour garder leurs nombreux enfants d'échange (Changelings).

- C'est ce que je suis d'une certaine manière, ajouta Grace, car alors que j'étais évanouie, ils m'ont capturée, comme vous me voyez maintenant, laissant à ma place le corps de remplacement que vous et mes amis avez enterré dans le cimetière de Buryan. Les nourrissons enlevés sont élevés au lait des chèvres attirées dans le jardin par le Petit Peuple transformé en bouc. Leurs propres enfants sont très peu nombreux et très entourés de soin car le Petit Peuple est très âgé dans son ensemble, vieux de milliers d'années. Bien sûr, ce ne sont pas des chrétiens, puisqu'ils avaient apparence humaine bien avant l'époque du Christ. Au lieu de cela, ils idolâtrent les étoiles.

            William ressentit brutalement l'envie de quitter cet endroit quelque peu effrayant en emmenant Grace. Il se souvenait qu'un vêtement mis à l'envers pouvait rompre ce genre de sortilège ; alors, aussi rapide que l'éclair, il retourna son gant et le jeta au milieu de la foule du Petit Peuple. A cet instant, tout changea. La maison se transforma en ruines, le jardin en un endroit désolé de lande inculte et d'eau, le verger en un buisson de ronces. Le Petit Peuple disparut et avec lui, Grace, sa bien-aimée. Touché par un souffle mystérieux, William s'écroula et s'endormit à cet endroit même où l'avaient trouvé ses sauveteurs.

            A partir de ce jour, il sombra lentement dans le désespoir, errant des jours durant sur la lande à la recherche de Grace jusqu'au jour où lui aussi mourut. On l'enterra à côté d'elle dans le cimetière de Buryan. A moins peut-être que lui aussi n'ait pénétré dans Faeryland par le biais d'un Changeling.

  

Les Mésaventures de Tom Trevorrow

            Sur les falaises sauvages, léchées par la mer, à l'ouest de Saint-Just, dans le Land's End, se trouve l'une des plus anciennes mines de Cornouailles. Il s'agit de Ballowal de laquelle on extrayait l'étain - certains disent déjà bien avant le Déluge. Il y a une centaine d'années à peu près, n'importe quel habitant de Saint-Just vous aurait dit que cet endroit sauvage et désert était habité par des milliers d'esprits et pas seulement par des Knockers, mais encore par les hideux Spriggans qui surveillaient autant cet ouvrage vieux de tant de siècles que les richesses minérales ou les outils abandonnés par des mineurs morts depuis longtemps.

            Cela suffisait à décourager les travailleurs les plus laborieux. L'un de ceux-ci se nommait Tom Trevorrow. C'était un mineur de Trencrom, venu chercher du travail à Saint-Just et ayant trouvé un emploi à Ballowal pour lui et pour son fils aîné.

            Dès le départ, Tom sut qu'il y avait des Knockers dans la mine. Quel que soit l'endroit où ils travaillaient, ceux-ci semblaient se rapprocher toujours davantage de l'endroit où il creusait. Le bruit de leurs toutes petites pelles et de leurs toutes petites pioches allait en s'amplifiant chaque jour. Cela finit par irriter Tom. Il se mit à penser que d'une façon ou d'une autre, ils pouvaient le voir travailler et que, si par malchance il portait un coup maladroit, leurs moqueries et leurs ricanements, déjà peu agréables en temps ordinaires, prenaient des proportions gigantesques. Un jour, il perdit son calme.

- Dégagez, bande de sales petits morveux ! cria-t-il en jetant une poignée d'éclats de roche dans l'obscurité de la galerie ou je vous éclate la tête !

            A ce moment précis, un pan de la paroi se décrocha et tomba sur lui, ce qui l'effraya quelques instants. Mais Tom était plutôt de nature insouciante : il se secoua les épaules et se remit au travail.

            Après un moment, il posa ses outils et s'assit pour manger sa gamelle. Le silence régnait tandis qu'il mâchait les rares morceaux de viande qui accompagnaient son fuggan. Il achevait à peine les dernières miettes qu'un tollé de voix grinçantes retentit :

- Tom Trevorrow ! Tom Trevorrow ! Laisse un peu de ton fuggan à Bucca ou le malheur s'abattra sur toi dès demain !

            Bêtement, Tom engouffra le dernier morceau. Sa bougie arrivait à son terme et il se sentit brusquement très fatigué. Toute la semaine, il avait durement travaillé sans presque jamais s'arrêter. Ses paupières se firent lourdes, ses membres s'engourdirent. Il eut beau lutter, il finit par s'endormir. Lorsqu'il se réveilla, la galerie était plongée dans le noir et dans le silence. Devant lui, il distingua une douzaine de Knockers qui se reposaient également. Dès qu'il remua, leurs affreux visages se tournèrent vers lui et comme s'ils avaient joué à " Imite-moi si tu peux ", le plus effrayant d'entre eux étant le maître à jouer, ils le regardèrent d'un œil lascif entre leurs jambes rachitiques, s'écrasant le nez, louchant à qui mieux mieux et grimaçant à faire peur. Tom sentit la panique l'envahir et pensa que le mieux serait d'allumer une nouvelle bougie. A son grand soulagement, ils s'évanouirent en fumée. Il remonta en surface aussi rapidement que ses jambes flageolantes et ankylosées le lui permirent.

            Les amis de Tom hochèrent tous la tête quand ils entendirent le stupide comportement qu'il avait adopté avec les Knockers mais aucun ne manifesta plus d'inquiétude que cela, de sorte que le lendemain, gai comme un pinson il redescendit dans Ballowal. La première chose qu'il vit fut que les poutres qui soutenaient la galerie manquaient d'assiette et risquaient de se rompre. Tom et son fils mirent à peu près une heure pour effectuer les réparations ; les en avaient profité pour se rapprocher, presque à les toucher, et leurs coups répondaient à ceux de Tom. Les deux hommes décidèrent alors de remonter une partie de leur étain en surface. Pour ce faire, ils devaient d'abord remettre en état un petit puits et le treuil et c'est à ce moment que la catastrophe se produisit. Pendant que Tom était occupé à réparer les étais, il s'aperçut que le martèlement des se rapprochait toujours davantage de l'endroit où il se trouvait. Alors, brutalement, sans prévenir, le sol commença à se dérober sous ses pieds. Son fils avec la force du désespoir parvînt à le rattraper sous l'avalanche de roches et de poutres et à le tirer dans un endroit abrité. Quand Tom sain et sauf eut recouvré ses esprits, il ne put que constater que tout le minerai qu'ils avaient extrait au cours des semaines précédentes ainsi que leurs outils avaient disparu dans le puits avec le reste. C'était un vrai miracle qu'il n'eut pas été tué. L'expérience malheureuse de Tom servit d'exemple à tous ceux qu'il connaissait. Son infortune le poursuivit durant des années, pas seulement à Ballowal, mais aussi aux mauvais jours quand il fut obligé de retourner travailler à la ferme pour gagner sa pitance. A la fin, ce fut son épouse qui apporta quelque amélioration à la sombre destinée du pauvre Tom en rendant visite à une " sorcière blanche ". Celle-ci, au cours de conciliabules secrets avec le malchanceux mineur, parvînt à rompre le mauvais sort que lui avaient jeté les vindicatifs.

 
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