Les Contes des Faeries de France

 

Le Roi des Korrigans

            A Riantec, il y avait autrefois une veuve qui avait un fils. Tous deux vivaient pauvrement, et ils étaient obligés de tirer la charrue à tour de rôle parce qu'ils n'avaient pas assez d'argent pour acheter une paire de bœufs. Néanmoins, la veuve tirait parti de tout ce qu'elle pouvait et sa cabane était tenue très proprement. On ne tarissait pas d'éloges sur elle, dans le pays, et on aurait bien voulu qu'elle se tirât d'affaire. Malheureusement, les temps étaient rudes alors, et personne ne pouvait les aider autrement qu'en leur donnant parfois du pain et quelques galettes de blé noir. Cela n'empêchait pas le fils d'être un beau garçon courageux au travail. Or, une nuit, la veuve eut un songe : elle se vit dans une grande forêt à la poursuite d'un attelage tiré par deux bœufs blancs et noirs. Au bout d'une course épuisante, elle parvenait enfin à rattraper l'attelage et elle le ramenait à la maison. Elle fut très impressionnée par ce rêve, et, le matin, elle dit à son fils :

- Allons à la foire d'Hennebont pour y chercher une paire de bœufs.

- Mais, ma mère, répondit le fils, nous n'avons pas le moindre argent !

- Cela ne fait rien, dit-elle, je sais que j'en trouverai.

            Ils partirent donc pour la foire d'Hennebont. Ils marchaient d'un pas rapide et, à la croisée de trois chemins, ils virent un petit homme sortir de dessous la terre et venir vers eux.

- Où allez-vous comme cela ? demanda le petit homme.

- À la foire, à Hennebont, répondit le fils, pour acheter une paire de bœufs. Mais nous n'avons pas d'argent pour payer.

- Si vous descendez avec moi dans ce trou, dit le petit homme, et si vous savez vous comporter comme il faut, je vous garantis que vous ne manquerez de rien.

            Ils suivirent le petit homme et s'engagèrent dans un trou, au milieu d'un buisson. Le trou leur paraissait bien trop petit pour eux, mais quand ils descendirent, ils ne sentirent aucun gêne. Ils furent alors saisis d'étonnement, car ils se trouvaient dans une grande maison remplie d'enfants qui n'étaient pas plus grands qu'un sabot de bois. C'étaient tous des Korrigans. On leur dit que le père était très malade et sur le point de mourir, mais que s'ils connaissaient quelque remède, ils en seraient récompensés largement. La veuve réfléchit et demanda qu'on allât lui chercher des herbes. Les Korrigans sortirent et revinrent peu après, apportant ce que la femme avait demandé. Alors elle confectionna des tisanes et les fit boire au malade. Celui-ci commença à se sentir mieux.

- Si vous sauvez mon mari, leur dit la mère des Korrigans, vous ne manquerez jamais plus de rien.

            Ils restèrent là trois jours et trois nuits à soigner le père des Korrigans, mais ils ne trouvaient pas le temps long et s'imaginaient être là seulement depuis trois heures. Le père des Korrigans fut bientôt guéri. Il dit à la veuve et à son fils

- Venez avec mon épouse et moi-même. Nous vous donnerons une maison et tout ce qu'il faut pour bien y vivre.

            Ils arrivèrent à un grand bois dont les arbres n'avaient pas été élagués depuis bien longtemps. Le Korrigan se dirigea vers une grosse pierre que, malgré sa petite taille, il souleva sans difficulté. Il y avait là un trou, très profond, mais très étroit, comme celui que la veuve et son fils avaient emprunté pour aller chez les Korrigans. Le petit homme leur demanda d'y pénétrer.

            Ils descendirent et furent bien étonnés de ce qu'ils voyaient : il y avait là une grande maison, avec de beaux meubles et de la vaisselle abondante, et de bons lits avec des couvertures. Par la fenêtre, on voyait une prairie bien verte, avec des vaches et des bœufs qui paissaient.

- Tout cela est à vous, dit le père des Korrigans. Vous mérité puisque vous m'avez sauvé la vie. Mais je dois vous avertir qu'un grave danger vous menace. Dans huit jours, quelqu'un viendra ici. C'est mon père. Il est vieux et très méchant. Il viendra ici pour vous effrayer et tenter de vous chasser. Si vous refusez de partir, il vous tuera après avoir prononcé contre vous toutes sortes de malédictions. Mais je vais vous dire ce qu'il faut faire. Quand vous l'entendrez arriver, que la mère se place au pied du lit tandis que le fils se cachera dessous. Mon père aura un énorme couteau et un revolver à sept coups, mais quand il tirera, jetez-vous par terre et il ne pourra vous atteindre. Il essaiera alors de vous tuer avec son couteau et c'est alors que votre fils interviendra. Mais, je vous l'assure, s'il vous attrape, il vous tuera.

            La huitième nuit, la mère et le fils entendirent un grand bruit et commencèrent à trembler. Ils virent le vieux Korrigan qui tempêtait et jurait.

- Ah ! criait-il, je vous vois et vous êtes à moi !

            Il les poursuivait l'un et l'autre. La mère se plaça au pied du lit tandis que le fils se cachait dessous. Il tira sept coups de revolver, mais la veuve s'était jetée par terre et elle ne fut pas atteinte. Alors, le vieux Korrigan brandit son couteau, qui était presque aussi grand que lui-même, et se précipita vers la pauvre femme. Mais, à ce moment, le fils sortit de dessous le lit et lui coupa la tête. Alors, à ce même moment, arrivèrent des Korrigans en grand nombre, ils étaient sûrement plus d'une centaine. Ils riaient et dansaient de joie en répétant :

- Que s'est-il donc passé ici ? Que de plaisir nous allons avoir ! Il est mort, le barbare, le cruel qui nous tyrannisait ! Nous allons faire la fête. Nous danserons et nous planterons un arbre en signe de notre liberté.

            Et les Korrigans manifestaient bruyamment leur joie. Quant à la veuve et son fils, ils vécurent tranquillement dans la maison que leur avaient donnée les Korrigans, et ils ne manquèrent jamais de rien.

Bretagne

 

La Fée de la Corbière

            Il y avait une fois à l’Isle, en Saint-Cast, un bonhomme qui était bien malheureux : il n’avait pas de pain chez lui et ne pouvait sortir pour aller en gagner, car il avait si mal au pied qu’il ne pouvait marcher. Un jour, que le bonhomme Mignette (…) se désolait encore plus que de coutume, il vit entrer chez lui une bonne femme habillée de toile qui lui demanda bien honnêtement pourquoi il se chagrinait si fort.

            Mignette lui raconta ses malheurs, et quand il eut fini, la bonne femme qui était une Fée lui lécha le pied et le guérit aussitôt. Elle lui donna aussi un pantalon de toile et lui dit :

- Voilà un pantalon, tu le mettras et il ne s’usera point ; avec lui tu feras tout ce que tu voudras.

            Le bonhomme remercia de son mieux la Fée qui disparut sous terre.

Bretagne

 

La Houle Cosseu

            Un soir à la nuit tombante, un pêcheur de Saint-Jacut revenait des pêcheries, où il était resté le dernier, et, son panier sous le bras, il longeait les rochers qui sont au bas des falaises pour arriver au sentier qui conduisait au village : il marchait pieds nus sur le sable mouillé qui étouffait le bruit de ses pas, lorsqu’au détour d’une petite hanse il aperçut dans une grotte plusieurs Fées qu’il reconnut de suite pour telles à leur costume.

            Elles causaient entre elles en gesticulant avec vivacité, mais il n’entendait pas ce qu’elles disaient ; il les vit se frotter les yeux avec une sorte de pommade, et aussitôt elles changèrent de forme et s’éloignèrent dans la grotte, semblables à des femmes ordinaires.

            Lorsque le pêcheur les avait vues se disposer à quitter leur retraite, il s’était caché avec soin derrière un gros rocher, et elles passèrent tout près de lui, sans se douter qu’elles avaient été observées. Quand il pensa qu’elles étaient loin, il cessa de se cacher et alla tout droit à la grotte. Il avait bien un peu de frayeur, car l’endroit passait pour hanté ; mais la curiosité l’emporta sur la peur. Il vit, sur la paroi d’un rocher qui formait une des murailles de la caverne, un reste de la pommade dont elles s’étaient frotté les yeux et le corps. Il en prit un peu au bout de son doigt, et s’en mit tout autour de l’œil gauche, pour voir s’il pourrait, par ce moyen, acquérir la science des Fées et découvrir des trésors cachés.

            Quelques jours après, une chercheuse de pain vint dans le village où elle demandait la charité de porte en porte : elle paraissait semblable aux femmes déguenillées et malpropres dont le métier est de mendier. Mais le pêcheur la reconnut aussitôt pour l’une des Fées qu’il avait vues changer de forme dans la grotte ; il remarqua qu’elle jetait des sorts sur certaines maisons, et qu’elle regardait avec soin dans l’intérieur des habitations, comme si elle avait voulu voir s’il n’y avait pas quelque chose à dérober.

            Quand il sortait au large avec son bateau, il voyait les dames de la mer nager autour de lui, et les reconnaissait parmi les poissons auxquels elles ressemblaient par la forme. Les autres marins ne les apercevait pas ; mais lui savait se garantir des tours qu’elles jouent aux pêcheurs dont elles se font un malin plaisir d’embrouiller les lignes, de manger l’amorce sans se laisser prendre, ou d’emmêler les unes dans les autres les amarres des barques, sources de disputes violentes et de querelles entre pêcheurs.

            Quelques temps après, il alla à la foire de Ploubalay, où il vit plusieurs Fées, qu’il reconnut aussitôt malgré leurs déguisements variés : les unes étaient somnambules et disaient la bonne aventure ; d’autres montraient des curiosités ou tenaient des jeux de hasard où les gens de campagne se laissaient prendre comme des oiseaux à la glu. il se garda bien d’imiter ses compagnons et de jouer ; mais il pouvait s’apercevoir que les Fées étaient inquiètes, sentant vaguement que quelqu’un les reconnaissait et les devinait.

            Aussi elles faisaient plusieurs choses de travers : il s’en réjouissait, et souriait en se promenant parmi la foule. En passant près d’une baraque où plusieurs Fées paradaient sur l’estrade, il vit que lui aussi avait été aperçu et deviné, et qu’elles le regardaient d’un air irrité. Il voulut s’éloigner ; mais, rapide comme une flèche, l’une des Fées lui creva, avec la baguette qu’elle tenait à la main, l’œil que la pommade avait rendu clairvoyant…

Bretagne

  

Le Lutin amoureux

            Une fileuse de Saint Rémy sur Orne recevait depuis quelque temps la visite d'un Lutin qui, la nuit venue, descendait par la cheminée et prenait place au coin du feu, assis sur un billot. La fileuse était jeune, de mine avenante et le Lutin la dévorait des yeux. Importunée par ces visites, la filandière en instruisit son mari dont la jalousie s'éveilla et qui résolut de chasser l'intrus. Un soir, il prit le cotillon et la coiffe de sa femme, fit rougir à blanc la tuile à galette et la posa sur le billot où le Lutin avait coutume de s'asseoir. Ces dispositions prises et muni de la quenouille et du fuseau, il s'assit sur l'escabeau, fit semblant de filer et attendit. Le Lutin ne tarda guère à venir. En arrivant, il regarde avec surprise l'étrange filandière et fait une grimace de dépit.

 - Où donc est la belle, belle fileuse qui file, et accroche, accroche toujours car toi tu files, filuches et filoches, et à ton fuseau rien n'accroche, dit-il et ajoute : comment t'appelles-tu, toi qui la remplace ?

- Je m'appelle Personne, répond le paysan.

- Personne, Personne, répète le Lutin qui va s'asseoir sur le billot.

            Mais aussitôt se sentant affreusement brûlé, il se met à sauter d'une jambe sur l'autre en hurlant de douleur. Il s'enfuit par la cheminée, laissant une odeur de roussi dans la maison. Attirés par les cris perçants, les compagnons du Lutin accourent et lui demandent ce qui le fait crier.

- Je me brûle, brûle.

- Et qui t'a brûlé, brûlé ?

- Personne, Personne.

            Des rires moqueurs accueillent cette réponse et au lieu de plaindre et de venger le pauvre amoureux grillé, les Lutins se mettent à gambader follement autour de lui, à le huer et finalement le chassent honteusement de leur compagnie.

Normandie (1883)

 

Les Fées de la Dune

            La Grande Lande est, on le sait, le pays des Fées. Elles habitent, dit-on, sous les dunes. Il était une fois un berger qui gardait ses moutons au cœur de la Grande Lande. C’était un endroit désert, infiniment plat, où seule était construite une petite grange en bois. Près de là, était un petit étang où les bêtes allaient boire et une grande pelouse où l’herbe poussait à peine.

            Ce berger aimait la solitude et ses compagnons le trouvaient même fier. Il est vrai qu’il savait un peu lire et cela lui attirait bien des jalousies.

- Tu sais lire mais tu sens le bouc comme les autres, lui disait-on.

            Il laissait dire et n’en faisait qu’à sa tête. Il savait que l’on racontait parfois qu’il y avait des bruits étranges sous le sable de la dune. Il savait aussi que c’était vrai. En gardant son troupeau, il en avait entendus de toutes sortes : comme si on lavait la vaisselle, comme si l’on jouait avec des billes de cristal. Parfois, il y avait de grands éclats de rire. Beaucoup de monde semblait vivre là, et bien vivre.

            C’était l’été. Le soleil tapait dur et on laissait les moutons dehors pour la nuit. Il faisait un beau clair de lune et les étoiles étaient filantes. Le berger s’installa près d’une chandelle pour lire le livre qu’il avait dans son sac. Pour l’instant, il regardait le ciel. À minuit, la dune s’ouvrit juste par le milieu, devant lui. Il entendit une voix de femme qui disait gentiment :

- Petite, va voir ce qui se passe sur la dune.

            Le berger vit alors venir vers lui une très jolie petite fille.

- Mère, dit-elle, je vois un berger assis sur une touffe de bruyère.

- Dis-lui de descendre ici. Et qu’il n’ait pas peur pour son troupeau.

            La fillette s’approcha du berger.

- Il faut que vous veniez chez nous. N’ayez aucune crainte pour votre troupeau.

            Le berger comprit que l’aventure était doucement venue à lui.

- Je ne peux pas manquer cela, pensa-t-il.

            Il suivit donc la fillette et descendit sous la dune. Il arriva dans la salle d’un logis si beau, qu’il n’en avait jamais vu de pareil. Il y avait des miroirs partout, de la vaisselle d’argent et les meubles brillaient comme de la rosée au soleil.

            Par hasard, il regarda en passant dans un miroir, et il fut stupéfait d’y voir les autres bergers, juchés sur leurs échasses, surveiller les troupeaux qui s’étendaient à l’infini. Ici et là, il y avait des arbres gigantesques qui étaient les seules montagnes de ce pays. Il vit soudain un groupe de jeunes femmes qui riaient en parlant de lui. Elles étaient belles, gracieuses et faisaient plaisir à voir. Il y en avait une, toute jeune, avec sur les cheveux une couronne de bruyère et d’ajoncs fleuris.

- Berger, dit-elle, ne t’occupe pas de tes brebis. Profite de ta venue ici. Restaure-toi et repose-toi. On t’a trouvé du vin de sable qui ne te fera pas mal.

            En fait, il y avait des mets exquis auxquels il n’avait, jusqu’à présent, jamais goûté.

- De ma vie, je n’ai aussi bien mangé, se dit-il.

            Les Fées le conduisirent ensuite à un lit en beau bois rose de cerisier, où il n’osait pas se coucher.

- Ce n’est certes pas le grabat de la grange avec son matelas de vieilles fougères sèches, se dit- il.

            Il s’endormit délicieusement. Quand il s’éveilla, une douce lumière apparut à son chevet et il prit le livre qu’il avait dans son sac. Et il se mit à lire, à lire…

- Ne t’inquiète pas, berger, disait une voix. Quand la dune s’ouvrira, tu pourras retourner avec tes moutons.

            A minuit, la dune se rouvrit et il put s’en aller. Le troupeau était à sa place et bien rassasié. Il n’eut donc plus d’inquiétude à attendre minuit en regardant les étoiles filantes. Désormais, il allait régulièrement chez les Fées.

            Il y en avait une qui était pour lui plus belle que les autres. Ils se prirent facilement d’amitié. Les autres bergers ne le virent plus à la surface de la lande.

- Où te caches-tu ? lui demandait-on.

            Mais il ne pouvait parler. Il était désormais seulement mieux vêtu. Il sentait plutôt la fleur d’ajonc que le bouc, et surtout, il avait dans ses poches de belles pièces d’argent que lui donnaient les Fées. Quant à son troupeau, il prospérait mieux que les autres. Jamais une brebis ne s’égarait, même, semblait-il, elles ne voulaient pas se mêler aux autres.

            Les bergers parlèrent beaucoup de cela, et deux d’entre eux voulurent en avoir le cœur net. Ils se mirent à surveiller celui qui avait rendez-vous avec les Fées.

            Un soir, à minuit, ils le virent se glisser vers la dune de Boumbet. Le berger essayait de se cacher derrière les bruyères et les genêts mais ils réussirent à le suivre. Ils arrivèrent juste à temps pour le voir s’engouffrer dans la dune.

            Cela suffit pour que tout le monde parle de cet événement, d’Arengosse à Labouheyre, de Cantegrit à Luglon. On sonna même les cloches au clocher de Sabre. Un tel vacarme alerta les Fées et plus jamais la dune ne s’ouvrit au berger. Il eut beau lire et relire tous ses livres, pleurer toutes ses larmes, la dune ne bougea plus.

            Pauvre il avait été, pauvre il redevint. Et pourtant, il resta toujours au même endroit, personne n’aurait pu le faire changer. Il était bien là. Certains disent l’avoir vu marcher sur la dune et frapper le sol avec son bâton, comme quelqu’un qui frappe à une porte…

Landes

 

Les Fées

            Il était une fois une veuve qui avait deux filles : l’aînée lui ressemblait si fort d’humeur et de visage, que qui la voyait, voyait la mère. Elles étaient toutes deux si désagréables et si orgueilleuses, qu’on ne pouvait vivre avec elles. La cadette, qui était le vrai portrait de son père pour la douceur et l’honnêteté, était avec cela une des plus belles filles qu’on eût su voir. Comme on aime naturellement son semblable, cette mère était folle de sa fille aînée et, en même temps, avait une aversion effroyable pour la cadette. Elle la faisait manger à la cuisine et travailler sans cesse. Il fallait, entre autres choses, que cette pauvre enfant allât, deux fois le jour, puiser de l’eau à une grande demi-lieue du logis, et qu’elle en rapportât plein une grande cruche. Un jour qu’elle était à cette fontaine, il vint à elle une pauvre femme qui la pria de lui donner à boire.

- Oui-da, ma bonne mère, dit cette belle fille.

            Et, rinçant aussitôt sa cruche, elle puisa de l’eau au plus bel endroit de la fontaine et la lui présenta, soutenant toujours la cruche, afin qu’elle bût plus aisément.

            La bonne femme, ayant bu, lui dit :

- Vous êtes si belle, si bonne et si honnête, que je ne puis m’empêcher de vous faire un don ; car c’était une Fée qui avait pris la forme d’une pauvre femme de village, pour voir jusqu’où irait l’honnêteté de cette jeune fille. Je vous donne pour don, poursuivit la Fée, qu’à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une fleur, ou une pierre précieuse.

            Lorsque cette belle fille arriva au logis, sa mère la gronda de revenir si tard de la fontaine.

- Je vous demande pardon, ma mère, dit cette pauvre fille, d’avoir tardé si longtemps.

            Et, en disant ces mots, il lui sortit de la bouche deux roses, deux perles et deux gros diamants .

- Que vois-je là ! dit sa mère tout étonnée ; je crois qu’il lui sort de la bouche des perles et des diamants. D’où vient cela, ma fille ? (Ce fut là la première fois qu’elle l’appela sa fille.)

            La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé, non sans jeter une infinité de diamants.

- Vraiment, dit la mère, il faut que j’y envoie ma fille. Tenez, Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de votre sœur quand elle parle ; ne seriez-vous pas bien aise d’avoir le même don ? Vous n’avez qu’à aller puiser de l’eau à la fontaine, et quand une pauvre femme vous demandera à boire, lui en donner bien honnêtement.

- Il me ferait beau voir, répondit la brutale, aller à la fontaine !

- Je veux que vous y alliez, reprit la mère, et tout à l’heure.

            Elle y alla, mais toujours en grondant. Elle prit le plus beau flacon d’argent qui fût dans le logis. Elle ne fut pas plus tôt arrivée à la fontaine, qu’elle vit sortir du bois une dame magnifiquement vêtue, qui vint lui demander à boire. C’était la même Fée qui avait apparu à sa sœur, mais qui avait pris l’air et les habits d’une princesse, pour voir jusqu’où irait la malhonnêteté de cette fille.

- Est-ce que je suis ici venue, lui dit cette brutale orgueilleuse, pour vous donner à boire ! Justement j’ai apporté un flacon d’argent tout exprès pour donner à boire à Madame ! J’en suis d’avis : buvez à même si vous voulez.

- Vous n’êtes guère honnête, reprit la Fée, sans se mettre en colère. Eh bien ! Puisque vous êtes si peu obligeante, je vous donne pour don qu’à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un serpent ou un crapaud.

            D’abord que sa mère l’aperçut, elle lui cria :

- Eh bien ! Ma fille !

- Eh bien ! Ma mère ! lui répondit la brutale, en jetant deux vipères et deux crapauds.

- 0 ciel, s’écria la mère, que vois-je là ? C’est sa sœur qui en est cause : elle me le paiera.

            Et aussitôt elle courut pour la battre. La pauvre enfant s’enfuit et alla se sauver dans la forêt prochaine. Le fils du roi, qui revenait de la chasse, la rencontra et, la voyant si belle, lui demanda ce qu’elle faisait là toute seule et ce qu’elle avait à pleurer !

- Hélas ! Monsieur, c’est ma mère qui m’a chassée du logis !

            Le fils du roi, qui vit sortir de sa bouche cinq ou six perles et autant de diamants, la pria de lui dire d’où cela lui venait. Elle lui conta toute son aventure. Le fils du roi en devint amoureux et, considérant qu’un tel don valait mieux que tout ce qu’on pouvait donner en mariage à une autre, l’emmena au palais du roi son père, où il l’épousa.

            Pour sa sœur, elle se fit tant haïr, que sa propre mère la chassa de chez elle ; et la malheureuse, après avoir bien couru sans trouver personne qui voulût la recevoir, alla mourir au coin d’un bois.

            Moralité

Les diamants et les pistoles

Peuvent beaucoup sur les esprits ;

Cependant les douces paroles

Ont encor plus de force, et sont d’un plus grand prix.

            Autre Moralité

L’honnêteté coûte des soins,

Et veut un peu de complaisance ;

Mais tôt ou tard, elle a sa récompense,

Et souvent dans le temps qu’on y pense le moins.

 

La Fée Grenouille

            Une pauvre veuve vivait seule avec son fils dans une misérable chaumière située tout auprès d’une grande forêt. La pauvre femme eût bien désiré envoyer son fils à l’école avec les autres enfants de son âge, mais sa misère ne le lui permettait point, et elle était obligée, chaque jour que Dieu faisait, de dire à son enfant d’aller par les taillis et par les buissons de la forêt pour y faire un fagot. Le bois que son fils Guillaume rapportait était mis en deux parts : la plus grosse était vendue aux gens riches du village, et les petites branches et les brindilles restaient à la maison pour faire bouillir la marmite, en été, et chauffer la chaumière, en hiver.

            Un jour, le petit garçon était allé à la forêt à son habitude. Il avait recueilli beaucoup de bois mort, et son fagot était déjà bien gros, quand il entendit de petits cris perçants dans le sentier voisin.

             « Qu’est-ce donc, se dit Guillaume, quelque pauvre animal se trouve ici en danger ? »

            Et l’enfant courut aussitôt dans le sentier. Un gros renard venait de prendre une jolie petite grenouille verte, et il allait l’avaler, quand Guillaume parut. Le courageux enfant courut sus au renard et le força de lâcher la rainette verte.

- Oh ! le joli animal ! s’écria le fils de la veuve. Je vais le remporter à la maison.

            Il prit délicatement la grenouille, la mit dans sa poche, et, son fagot sur la tête, revint à la maison.

- Mère, vois donc la belle rainette que J’ai trouvée dans la forêt. Je vais la mettre dans un grand vase rempli d’eau, si tu me le permets.

- Que veux-tu faire de cette grenouille, Guillaume ? Tu en trouveras de pareilles par toute la forêt.

- C’est vrai, mais ce ne sera pas celle-ci.

            Et le petit garçon raconta comment il avait sauvé la rainette.

- Alors, garde-la ; mais prends-en bien soin ; il ne serait pas juste de la retenir ici pour la faire mourir.

            A partir de ce jour, l’aisance revint dans la maison de la veuve ; ce fut une grosse bourse qu’elle trouva dans son armoire sans pouvoir connaître qui l’y avait mise, puis un héritage qui lui échut , de sorte que la bonne femme put envoyer son fils à l’école du village, puis à celle de la ville. Et bientôt l’enfant devint si instruit, si instruit, qu’ayant voyagé par toute l’Allemagne et par toute la France, il ne put rencontrer personne en état de lutter avec lui pour le savoir. Vous jugez si sa mère était heureuse, et bien souvent elle répétait à ses voisines du village :

- La grenouille verte trouvée par mon fils dans la forêt doit être la cause de tout le bonheur qui nous arrive.

            Aussi elle aimait beaucoup la petite rainette et elle en avait le plus grand soin. Un beau jour, le jeune savant revint de son voyage. Après avoir embrassé sa mère, il voulut voir la grenouille verte.

- Gentille petite bête, lui dit-il, je te remercie de tout ce que tu as fait pour ma mère et pour moi. Je veux que tout à l’heure tu te mettes à la place d’honneur et que tu dînes avec nous.

            La rainette se mit à sauter et à danser, comme si elle avait compris le langage de Guillaume. Puis, lorsque le dîner fut servi, elle sortit de son gîte et vint s’asseoir sur le fauteuil qui lui était destiné.

            Mais voilà que tout à coup la grenouille se changea en une jeune fille de toute beauté, aux grands yeux bleus et aux longs cheveux blonds flottant sur les épaules. Jamais il n’avait été donné au jeune savant de voir réunies autant de perfections dans une fille terrestre. L’adorable créature lui dit au bout d’un instant :

- Je suis l’une des Fées de la forêt. Je t’avais bien souvent remarqué cherchant du bois mort par les taillis et les buissons, et j’avais admiré ton courage et ton ardeur au travail. Je te voulais du bien, et c’est pour cela que j’ai pris la forme d’une grenouille afin de pouvoir éprouver ton cœur. L’épreuve t’a été favorable et tu es digne de tout ce que j’ai fait pour toi et pour ta mère ; car c’est moi qui avais placé la bourse dans le bahut, c’est encore moi qui vous envoyai l’argent donné comme héritage d’un parent défunt, et c’est moi aussi qui t’ai donné l’esprit de sagesse et de science. Maintenant, j’ai une demande à te faire : je t’aime, veux-tu m’épouser ?

- Belle Fée, certes, je voudrais vous prendre pour ma femme, mais nous avons dépensé notre petite fortune pour mon instruction et mes voyages, et il ne nous reste presque rien. Je ne voudrais pas vous rendre misérable.

- Ce n’est que cela qui te retient ? Vois mon pouvoir !

            Et la Fée, saisissant une poignée de fèves placées près de là dans un sac, les changea en beaux louis tout neufs. Le jeune savant était décidé, et, huit jours après, on célébrait ses noces dans l’église du village voisin. Grand fut son étonnement, à son retour de la messe, de voir un château merveilleux à la place de la chaumière qu’il avait quittée le matin. C’était encore la Fée, sa femme, qui, par sa puissance, avait élevé en si peu de temps le palais splendide où depuis elle vécut heureuse avec son mari pendant de longues années.

1885

 

La Fée des Bois

            Il était une fois, une jeune fille qui vivait seule avec sa mère dans une pauvre ferme. Elles n’avaient que deux chèvres et chaque matin, la fillette les emmenait dans une clairière des bois pour qu’elles y broutent. Pour toute nourriture, la fillette n’avait qu’un morceau de pain et pendant que ses bêtes paissaient, elle devait filer le lin pour ne pas perdre de temps à rêver. La vie était bien difficile mais la petite Maria était une enfant heureuse qui chantait et dansait sur le chemin. Elle chantait toute la journée en travaillant et rapportait le soir à sa mère un fuseau rempli de fil de lin.

            Un jour, alors qu’elle était à filer et chanter une femme magnifique sortit de la forêt :

- Aimes-tu danser Maria ? lui demanda-t-elle.

- Je pourrais danser tout au long du jour !

- Viens donc avec moi et je t’apprendrai…

            Les oiseaux de la forêt se mirent alors à chanter sur les accords que soufflait le vent dans les branches…        Elles dansèrent, dansèrent, dansèrent ; mais quand le soleil se coucha Maria réalisa que son fuseau n’était qu’à moitié rempli…

- Es-tu malade, lui demanda sa mère ?

- Je te promets de remplir le fuseau demain…

            Le lendemain, sur le chemin, elle ne dansait ni ne chantait plus.

- Aujourd’hui il n’est pas question que j’accompagne cette drôle de femme, s’était-elle promis !

            Elle fila toute la matinée, mais lorsque le soleil darda sur elle ses rayons au zénith, la dame apparu pour l’inviter à nouveau:

- Je ne peux pas, répondit la fillette, j’ai beaucoup de travail.

- Ne t’inquiète donc pas pour ça…

            Et elles dansèrent, dansèrent, dansèrent…

            A la tombée du jour Maria s’effondra en larmes voyant que son fuseau n’était pas plus avancé que la veille.

            Alors la femme murmura quelques paroles et en un clignement d’œil tout fut comme si Maria avait travaillé durant la journée toute entière.

- Tisse mais jamais ne jure, lui dit-elle en tendant le fuseau. N’oublie pas, tisse mais jamais ne jure…

            Le lendemain la petite chantait et dansait à nouveau tout en cheminant avec ses deux chèvres vers la clairière. A midi la femme vint et les oiseaux chantèrent, le vent souffla les accords…

            Et elles dansèrent, dansèrent, dansèrent…

            Le soir, Maria reçut un petit coffret de bois.

- Ne regarde pas ce qui est à l’intérieur avant d’être rentrée chez toi…

            Mais bien sûr, en cours de route Maria ouvrit la boite et la trouva pleine de glands de chênes. De dépit, elle en jeta une poignée sur le sol et rentra chez elle.

            Sa mère l’attendait sur le pas de la porte :

- Où as tu trouvé le fuseau d’hier ? J’ai tissé toute la matinée mais j’avais beau tirer sur le fil, la pelote ne désemplissait pas ! J’ai fini par jurer et voilà que tout à coup le fuseau a disparu… Il y a derrière ceci quelque sorcellerie !

            Maria fut donc bien obligée de tout avouer à sa mère. La danse, la femme merveilleuse…

- Tu as rencontré la Fée des bois, dit sa mère. Elle vient parfois danser avec les jeunes filles. Par contre, si elle rencontre un homme elle l’entraîne au plus profond de la forêt et on ne le revoit jamais…

            Maria lui montra le coffret et lorsqu’elles l’ouvrirent elles constatèrent que les glands restant étaient en or…

- Heureusement que tu n’as pas tout jeté !

            Le lendemain, la mère et la fille allèrent à l’endroit où Maria avait jeté les glands. Mais elles ne découvrirent rien d’autre que trois nouveaux splendides chênes qui avaient poussé là pendant la nuit. Ces trois chênes que l’on peut toujours voir non loin de là… Maria ne rencontra plus jamais la Fée des bois. Sa mère acheta une nouvelle ferme et la jeune fille continua à danser et chanter tout au long des jours.

 

Les trois Fées voleuses

            Il y a bien longtemps vivaient dans une forêt trois Fées voleuses. Elles avaient tout à leur disposition, mais ce qui n’était pas volé ne leur plaisait pas.

            Toute la nuit elles ne faisaient que songer aux larcins qu’elles commettraient le lendemain, et le jour elles couraient d’un village à l’autre, pénétrant dans les maisons et faisant main basse sur le beurre, les confitures, les habits ou les bijoux des habitants. Puis elles portaient les objets volés dans leur caverne de la forêt et se mettaient à manger, à boire et à danser jusqu’à minuit.

            Un matin les trois Fées partirent pour aller voler les Lutins de la vallée voisine ; elles prirent par un ravin et se trompèrent de chemin, et au lieu d’aller demander l’hospitalité chez les Lutins pour les duper ensuite, les trois sœurs allèrent frapper à la porte d’un château qui appartenait à des revenants. Ces derniers leur ouvrirent et leur offrirent à déjeuner. Mais tout en mangeant l’un d’eux vit la plus vieille des Fées enlever un des couverts en argent et le mettre dans la poche de son tablier. Il prévint ses compagnons et tous ensemble se ruèrent sur les Fées voleuses ; la plus âgée fut tuée et les deux autres purent s’échapper.

Le lendemain, toutes furieuses contre les Lutins, les deux sœurs reprirent le chemin de la vallée. Et là, un grand daim était à brouter l’herbe de la prairie. C’était justement l’un des Lutins, qu’autrefois les méchantes Fées avaient métamorphosé en daim. Les Fées ne le reconnurent pas.

- Peux-tu nous montrer le château des Lutins ? demandèrent-elles.

- Le château des Lutins ? Mais vous n’êtes pas dans le chemin. Il vous faut prendre à droite, dans un petit quart d’heure vous serez arrivées devant le château.

            Dès que les Fées eurent disparu au tournant du sentier, le daim courut avertir ses frères et deux des plus forts allèrent en hâte se cacher dans le château abandonné que l’animal avait indiqué aux Fées voleuses. Quand celles-ci frappèrent à la porte, les Lutins les reçurent à grands coups de hache et tuèrent l’aînée. L’autre dut encore s’enfuir, mais elle jura de se venger.

            Les Lutins creusèrent un grand trou dans un autre sentier et recouvrirent cette fosse de branchages et de gazon, après y avoir caché deux gros ours.

            Le lendemain, la Fée rencontra encore le daim de la veille.

- Peux-tu m’indiquer le château des Lutins ? Surtout ne te trompe plus comme hier.

- Je me suis donc trompé ? N’avez-vous point pris sur votre gauche ?

- Non, tu m’avais dit de prendre le sentier à droite.

- C’est que je n’étais pas tourné du même sens que vous, et ma droite était votre gauche.

- Alors, le premier sentier à ma gauche ?

- C’est cela même.

            La Fée continua son chemin, prit le sentier à sa gauche et tomba dans la fosse. Les deux ours se précipitèrent sur elle pour la dévorer, mais elle prit une de ses épingles à cheveux et creva les yeux des deux animaux féroces. Elle eut le temps de prononcer quelques paroles magiques et de sortir de la fosse. Elle courut tout d’une traite vers le château des Lutins. Elle n’avait plus qu’un petit ruisseau à traverser. Sans s’apercevoir qu’un précipice était à côté, elle fit un saut prodigieux et se brisa sur les rochers au fond du précipice.

            A l’instant le daim reprit sa forme, et pendant quarante jours les Lutins de la vallée se livrèrent à des repas, à des festins et à des danses sans fin pour célébrer la mort de leurs mortelles ennemies, les trois Fées voleuses.

 
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