Contes des Faeries de l'Ile de Man

 

Kebeg

            Il y a un trou d'eau profond, un véritable abîme dans le Ballacoan. Les enfants de Laxey l'appellent Nikkesen. C'est là qu'habite Nyker, le Gobelin de l'eau. C'est un puits sans fond autour duquel poussent les ronces et les fougères et les arbres et les noisetiers le cachent à la vue. Aucun enfant, aucun adulte, ne s'en approchera dans l'obscurité de la nuit.

            Il y a bien longtemps, une belle fille de la ferme des Ballaquine avait été envoyée à la recherche d'un mouton qui s'était égaré. Elle était presque à Nikkesen quand elle crut entendre les bêlements du mouton au-dessus du Ballacoan. Elle se mit aussitôt à appeler :

- Kebeg ! Kebeg ! Kebeg !

            Elle appelait tellement fort que vous pouviez l'entendre de la ferme des Chibber Pherick et même de celle des Patrick. Tout le monde pouvait l'entendre. Un épais brouillard se leva. Il envahit le pays jusqu'au bas de la vallée. On n'y voyait plus rien. Les gens, de l'autre côté de la vallée, pouvaient encore entendre sa voix crier dans la brume :

- Kebeg ! Kebeg ! Kebeg !

            Alors, sortant du brouillard et des arbres, elle entendit une toute petite voix qui disait :

- Kebeg est là ! Kebeg est là !

            Elle courut en pleurant et en disant :

- J'arrive ! J'arrive !

            C’est tout Les Fairies qui habitent dans Nikkesen l'avaient attirée et l'avaient emmenée chez eux. On n'entendit plus jamais parler d'elle.

 

Le Gobelet d’Argent

            Il y avait autrefois au sud de l'île de Man un fermier qui s'appelait Colcheragh. Il avait des volailles dans sa ferme, des moutons sur la montagne et du bétail dans un pré qui descendait vers le fleuve. Ses vaches étaient les meilleures de toute la paroisse. Nulle part ailleurs on ne pouvait voir de bêtes plus belles ; elles faisaient sa fierté et lui donnaient du lait et beurre en abondance. Cependant un jour, le comportement de ses vaches changea. En se rendant à l'étable comme il le faisait chaque matin pour commencer sa journée, il vit ses vaches tellement fatiguées qu'elles pouvaient à peine tenir debout. Quand vînt le moment de la traite, les filles de ferme revinrent avec les bidons vides :

- Le lait est remonté dans les pis !

            Colcheragh se dit que quelqu'un des environs avait dû leur jeter le mauvais œil. Il prit une pelle, s'en alla ramassa un peu de poussière aux Quatre Routes et la dissémina sur leurs dos. Les vaches n'allèrent pas mieux. Alors il se demanda si quelqu'un des environs ne venait pas la nuit pour leur voler leur lait. Il décida donc de s'asseoir dans l'étable toute la nuit pour voir s'il pourrait surprendre le voleur.

            Une nuit, comme tout le monde était couché, il sortit subrepticement de la maison et alla se cacher sous un meule de paille dans un coin de l'étable. Les heures s'égrenaient les unes après les autres et il n'entendait rien d'autre que les vaches qui respiraient ou s'agitaient. Il commençait à avoir très froid et se sentait tout engourdi et courbatu. Il était sur le point de rentrer quand il aperçut une lumière miroiter sous la porte. Il entendit des rires et une langue étrange qui n'était pas celle de ceux auxquels il avait pensé. La porte de l'étable s'ouvrit et un grand nombre de petits hommes, portant des manteaux verts et des chapeaux en cuir, s'y engouffrèrent.

            En épiant par un trou dans la paille, il vit leurs trompes accrochées à leurs côtés, leurs fouets dans les mains et un grand nombre de petits chiens de toutes les couleurs : verts, bleus, jaunes ou écarlates, sur leurs talons. Les vaches se couchèrent. Les petits camarades desserrèrent les liens qui les entravaient et sautèrent sur leur dos. Ils étaient à peu près une douzaine par vache. Ils firent claquer leurs fouets. Les vaches se relevèrent et partirent en galopant.

            Colcheragh se précipita dans son écurie, monta sur un cheval et partit à la poursuite de ses vaches. La nuit était sombre, mais il pouvait entendre le sifflement des petits fouets dans les airs, le claquement des sabots des vaches sur les pierres et les encouragements aux chiens : "Ouais, ouais, ouais". Il entendait également les rires, les appels des chiens par leur nom et les ordres qu'on leur donnait : "La de Ho, La de ho, La!"

            Colcheragh suivait ces bruits, à courte distance. Ils filaient, franchissaient les haies et les fossés n'importe comment jusqu'à ce qu'ils aient atteint une colline. Colcheragh les suivait toujours. N'importe quelle autre nuit, il ne se serait pas approché à moins d'un mille du grand monticule vert. Arrivés là, les petits camarades se mirent à souffler dans leurs trompes : "Ta-Ra-Ra". La colline s'ouvrit, une lumière éclatante se répandit dehors accompagnée d'airs de musique et du brouhaha indiquant qu'il y avait là grande réjouissance.

            Les petits camarades pénétrèrent à l'intérieur et Colcheragh, descendu de son cheval, se faufila à leur suite sans se faire voir. La colline se referma sur eux. Le fermier se retrouva dans une superbe salle, aussi claire et lumineuse qu'un midi d'été. Elle était pleine de Lutins jeunes et vieux, hommes et femmes, comme il n'en avait jamais vus. Parmi eux, il aperçut quelques visages familiers, mais il n'y prêta pas davantage d'attention que eux à lui. D'un côté, on dansait sur la musique de Hom Mooar qui était le nom du violoneux et quand il jouait tous les hommes devaient le suivre qu'ils en aient envie ou non. La danse était comme celle des fleurs dans le vent, une danse comme il n'en avait encore jamais vue.

            De l'autre côté, ses vaches étaient tuées et rôties. Quand la danse fut terminée, il y eut un grand festin sur un grand nombre de tables où tous les couverts étaient en argent et en or dans lesquels on servit tout ce qui pouvait s'imaginer de meilleur à manger et à boire. Il y avait des rôtis et du bouilli, sollaghan et cowree, et puddings et pâtés en croûte, et jough et vin, un véritable régal digne de la table du gouverneur. Au moment où ils allaient s'asseoir, l'un d'eux, sur le visage duquel il put lire qu'il savait qui il était, lui chuchota :

- Ne touche à rien de tout ça si tu ne veux pas devenir comme moi et si tu souhaites retourner chez toi.

            Colcheragh prit bonne note de ce conseil. Quand le festin se termina, il y eut un cri pour les joughy-dorrys, le coup de l'étrier. Quelqu'un alla chercher un gobelet. Celui des Lutins qui semblait être le roi, le remplit de vin rouge, but et le fit passer. Il passa de main en main et parvînt ainsi jusqu'à Colcheragh. Quand il l'eut entre les mains, il vit qu'il était en argent si finement travaillé et bien plus beau que tout ce qu'il avait jamais pu voir. Il se dit en lui-même :

- Ces petits camarades ont volé, tué et mangé mon bétail. Si je m'empare de ce gobelet, il me remboursera de tous les torts qu'ils m'ont causés.

            Alors il se leva et brandissant le gobelet d'argent, il dit :

- Shoh Slaynt ! Qui est le toast qu'on porte à l'île de Man.

            Puis il en projeta le contenu sur les chandelles. En un instant, l'endroit fut plongé dans l'obscurité la plus noire. Un petit filet de la lumière grise de l'aube passait par la fente de la porte mal fermée. Colcheragh, tenant bien le gobelet, s'échappa en claquant la porte derrière lui et se mit à courir en sachant que sa vie était en jeu. Après un moment d'affolement, les Petits Camarades s'aperçurent que le gobelet et Colcheragh avaient disparu. Avec des hurlements de fureur, ils sortirent de la colline et entreprirent de le prendre en chasse. Le fermier courait comme il n'avait jamais couru. Il savait qu'il n'obtiendrait aucune pitié s'ils réussissaient à l'attraper. Il s'enfonça dans le marais en marchant sur les pierres qui en émergeaient : il savait que les Lutins ne pourraient pas se saisir de lui dans l'eau. En regardant par-dessus son épaule, il aperçut la cohue dont les bras ondulaient à la lumière des flambeaux et il entendait leurs cris perçants et leurs hurlements :

- Colcheragh, Colcheragh ! Pose bien ton pied sur la pierre ! Ne le mets surtout pas dans la tourbe humide !

            Lui, continuait de courir. Il courut dans l'eau jusqu'à ce qu'il ait atteint le cimetière. Là, ils ne pouvaient plus rien contre lui. Quand il rentra dans son étable, le matin suivant, toutes ses vaches étaient revenues et ne furent plus jamais dérangées. Il déposa le gobelet dans l'église de Rushen et on dit qu'il y resta longtemps avant d'être envoyé à Londres. C'est à la suite de cette mésaventure qu'il est déconseillé au fermier de sortir de chez lui après la tombée de la nuit.

 

Le Porc féerique

            C'est Ned Quayle qui raconta cette histoire :

            « Quand j'étais petit, nous habitions du côté de Sloc. Je devais avoir six ans quand un jour, ma mère et ma grand-mère partirent faner en montagne et me laissèrent seul. Comme il commençait à se faire tard et qu'elles ne rentraient pas, je commençais à m'inquiéter un peu. Je partis donc à leur rencontre. Je n'étais pas bien loin quand je vis devant moi un petit porc blanc comme la neige. J'ai d'abord pensé qu'il appartenait à un voisin. J'essayais donc de l'attraper, mais il se mit à courir. Je le poursuivis et je découvris alors que ce n'était pas un porc ordinaire : sa queue était plumeuse et longue comme les ailes d'un moulin et ses oreilles étaient enroulées et larges comme un drap. Quand de temps en temps, il tournait la tête pour me regarder, ses yeux rougeoyaient comme des braises.

            « Nous avons grimpé, grimpé, jusqu'à atteindre le sommet de la montagne. Tout à coup je me suis retrouvé au bord du précipice. Je me suis arrêté juste à temps, j'ai fait demi-tour et j'ai dévalé le chemin. C'est le porc maintenant qui était à mes trousses. Quand je regardais par dessus mon épaule, je le voyais sauter par-dessus les rochers ; il en faisait basculer comme s’ils n'avaient rien pesé. Il était juste derrière moi, sur le point de me rattraper quand je réussis à franchir la porte de notre jardin. J'arrivais juste à temps. Je la lui claquai au nez.

            « Je racontai à ma mère et à ma grand-mère ce qui s'était passé. Ma grand-mère dit qu'il s'agissait d'un porc féerique. Ce soir-là, je ne me sentis pas bien. Je ne pus rien avaler et j'allais bien vite me coucher. Je ne pouvais pas dormir. Je restais sur le dos à regarder le plafond. J'étais brûlant de fièvre. Ma mère vînt me voir. Elle voulait savoir si je m'étais endormi. Quand elle me regarda, ses yeux étaient les mêmes que ceux du porc. Je ressentis une violente douleur à la jambe comme si j'avais reçu un coup. La douleur ne me quittait plus. Elle était si atroce que personne ne pouvait me toucher. Je ne pouvais plus rien manger. Mon état ne faisait qu'empirer.

            « Après avoir laissé passer quelques jours, mon père décida de m'emmener voir un guérisseur de Castletown. Quatre hommes prirent chacun un coin du drap. Ils me soulevèrent comme ça et me portèrent dans une charrette. Jamais je n'oublierai les secousses, les cahots et les brinquebalements de cette charrette. En arrivant à Castletown, j'étais plus mort que vif. Le guérisseur habitait la rue d'Arbory. Les hommes me portèrent jusque dans sa maison. Quand il me vit, il déclara que tout le monde devait sortir. Il voulait rester seul avec moi. Mon père et ma mère s'en allèrent m'attendre chez le George. Le guérisseur me porta dans une pièce à l'étage. Il renvoya son épouse et m'allongea à même le plancher. Il referma la porte à clef. Puis il prit un grand livre et le posa sur le sol à côté de moi. Il l'ouvrit à une page où il y avait une illustration. Elle représentait un petit atelier. Même aujourd'hui, je le revois très bien, cet atelier. Il plaqua sa main gauche sur l'image et de la droite il fit le signe de croix sur ma jambe, là où j'avais reçu le coup et dit "Je suis Ned Quayle sur lequel un projectile maléfique a été tiré, au nom du père, du fils et du Saint Esprit. Si c'est un projectile féerique, au nom du Seigneur, qu'il sorte de la chair, des tendons et des os."

            « La douleur m'abandonna aussitôt. J'eus soudainement très faim. La femme du guérisseur me fit passer à table et me servit un repas. Pendant que je mangeais, le guérisseur alla chercher mon père et ma mère. Ils me trouvèrent attablé, dévorant comme deux. Le guérisseur dit à ma mère que je ne devais plus aller en montagne seul. La douleur n'est jamais revenue. Je suis demeuré en bonne santé jusqu'à ce jour, mais j'ai conservé, sur le tibia la cicatrice de ma blessure aussi transparente que le verre. »

 

Le Tailleur et les Lutins : un Remède féerique

            Les Lutins se rendaient parfois chez les cordonniers, les tailleurs et les fileurs pour les aider, les avancer dans leurs travaux ou pour tourner les écheveaux de laine.

            Un jour, Chalse Ballawhane se rendit chez un tailleur qui l'attendait depuis assez longtemps. La chance arrive parfois. Chalse trouva l'homme chez lui. Chalse possédait un pouvoir sur les poissons de la mer et sur les oiseaux aussi bien que sur les animaux des champs. Le tailleur qui savait que les Lutins dont Chalse faisait partie avaient un grand pouvoir n'avait jamais pu en rencontrer. Les gens disaient que c'était parce qu'il n'arrivait pas à parler leur langue. Quoi qu'il en soit, il pensait assez souvent à eux. Après que le tailleur eut un peu travaillé avec les femmes, il se tourna vers Ballawhane qui se reposait dans la grande chaise, un coude sur la table et sa main soutenant son front, l'autre main enfoncée jusqu'au coude dans la poche de son pantalon, occupé à ne rien faire.

- Je bats la mesure de mon ennui, M. Teare, parce que pour ça on n'a pas besoin de connaissances.

- Combien de temps cela va-t-il durer ? demanda le tailleur.

- Eh, garçon, garçon, répondit Chalse, en regardant dehors par la fenêtre. Personne ne tracasse les aveugles.

            Puis, se tournant vers l'horloge, le Lutin dit :

- Nous sommes en avance ce soir. Je vais assister à un grand spectacle, ça fait un moment que je suis prêt.

            Personne ne dit mot pendant une minute ou deux. Le Lutin paraissait avoir l'esprit ailleurs. Soudainement, il regarda le tailleur et dit :

- Il y a un grand dîner ce soir chez Ahm. Puisque tu n'as plus rien à faire ici, tu voudrais peut-être y venir ? Ce sera un grand spectacle, mais tu dois être honnête avec moi. Il faut que tu me promettes que quoi que tu voies ou entendes, tu n'en diras jamais mot à personne. Sinon ils te prendront et tu ne pourras plus jamais les quitter.

            Le tailleur promit loyalement de ne rien dire quoi qu'il arrive. Il avait pour la première fois la chance de voir les Lutins. Chalse savait qu'il avait raison de lui faire confiance. Ballawhane décrocha alors son chapeau et en sortant, il dit :

- Je repasse te prendre dans un moment, tiens-toi prêt.

            Un peu plus tard, on entendit une galopade dans la rue. Un bruit terrible. Elle s'arrêta devant la porte et on entendit Ballawhane crier :

- Nous n'avons pas trouvé de cheval pour toi, garçon. Faisons comme d'habitude ! Tu monteras en croupe derrière moi.

            Il descendit au salon, prit quelque chose dans sa main et ressortit sans dire un mot. Revenant à la porte après un court moment, il dit :

- Allons, garçon. Je tiendrai sa tête jusqu'à ce que tu sois dessus.

            Le tailleur monta derrière ; la monture, au fouet, se leva, et ils galopèrent comme des cavaliers éprouvés, indéfiniment, par-dessus haies et fossés. Ils arrivèrent devant un large précipice creusé par un fleuve. Bien qu'il fasse nuit noir, ils semblaient le connaître et c'est en s'amusant qu'ils le franchirent à tour de rôle. C'était quand même un saut prodigieux et quand le tailleur se sentit emporté dans les airs, son cœur se mit à battre violemment.

- Seigneur ! Quel bond ! dit-il.

            Dans la seconde qui suivit, il dégringola dans un marais, la planche à laver entre les jambes, tout seul dans l'obscurité. Le matin suivant, il se réveilla tout dégoulinant de bouillasse, semblable à une loque traînée dans une gouttière et à peu près aussi rassuré qu'une souris effarouchée. Par la suite, quand les femmes lui demandaient, comment il avait apprécié cette folle nuit et s'il était prêt à recommencer, tout ce qu'elles pouvaient obtenir de lui tenait en ces mots :

- Ho, jamais plus, jamais plus !

 

Le Voyage de John-y- Chiarn

            John-y-Chiarn fit le plus grand voyage de sa vie sans pour autant l'avoir voulu.

            Une nuit, il se rendait vers Ballaquirk en flânant, repensant à sa jeunesse, quand tout-à-coup il entendit une grande rumeur comme une foule qui l'aurait suivi. Avant qu'il ait eu le temps de se retourner, on le bousculait déjà et une voix lui demanda :

- Qu'est-ce qui vous amène par ici à cette heure de la nuit ?

- Je ne souhaite vraiment déranger personne et suis désolé de vous ennuyer ! dit John. Je vais passer la haie et sortir de ce chemin.

            Alors le chef de la troupe s'approcha et avec le petit bâton qu'il portait, le toucha en disant aux autres :

- Il va venir avec nous ; il nous servira pendant la fête.

            Il conclut ce propos par un petit rire espiègle. John remarqua que tout paraissait changé. Il lui semblait maintenant porter un fardeau. Ils repartirent tous ensemble, parlant et riant fort. Ils arrivèrent près de la chapelle de Ballaragh silencieuse comme une tombe. Les maisons étaient plongées dans l'obscurité et le seul être vivant qu'ils virent était le chien de Quilleash. Dès qu'il les aperçut, il tourna les talons et s'enfuit la queue entre les pattes. La nuit était claire et agréable. Il y avait juste quelques légères nappes de brouillard et une petite brise qui descendait de la montagne quand ils atteignirent Dreem-y-Cuschaage. Arrivés là, le chef souffla dans son cor. Ils continuèrent à galoper vers le bas du Dhoon, cependant qu'une grande compagnie de P'tits Copains venait les rejoindre. Les discours et les rires redoublèrent. Il souffla une seconde fois devant Ballellin. Ils pouvaient voir le brouillard s'épaissir en bas de Creg-ny-Muent.

            Il souffla à nouveau devant Ballagorry. Ils s'arrêtèrent un peu en contrebas. On aurait pu croire que les échos qui se répercutaient du haut vers le bas allaient réveiller la gorge entière. Vers le pont, ils pouvaient voir des lumières se multipliant comme des milliers de flammèches.

            Le chef cria :

- Formez vos rangs, mes garçons !

            Toute la compagnie de Lil Fellas se rangea à l'entrée du pont, juste sous les grands cerisiers, tenant leurs lanternes colorées à la pointe de leurs bâtons pour éclairer le passage. Puis tous avancèrent après s'être regroupés. Ils allèrent vers Slieu Lewaige en évitant les périls. Ils contournèrent Folieu, puis ils prirent leur temps jusqu'au pont de Ballure où une grosse lanterne était accrochée à la cime d'un arbre au-dessus du vieux moulin. Dès qu'ils la virent, deux d'entre eux se mirent à souffler dans leurs cors. Une troupe de cavaliers sortit alors du moulin, en soufflant aussi dans des cors. Ils repartirent vers la gorge, et tous, John y compris, se retrouvèrent au milieu d'un grand champ où se pressaient des milliers de Petits Camarades. A tous les arbres des environs étaient suspendues des lanternes. Des feux de joie étaient allumés sous des marmites de crème fraîche et des musiciens jouaient une musique endiablée. Ah, à quelle fête, à quelle bombance, on assistait là ! Certains faisaient le service, distribuant des louches de crème, du fromage et du vin ou faisaient des tartines de pain d'avoine.

            Les petits violoneux, les joueurs de flûtes et de pipeaux et les batteurs grimpèrent sur une grosse roche.

            Les Petits Camarades se mirent à danser. John, à les observer, en avait la tête qui tournait.

            C'était une merveille de voir ces gentilles petites femmes avec leurs jupons rouges, leurs bas blancs et leurs chaussures ornées de boucles argentées, et les clochettes qui tintaient dans leurs cheveux ; et ces petits hommes avec leurs culottes blanches coupées au genou. Le capitaine des Lil Fellas s’approcha de John :

- Que penses-tu de ce spectacle, mon garçon ?

- Beaucoup trop beau pour un mortel ! répondit John. Bien loin devant les carnavals auxquels j'ai pu assister! Dans combien de temps aura lieu le prochain ?

- Peut-être dans une quinzaine, dit le capitaine, en riant franchement, et peut-être dans plus longtemps ! Mais tu n'as pas envie de retourner parmi tes semblables ?

- Et comment le pourrais-je dans cette obscurité ?

- Tchut, bonhomme, fait le capitaine, en posant son petit bâton sur la tête de John.

            John ne s'est pas souvenu de la suite. Il s'est réveillé à l'aube près de sa propre maison, et c'est le plus mauvais souvenir qu'il ait gardé de son long voyage.

 

L’Enfant féerique de Se Ferment- Ny- Lheiy

            Il y avait dans le temps dans Lheiy Ny Etroit, près de la gorge Meay, une femme, Colloo, qui avait un garçon. Celui-ci tomba malade d'une manière bien étrange. Sans raison apparente, il se mit à pleurnicher de jour comme de nuit. La femme était dans un grand désarroi. Les charmes avaient échoué et elle ne sut plus quoi faire.

            Une quinzaine de jours plus tôt, cette femme, le temps qu'elle aille puiser de l'eau, avait laissé chez elle l'enfant endormi. Jusqu'alors, celui-ci se portait aussi bien que n'importe lequel des enfants de son âge que vous pouvez croiser en vous promenant. Lorsqu'elle revînt, elle s'aperçut qu'elle avait oublié de mettre les pinces sur le berceau : l'enfant pleurait lamentablement et il n'y avait pas moyen de le calmer. A partir de ce moment-là, il se mit à maigrir au point de n'avoir bientôt quasiment plus de chair sur les os. Il était devenu aussi laid que l'enfant ensorcelé qu'on peut voir entre la pointe d'Ayr et le Veau. Oui, il lui ressemblait. Pendant quatre ans, ses hurlements et ses pleurnicheries remplirent la maison. Il restait dans son berceau sans chercher à marcher. Pendant quatre ans, la femme n'eut pas un instant de repos le jour, pas une once de sommeil la nuit. Elle était épuisée.

            Un beau jour de printemps, Hom Bridson, le tailleur bossu, vînt coudre chez elle. Hom est mort maintenant, mais il reste encore beaucoup de gens qui se souviennent de lui. C'était un homme d'une grande sagesse, une sagesse qu'il avait recueillie de maison en maison en allant pratiquer son métier de ferme en ferme. Ce jour-là, le tailleur découvrit la malice et la méchanceté de l'enfant. Quand la femme fut sortie pour nourrir les vaches et les porcs, l'enfant leva la tête hors du berceau et lui fit des grimaces, cligna de l'œil, tira la langue, secoua sa tête dans tous les sens et dit :

- Quel jeune homme je suis !

            Comme la femme devait se rendre au marché pour y vendre quelques œufs, elle dit au tailleur :

- Hom, gardez un œil sur l'enfant ! Je ne voudrais pas qu'il se blesse en tombant du berceau pendant mon absence.

            Quand elle fut partie, le tailleur commença à siffler doucement une jolie petite chanson.

- Arrêtez immédiatement, Hom le bossu, dit une petite voix dure.

            Le tailleur, scandalisé, regarda autour de lui pour voir si c'était l'enfant qui avait parlé. C'était bien lui.

- Whush, whush, maintenant, finis les mensonges ! déclara le tailleur en balançant le berceau avec son pied.

            Tout en le balançant, il se mit à siffler plus fort.

- Arrêtez immédiatement, Hom le bossu, je déteste cet air. Ne connaissez-vous donc rien d'autre ? lui dit le petit bonhomme.

- Oh ? Tu veux quelque chose qui te plaise ? répondit le tailleur, en sifflant le même air à pleins poumons.

- Hom, mon jeune homme, qui pourrait danser sur un air comme ça ?

- Moi ! répondit le tailleur, pas toi ?

- Si tu me voyais danser, danserais-tu avec moi ?

- Bien sûr, dit le tailleur.

- Alors décroche ce vieux violon, Hom, et joue nous l'air de la grande roue du rouet !

- D'accord, je veux bien faire ça pour toi en guise de bienvenue ! a déclaré le tailleur.

            Il décrocha le violon du mur et commença à l'accorder.

- Hom, lui demanda le petit bonhomme, avant que tu commences à jouer, dégage donc ces tabourets de la cuisine pour faire de la place ! J'ai besoin de place pour danser !

- D'accord, je veux bien aussi faire ça pour toi, dit le tailleur.

            Il retira ce qui encombrait la cuisine, puis en frappant du pied, il se mit à jouer l'wheeyl de l'air y vooar, l'air de la grande roue du rouet.

            Aussitôt, le petit bonhomme sauta hors de son berceau avec un "Youpi !" et se mit à voler autour de la cuisine.

- Est-ce que vous voyez encore mon visage, Hom, et mon talon, et mon orteil ? Allez, Hom, plus de vigueur dans votre coude !

            Hom accéléra la cadence, jouant de plus en plus vite, jusqu'à ce que notre jeune homme saute par-dessus la table. Avec un "Youpi !", il posa le pied sur la raboteuse, et après un autre "Youpi !" se retrouva sur le tablier de la cheminée, et un troisième "Youpi !" et il grimpait au mur ; il volait à moitié, se posait à moitié ; tout autour de la cuisine, il tournait ; il allait si vite qu'à force de le suivre du regard, Hom en fut étourdi. Il tourbillonnait, cabriolait, recherchait le moindre espace libre ; Hom fut même obligé de se réfugier dans un coin de la table. Sa danse était de plus en plus sauvage, de plus en plus rapide, collant à une musique de plus en plus échevelée, de plus en plus rapide.

- Ouah ! a dit le tailleur, en ralentissant le rythme du violon, celui qui vient de faire une danse sur les murs et le petit enfant dans son berceau ne font-ils qu'un ? C'est bien toi ?

- Ce n'est pas le moment de parler de ça ! dit le petit bonhomme. Joue plus haut pour moi ! Fais-moi de la musique, fais-moi de la musique ! Garde le rythme de l'épaule !

- Whush, a indiqué le tailleur, elle s'arrête toute seule!

            La danse s'arrêta soudainement. L'enfant fit un bond et se retrouva dans son berceau.

- Retourne à ta couture, Hom et ne dis rien à personne, dit le petit bonhomme.

            Il tira sur lui les couvertures, les remonta jusqu'à ses yeux qui furetèrent partout comme ceux d'une fouine. Quand la femme revînt, le tailleur qui avait tout remis en ordre, était assis, les jambes croisées sous la table ronde. Il avait ses lunettes sur le nez et faisait sa couture comme d'habitude ; l'enfant dans le berceau grimaçait et pleurait comme d'habitude. Comme partout sur la terre !

- Mais il fait noir comme dans un four ici ! dit-elle. Comment pouvez-vous voir votre aiguille dans un endroit aussi sombre, Hom Bridson ? Vous ne pouvez pas coudre comme ça, il me semble !

            Elle se pencha sur la berceau :

- Attends ! Attends ! Je vais te donner ta bouillie. Qu'est-ce qu'il a ? Qu'est-ce qui ne va pas ? Il pleure parce que Maman est sortie ? Mais il faut bien que Maman sorte pour pouvoir nourrir son petit chéri.

            Le tailleur avait bien réfléchi à ce qu'il devait faire. Il dit alors :

- Sauf votre respect, femme, ne lui donnez rien du tout ! Allez plutôt me chercher une bonne quantité d'herbe sèche et une brassée de fougères, 'un whisp de feern.'

            Elle ramena de l'herbe sèche et la recouvrit avec les fougères. Le tailleur se leva. Il ne lui fallut pas longtemps pour allumer un bon feu qui flamboyait.

- Vous allez mettre le feu à la maison, Hom ! s'inquiéta la femme.

- Soyez sans crainte ! Juste à ce qu'il faut ! a répondu le tailleur.

            L'enfant qui observait attentivement ce que le tailleur était en train de faire, passa lentement de ses habituels braillements à des sortes de plaintes et de gémissements comme pour demander qu'on vienne le chercher.

- Je vais te renvoyer chez toi, lui dit le tailleur.

            Il s'approcha du berceau et tendit ses deux mains pour prendre l'enfant et pour le jeter dans le grand brasier rougeoyant. Avant que ses mains aient pu le toucher, le petit bonhomme avait déjà sauté du berceau et s'était précipité vers la porte.

- Je te montre mon dos comme je t'ai montré ce que je pouvais faire avec mes pieds. Une ou deux nuits de plus, ou même davantage, et tu aurais vu ce dont j'étais capable !

            La porte s'ouvrit d'un seul coup et il décolla comme un projectile. Un charivari de rires et de joie retentit alors dehors, accompagné du piétinement d'un très grand nombre de petits pieds qui s'enfuyaient en courant. La femme sortit sur le seuil, Hom était derrière elle. Il n'y avait personne. Juste un amoncellement de nuages bas, ressemblant à des mouettes qui semblaient se poursuivre en direction de la gorge de Rushen. Et puis, comme provenant des nuages, ils entendirent des sifflements et des rires mauvais comme si on se moquait d'eux. Comme ils se tournaient pour rentrer, la femme découvrit soudain juste devant elle, son petit enfant doux, charmant, souriant, le pouce dans la bouche, assis sur une banquette de mousse. Il n'y eut pas de plus grand bonheur au monde que celui qu'elle éprouva en le retrouvant sain et sauf.

 

L’Epouse perdue de Ballaleece

            Jadis Ballaleece, un fermier, épousa une jeune et jolie femme. Ils pensaient que le monde leur appartenait, mais peu de temps après leur mariage, la jeune femme disparut. Certains prétendirent qu'elle était morte, d'autres que les Lutins l'avaient enlevée. Ballaleece en eut beaucoup de chagrin ; il partit à sa recherche et fouilla chaque recoin entre la pointe d'Ayr et le Veau. Il ne la retrouva pas et se remaria. Sa seconde épouse n'était pas bien jolie, mais elle avait mis dans sa corbeille de mariage une coquette somme d'argent. Peu après ses secondes noces, une nuit, la première épouse de Ballaleece lui apparut et lui dit :

- Mon homme, mon homme, j'ai été enlevée par les Lutins. Je vis avec eux non loin de vous et vous pourriez me libérer si vous faites ce que je vais vous dire.

- Dites-le-moi vite, dit Ballaleece.

- Nous passerons par votre grange à minuit vendredi, dit-elle. Nous entrerons par une porte et nous sortirons par l'autre. Je serai en croupe derrière un des cavaliers. Vous devez balayer la grange de telle façon qu'il ne reste pas la moindre paille sur le sol. Attrapez la bride, freinez le cheval par les rênes et je serai libre.

            Le soir venu, Ballaleece prit un balai et nettoya si proprement le sol de la grange qu'il ne restait pas une poussière. Puis il attendit dans l'obscurité. À minuit, les portes de la grange s'ouvrirent en grand. On entendit une douce musique et passant les portes apparut une grande troupe de Lutins, avec des vestes vertes et des chapeaux rouges, montés sur de bons chevaux. Sur le dernier cheval, en croupe derrière l'un de ces Petits Copains, Ballaleece aperçut sa première femme. Elle semblait figée comme une image et aussi jeune que lorsqu'il l'avait perdue. Il s'empara des rênes du cheval. Mais il fut alors secoué de côté et d'autre comme une feuille par la tempête et dut lâcher prise. Au moment de sortir, elle tendit sa main droite vers un boisseau dans un coin de la grange et murmura d'une voix pleine de tristesse :

- Il reste une paille sous ce boisseau. C'est pour cette raison que vous n'avez pas pu me retenir ! Nous ne nous reverrons plus jamais.

            La seconde épouse avait entendu ce qu'elle lui avait dit la nuit où elle était venue. Alors, sans qu'il s'en aperçoive, elle avait déposé cette paille sur le sol et pour qu'on ne la voie pas, elle avait retourné le boisseau dessus. Personne n'entendit plus jamais parler de la jeune épouse de Ballaleece.

 

Les deux Bossus et les Faeries

            Pas très loin de Dalby, vivaient dans une ferme isolée, deux cordonniers bossus Billy et Tom. Billy était plus fin et plus intelligent que Tom et Tom toujours aux ordres de Billy. Un jour, Billy demanda à Tom :

- Tom ! Va rassembler les moutons blancs qui sont sur la montagne et ramène-les ici !

            Tom y alla. Mais dans les montagnes, il ne trouva pas les moutons blancs. Comme il était loin de chez lui et que le soir tombait, il se dit qu'il ferait mieux de rentrer. Il fut surpris par la nuit ; les étoiles brillaient et une petite lune en croissant était suspendue dans le ciel. Il n'entendait aucun bruit à part le sifflement aigu des courlis. Tom marchait d'un bon pas en direction de la maison et avait presque atteint la gorge Rushen quand il fut pris dans une brume grise si épaisse qu'il s'égara. La brume se dissipa rapidement et Tom se retrouva dans une gorge verte qu'il n'avait encore jamais vue auparavant. Il pensait pourtant bien connaître chaque pouce de terrain et toutes les gorges des environs à cinq kilomètres à la ronde, vu qu'il avait été élevé et qu'il avait grandi dans ce pays. Il était perplexe et se demandait où il pouvait bien être, quand il entendit au loin un bruit qui se rapprochait.

- Tiens donc, se dit-il, on dirait qu'il y a plus de monde ici que sur les montagnes. Je crois bien que cette nuit, je vais avoir de la compagnie !

            Le bruit se rapprochait encore. Il avait d'abord ressemblé à un bourdonnement d'abeilles dans une ruche, puis à la cascade qui dégringole dans la gorge de Meay et maintenant c'était le tohu-bohu d'une foule en mouvement. Tom était entré dans un cercle de Fées.

            Tout-à-coup, la gorge se remplit de chevaux superbes montés par des Lutins, avec des petites bougies sur leurs chapeaux rouges, étincelantes comme les étoiles du ciel et rendant la nuit aussi lumineuse que le jour. Cette cohue bouillonnante débordait d'activité: les sonneries des trompes de chasse, les bannières qui se déployaient, le tintamarre des musiciens, les jappements des petits chiens. Tom n'avait jamais rien vu d'aussi beau. Cette fourmilière s'agitait, dansait, chantait quand l'un des Lutins signala sa présence. Tom vit alors venir vers lui un petit homme, vêtu d'or, d'argent et d'une soie miroitante comme l'aile d'un corbeau.

- Vous n'avez pas choisi le meilleur moment pour venir ici ! lui dit le petit homme qui était le roi.

- Je crois. Mais ce n'est cependant pas ici que je souhaitais être ! répondit Tom.

- Est-ce que vous voulez être des nôtres, ce soir, Tom? demanda le roi.

- Je veux bien !

- Bien, lui dit le roi. Dans ce cas, vous devez vous souvenir du mot de passe. Vous allez vous placer au pied de la gorge, et chaque fois qu'un régiment passera, vous lui donnerez le mot de passe qui est : lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi.

- Je le ferai de bon cœur, assura Tom.

            Les violoneux ont pris leurs violons, l'armée féerique s'est mise en ordre de marche. Les violoneux se sont mis devant et au son de la musique ils l'ont entraînée en dehors de la gorge. Tom donnait le mot de passe à chaque régiment qui passait devant lui : lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi. C'était le roi qui fermait la marche et à lui aussi, Tom dit : lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi. Alors le roi a appelé un de ses hommes et a dit :

- Rabotez donc la bosse de ce camarade !

            Avant même qu'il ait eu fini sa phrase, la bosse avait été rognée et jetée dans la haie. Tom n'était pas peu fier maintenant de se retrouver l'homme le plus droit de l'île de Man ! Il redescendit de la montagne et au petit matin, il rentra chez lui tout content de s'y retrouver et le cœur léger. En le voyant si droit et si sûr de lui, Billy le bombarda de questions. Quand Tom se fut un peu reposé et qu'il eut mangé un morceau, il raconta son aventure : comment il avait rencontré les Lutins qui venaient chaque nuit festoyer à la gorge Rushen.

            La nuit suivante, Billy prit le chemin de la montagne et arriva à la gorge verte. Aux environs de minuit, il entendit le piétinement des chevaux, les claquements des fouets, l'aboiement des chiens et un grand charivari. Il put observer les Lutins et leur roi, leurs chiens et leurs chevaux, arriver en grand nombre dans la gorge comme Tom le lui avait dit. En découvrant le bossu, ils s'arrêtèrent et se tournèrent vers lui. L'un d'eux s'approcha et lui demanda ce qu'il voulait.

- Je veux être des vôtres cette nuit et je serai heureux si je peux vous rendre service, lui dit Billy le Bossu.

            On lui dit où il devait se mettre pour transmettre le mot de passe : lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi. Au point du jour le roi dit :

- Il est temps pour nous de disparaître.

            Les régiments ont donc défilé les uns derrière les autres et à chacun, Billy donna le mot de passe : lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi. Le roi et ses hommes fermaient la marche et Billy leur donna aussi le mot de passe : lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, et dimanche, ajouta-t-il en voulant faire le malin. Il y eut aussitôt un formidable tollé d'indignation.

- Récupérez la bosse qu'on a enlevé la nuit dernière et mettez-la sur cet homme, dit le roi en clignant des yeux et en se dirigeant vers la haie.

            Avant même qu'il ait eu fini sa phrase, la bosse était fixée sur le dos de Billy.

- Maintenant, lui dit le roi, nous allons partir, mais si jamais je vous retrouve encore ici, je vous fais mettre une autre bosse sur le devant !

            Sur ce, ils se sont éloignés dans le tumulte. Le pauvre Billy se retrouva là où ils l'avaient laissé, avec une bosse sur chaque épaule. Il rentra chez lui en traînant les pieds, le visage pâle, défait et tout penaud et avec ses deux bosses sur le dos. Si elles ne sont pas parties, elles sont toujours là.

 

Les petites empreintes de pas

            Près du Niarbyl, la grande pointe rocheuse qui s'avance dans la mer vers Dalby, il y a une petite maison sur la rive. Celle-ci est abritée à l'arrière par la haute roche qui déborde au-dessus de son toit. Cette roche fait partie de la chaîne des montagnes pourpres. Si vous vous mettez devant la maison et si vous regardez vers l'ouest, vous pouvez voir le soleil se coucher derrière les montagnes éloignées de Mourne. À l'aube, vous pouvez le voir se lever au-dessus de Cronk-yn-lrree-Laa, la colline du jour levant. C'est ici que vécut Juan, le pêcheur.

            Il savait bien, comme tout le monde, que les Lutins vivaient tout autour. Petit garçon, il avait souvent regardé dehors au clair de lune essayant de les apercevoir en train de danser sur les rivages déserts. Mais il ne les avait jamais vus. Ils savent se rendre invisibles s'ils soupçonnent que des mortels les guettent. Mais il avait vu les flambeaux minuscules de leur flottille de harengs dans l'anse et il avait aidé son père en dessinant de beaux poissons qui seraient pris dans les filets la nuit suivante. Plus d'une fois, quand il se réveillait la nuit, quand le vent était tombé et que les lames se brisant sur la roche marquaient une accalmie, il avait entendu leur martèlement. Il savait que c'était les Lutins qui martelaient leurs barils à harengs dans Ooig-ny-Seyir, la caverne des tonneliers, sous les collines, dont les morceaux volaient sur les vagues pour se transformer en bateaux.

            Il avait entendu l'histoire d'un ami de son père, un pêcheur qui alors qu'une nuit il pêchait à Traînent-ny-Keilley, s'était soudain trouvé environné d'une brume grise et dense. Celui-ci songea qu'il devait rentrer chez lui pendant que le sentier piéton au-dessus des roches était encore visible. En pensant à cela, il entendit un bruit pareil à celui que font un grand nombre d'enfants à la sortie de l'école. En relevant la tête, il put observer une flotte de bateaux féeriques de chaque côté de la roche, leurs flambeaux brillant comme de petites étoiles par une nuit de givre. Les équipages se préparaient à débarquer sur le rivage, et il entendit un petit cri de camarade :

- Mauvaise saison et sale temps. Il y a assez de harengs pour les personnes de ce monde, mais rien pour nous ! et ils se sont éloignés.

            Beaucoup plus tard, quand Juan était jeune homme, il vit lui-même quelque chose qu'il n'oublia plus. Un jour, il avait dû laisser son bateau un peu à l'écart dans l'anse de Moar. Il alla le récupérer en barque la nuit suivante.

            C'était une nuit de clair de lune et l'anse était aussi lisse que le verre. Il n'y avait aucun bruit à part celui des petites vagues qui s'allongeaient sur le rivage et de temps en temps le cri d'un fou de Bassan. Juan retrouva son bateau sur la rive où il l'avait laissé et s'apprêtait à lancer ses lignes pour commencer sa pêche quand il vit une lueur qui scintillait dans une des cavités rocheuses, non loin de lui. Ce n'était pas la lumière de la lune. Il s'immobilisa et écouta. Il entendait faiblement un air de musique. Il s'approcha alors de la caverne aussi silencieusement qu'il le pouvait et regarda à l'intérieur.

            Il n'y avait pas d'autre lumière que celle diffusée faiblement par la lune. Les ombres dans les recoins de la cavité étaient aussi noires que le charbon. Juan tremblait de partout. Au début, même en plissant les yeux, il ne vit rien. Mais après quelques minutes, lorsqu'il se fut accoutumé à l'obscurité, il distingua au milieu de la caverne une grande pierre à plat sur un sol sableux, blanc et fin. Et sur le sable, tout autour de cette pierre, il y avait de petites empreintes de pas, des empreintes minuscules pas plus grandes que son pouce !

 
Retour page précédente
© Décembre 2013
Créer un site avec WebSelf