Contes de Faeries des Iles des Orcades

 

Le Brownie de Copinsay

            L'histoire du Brownie de Copinsay remonte à l'époque où il n'y avait qu'un seul paysan sur l'île maintenant inhabitée de Copinsay. Copinsay est une petite île rocheuse située au sud-est de Deerness, la paroisse la plus à l'est du Mainland. Ce conte est une histoire plaisante, à défaut de laisser légèrement perplexe, et contient des éléments de la légende du Hogboon plaqués sur une créature ayant l'apparence d'un Trow des mers. Le résultat en est Hughbo, le Brownie de Copinsay…

            Une froide nuit d'hiver, humide et venteuse, le fermier de Copinsay, fatigué, venait juste de se mettre au lit quand il vit quelque chose dans un coin de la pièce. C'était une créature nue et laide qui était assise là. Sa peau qui rappelait l'aspect du cuir était humide et semblait rougeoyer doucement dans l'obscurité. Ce visiteur semblait être légèrement plus petit qu'un homme et était assurément terriblement laid avec sa tête plate et chauve et des algues gluantes et dégoulinantes en guise de barbe.

            Bien que la vue de cet intrus ait inquiété le pauvre fermier, celui-ci était un homme possédant un fort tempérament et, heureusement, un esprit vif. De ses discussions avec les anciens du Mainland, il avait retenu que seul l'acier froid et l'invocation de Dieu pouvaient être efficaces contre des créatures tout droit sorties de l'enfer. Il attrapa donc un rasoir sur l'étagère de son lit et sortit un livre de psaumes corné de sous son oreiller. Il bondit de son lit et avança doucement sur les dalles froides de sa cuisine prêt à se battre avec cet intrus répugnant. En dépit du fait qu'il se soit signé avec le livre de psaumes et qu'il ait dessiné dans l'air un cercle avec la lame du rasoir, le visiteur restait dans son coin lui parlant en charabia. Exaspéré, le fermier s'empara des pinces et du tisonnier et chercha à atteindre la créature accroupie mais celle-ci était rapide et les évita facilement. Redoublant de colère, le fermier retira le lourd crochet de sa chaîne suspendue au-dessus du feu et, en poussant un hurlement, essaya de serrer de près son adversaire. Mais le crochet était en fer de forge et non en acier. La créature l'arracha rapidement de la main tremblante du fermier et le balança à travers la pièce. Cela eut pour effet d'irriter encore davantage le paysan. Il réussit à atteindre deux fois l'intrus avant que celui-ci ne sorte en flèche par la porte en poussant un cri aigu.

            Pour retrouver son souffle et reprendre ses esprits, le fermier s'assit sur un siège de paille et lentement sa colère commença à retomber. Il se mit à penser que pendant qu'il faisait de son mieux pour neutraliser l'intrus, celui-ci n'avait jamais tenté de lui faire du mal. C'est en réfléchissant à cela que lorsque la créature rentra à nouveau en grimaçant et en faisant des gestes amicaux, le fermier resta assis et chercha à comprendre ce qu'elle voulait dire.

            Le Brownie - c'est sous ce nom qu'on le connut par la suite - dit qu'il s'appelait Hughbo. Il expliqua au paysan qu'il avait toujours vécu dans la mer mais que maintenant, ronger les os des noyés le rendait malade. Son souhait le plus cher était de demeurer sur terre. En conséquence, il était prêt à travailler dur en compensation de son hébergement. Le fermier accepta à contrecœur. Ils se mirent d'accord pour que chaque nuit Hughbo moule suffisamment de farine pour le porridge du matin du paysan. Tout ce qu'il demandait en contrepartie était une soucoupe de lait pour y détremper une petite poignée d'orge desséché. Le fermier était un homme actif et hospitalier. Cet arrangement lui convenait. Il passa rapidement outre le dégoût que lui inspirait le Brownie. Le marché fut conclu. Le fermier retourna se coucher pendant que dans le fond de la pièce, le sourd ronronnement de la meule écrasant les grains se prolongea la nuit durant. Quand le faible soleil d'hiver émergea timidement au-dessus de l'horizon, en sortant de sous ses couvertures, le paysan trouva un bol de fine farine d'avoine proprement moulue qui l'attendait. En vérité, Hughbo devînt un domestique digne de ce nom. Parfois, le fermier parlait avec lui, mais le plus souvent il restait allongé et silencieux dans l'obscurité de son lit et observait la silhouette maladroite et rougeoyante qui tournait consciencieusement la meule. En même temps que la meule tournait, la roue de la vie tournait elle aussi et Hughbo semblait content de son sort.

            Le fermier tomba amoureux. La jeune femme vivait sur le Mainland. Le couple décida de se marier. Le paysan envisagea assez tardivement qu'il serait fort imprudent de faire venir cette jeune femme à Copinsay après leur noce sans avoir été informée de l'existence d'Hughbo. Il raconta donc à sa fiancée qu'il avait un domestique étrange en insistant sur la fidélité et la bonne nature de la créature. Pour s'assurer que tous trois feraient bon ménage, il la fit venir à plusieurs reprises sur l'île afin qu'elle puisse rencontrer le Brownie. La jeune femme était raisonnable de nature et savait bien qu'il y avait beaucoup de choses aux Orcades dont les hommes ne savaient pas grand chose. Elle ne s'opposa donc pas à partager sa nouvelle demeure avec le Brownie. Le moment venu, le mariage eut lieu et la jeune mariée vînt s'installer sur l'île de Copinsay. Comme cela aurait dû être le cas, les jeunes mariés auraient dû avoir mieux à faire que de s'occuper d'Hughbo. Mais la jeune femme aimait à ce point son mari qu'elle crut bien faire en prenant en pitié cet être nu qui passait ses nuits à moudre de la farine. La nuit, quand elle était bien douillettement allongée dans son lit bien chaud, la jeune femme repensait à ce pauvre Hughbo qu'elle imaginait tout tremblant dans le froid nocturne des Orcades et cela l'affligeait. De plus, naturellement, elle était toujours légèrement mal à l'aise devant la nudité totale d'Hughbo qui s'affichait sans vergogne. Sans rien dire ni à son cher mari, ni au Brownie, la jeune femme fit venir de Kirlwall une longueur de tissu bien chaud. Elle en fit un chaud manteau avec un capuchon suffisant pour couvrir le crâne chauve d'Hughbo. Puis une nuit venteuse et sans lune, elle alla poser les vêtements sur la meule, satisfaite de son acte de charité. D'ordinaire, Hughbo venait tranquillement effectuer sa tâche, mais cette triste nuit, il ne fut pas plus tôt entré dans la pièce qu'il se mit à hurler lugubrement. Il faisait tourner et tourner la meule, en sanglotant et en répétant :

- Si Hughbo porte manteau et capuchon Alors Hughbo ne peut plus rien faire de bien !

            Il sortit rapidement dans l'ombre de la nuit des Orcades et on ne le revit plus jamais.

 

Le Hogboon

            Le Hogboon de cette histoire fut extrêmement perturbé lorsqu'une nouvelle patronne s'installa à la ferme. Cette malheureuse femme était probablement originaire du sud : elle ne savait rien du Hogboon et de ses manies et par conséquent rien de la façon dont on devait le traiter. De cette méconnaissance, il résulta qu'elle ne donna au Hogboon ni bière, ni lait et qu'elle nettoya bien soigneusement les ustensiles et les récipients qui avaient été utilisés en cuisine avant de les ranger. Ceci ne présageait rien de bon, ni pour elle, ni pour son ménage.

            Pour se venger, le Hogboon empoisonna la vie de cette famille. Il se mit à voler à longueur de temps et quand il ne volait pas, il cachait les objets dont il savait qu'ils auraient besoin. Pour faire bon poids, il faisait tourner le lait, lâchait les animaux et les soumettait aux malveillances les plus exaspérantes. Les pauvres gens en ayant par-dessus la tête, prirent la décision qu'ils n'en supporteraient pas davantage. Ils devaient quitter cette maison en espérant qu'ils allaient y laisser leur tortionnaire. Par chance, une occasion se présenta : ils obtinrent la location d'une autre ferme à l'autre bout de Sanday.

            Le jour du déménagement arriva enfin après un certain nombre de semaines tendues durant lesquelles le fermier avait contraint sa famille à garder le silence sur leur plan judicieux. Ils ne voulaient pas prendre le risque que le Hogboon soit mis au courant de leur départ et ne le contrecarre. Le temps était doux et il faisait très beau. Le ciel était bleu et des troupeaux de nuages de coton blanc couraient sur l'horizon. Les préparatifs eurent lieu sans anicroche de sorte que quand la famille inquiète fixa finalement en hâte meubles et paquets avec une corde aux selles des petits chevaux, elle était convaincue que la ruse avait fonctionné.

            Le maître de maison conduisait le poney de tête sur le dos duquel se trouvait une baratte. En cheminant, le fermier et sa famille discutaient de l'avenir paisible qui les attendait maintenant. En approchant de leur nouvelle maison, le fermier félicita sa famille d'avoir réussi à échapper à leur voisin malfaisant. Mais à peine avait-il fait cette remarque que le Hogboon sortit sa tête de la baratte et tout en grimaçant méchamment remarqua :

- C'est vraiment une belle journée pour déménager, n'est-ce pas patron ! ("Wir gittan a fine day tae flit on, guidman!") 

 
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