Contes et histoires de Sorciers et de Sorcières d'Irlande

 

Le grand Sac en Cuir de la vieille Sorcière

            Il y avait autrefois, il y a bien, bien longtemps, une femme restée veuve avec ses trois filles. A la mort de son mari, cette femme pensa qu'elle et ses filles ne manqueraient jamais de rien, car son défunt époux leur avait laissé un grand sac en cuir rempli à ras bord d'or et d'argent. Il était mort depuis peu quand une vieille sorcière vînt mendier chez elles, s'empara du grand sac de cuir rempli à ras bord d'or et d'argent et quitta le pays pour partir on ne sait où. La veuve était donc devenue pauvre et elle devait trimer durement pour élever ses filles. Quand elles furent devenues grandes, l'aînée dit un jour :

- Mère, je suis une jeune femme maintenant et j'ai honte de vivre à vos crochets, ce qui n'est bon ni pour vous, ni pour moi. Faites-moi cuire un pain (bannock) dans le four et coupez-moi un callop pour que je parte chercher fortune.

            La mère fit cuire dans son four un bannock et lui demanda si elle se contenterait d'en prendre la moitié avec sa bénédiction ou bien si elle le voulait tout entier sans sa bénédiction. La fille choisit de prendre le bannock entier et dit que si elle n'était pas revenue au bout d'une année et un jour, c'est qu'elle avait fait fortune.

            Elle partit. Elle voyagea loin et longtemps, bien plus loin que je ne pourrais vous dire et deux fois plus loin que vous ne pourriez me dire. Elle arriva dans un pays étrange. Elle se présenta devant une petite maison dans laquelle vivait une vieille sorcière. La sorcière lui demanda où elle allait. Elle dit qu'elle allait chercher fortune.

- Aimeriez-vous rester ici avec moi ? lui dit la sorcière. J'aurais besoin d'une servante.

- Que devrais-je faire ? demanda-t-elle.

- Vous devrez me laver, m'habiller et nettoyer le foyer ; mais ne regardez jamais dans la cheminée au péril de votre vie ! lui dit la sorcière.

- D'accord, dit-elle acceptant ainsi le marché.

            Le lendemain, quand la sorcière se leva, elle la lava et l'habilla, et quand la sorcière fut sortie, elle nettoya le foyer. Elle pensa aussi qu'elle ne ferait pas de mal en jetant un coup d'œil dans la cheminée. Et qu'y vit-elle ? Le long sac en cuir rempli d'or et d'argent de sa mère. Elle le prit immédiatement, le mit sur son dos et s'enfuit de toutes ses jambes loin de cette maison.

            Elle n'était pas allée bien loin quand elle aperçut un cheval dans un pré qui se frottait. Il lui dit :

- Etrillez-moi ! Etrillez-moi ! Je n'ai pas été étrillé depuis sept ans.

            Elle lui donna un coup de bâton et poursuivit son chemin. Elle n'était pas allée beaucoup plus loin quand elle aperçut un mouton qui se plaignait :

- O, tondez-moi ! Tondez-moi ! Je n'ai pas été tondu depuis sept ans.

            Elle frappa le mouton en l'insultant et poursuivit son chemin. Elle n'était pas allée beaucoup plus loin quand elle aperçut une chèvre attachée à un piquet. La chèvre lui dit :

- O, changez-moi d'attache ! Changez-moi d'attache ! Mon attache n'a pas été changée depuis sept ans.

            Elle lui jeta une pierre et poursuivit son chemin. Elle arriva devant un four à chaux. Il lui dit :

- O, nettoyez-moi ! Nettoyez-moi ! Je n'ai pas été nettoyé depuis sept ans.

            Elle lui fit une grimace et poursuivit son chemin. Un peu plus loin, elle aperçut une vache qui lui dit :

- O, trayez-moi ! Trayez-moi ! On ne m'a pas tiré de lait depuis sept ans.

            Elle frappa la vache et poursuivit son chemin. Elle arriva à un moulin. Le moulin lui dit :

- O, faites-moi tourner ! Faites-moi tourner ! Personne ne m'a fait tourner depuis sept ans.

            Elle ne fit pas certes pas mais comme la nuit tombait, elle en poussa la porte, entra et s'allongea en glissant le sac sous sa tête.

            Quand la sorcière revînt à sa hutte et qu'elle trouva l'oiseau envolé, elle se précipita vers la cheminée et s'aperçut immédiatement que la jeune fille était partie avec le sac. Elle entra dans une violente colère et se lança à sa poursuite aussi rapidement qu'elle le pouvait.

Elle n'était pas bien loin quand elle rencontra le cheval. Elle lui dit :

- Oh, le cheval, mon cheval, avez-vous vu ma servante avec mon tig, avec mon tag, avec mon grand sac en cuir, et tout l'or et l'argent que j'ai gagné quand j'étais servante ?

- Ouais, dit le cheval, elle est passée par ici, il n'y a pas bien longtemps.

            Elle reprit sa course qui ne fut pas longue avant qu'elle ne rencontre les moutons. Elle leur dit :

- Moutons, mes moutons, avez-vous vu ma servante avec mon tig, avec mon tag, avec mon grand sac en cuir, et tout l'or et l'argent que j'ai gagné quand j'étais servante ?

- Ouais, dirent les moutons, elle est passée par ici, il n'y a pas bien longtemps.

            Elle continua ainsi et ne mit pas longtemps avant de rencontrer la chèvre :

- Chèvre, ma chèvre, avez-vous vu ma servante avec mon tig, avec mon tag, avec mon grand sac en cuir, et tout l'or et l'argent que j'ai gagné quand j'étais servante?

- Ouais, a dit la chèvre, elle est passée par ici, il n'y a pas bien longtemps.

            Elle continua ainsi et ne mit pas longtemps avant de rencontrer le four à chaux. Elle lui dit :

- Four à chaux, mon four à chaux, avez-vous vu ma servante avec mon tig, avec mon tag, avec mon grand sac en cuir, et tout l'or et l'argent que j'ai gagné quand j'étais servante ?

- Ouais, a dit le four à chaux, elle est passée par ici, il n'y a pas bien longtemps.

            Elle continua ainsi et ne mit pas longtemps avant de rencontrer la vache. Elle lui dit :

- Vache, ma vache, avez-vous vu ma servante avec mon tig, avec mon tag, avec mon grand sac en cuir, et tout l'or et l'argent que j'ai gagné quand j'étais servante ?

- Ouais, a dit la vache, elle est passée par ici, il n'y a pas bien longtemps.

            Elle continua ainsi et ne mit pas longtemps avant de se retrouver devant le moulin :

- Moulin, mon moulin, avez-vous vu ma servante avec mon tig, avec mon tag, avec mon grand sac en cuir, et tout l'or et l'argent que j'ai gagné quand j'étais servante?

            Et le moulin lui dit :

- Oui, elle dort derrière la porte.

            Elle entra, frappa la fille avec une baguette blanche et la transforma en pierre. Elle récupéra alors le sac d'or et d'argent et le ramena chez elle.

            Une année et un jour s'étaient écoulés depuis le départ de l'aînée et comme celle-ci n'était pas revenue, la deuxième fille dit à sa mère :

- Ma sœur a dû faire fortune, et j'ai honte de vivre à vos crochets, ce qui n'est bon ni pour vous, ni pour moi. Faites-moi cuire un bannock dans le four et coupez-moi un callop pour que je parte chercher fortune.

            La mère mit un bannock à cuire dans son four et lui demanda si elle saurait se contenter d'une moitié avec sa bénédiction ou si elle le voulait tout entier sans sa bénédiction. La fille prit le bannock entier et dit que si elle n'était pas revenue au bout d'une année et un jour, c'est qu'elle avait fait fortune. Puis elle partit.

            Elle voyagea loin et longtemps, bien plus loin que je ne pourrais vous le dire et deux fois plus loin que vous ne pourriez me le dire. Elle arriva au pays étrange. Elle se présenta devant une petite maison dans laquelle vivait la vieille sorcière. Celle-ci lui proposa alors le même marché qu’à sa sœur. Elle accepta bien sûr et lorsqu’elle découvrit le sac, comme son aînée s’enfuit en l’emportant.

            Elle rencontra le cheval, le mouton, la chèvre, le four à chaux, la vache et le moulin. Tout comme sa sœur, elle refusa de les aider et partit s’endormir derrière le moulin.

            Quand la sorcière revînt à sa hutte, elle comprit ce qu’il s’était passé et se lança à la poursuite de cette seconde sœur aussi rapidement qu'elle le pouvait.

            Elle interrogea le cheval, le mouton, la chèvre, le four à chaux, la vache et le moulin. Ce dernier lui répondit :

- Oui, elle dort derrière la porte.

            Elle entra et lui infligea le même sort qu’à sa sœur. Comme la seconde fille était partie depuis un an et un jour et n'était pas revenue, la plus jeune sœur dit à sa mère :

- Mes deux sœurs doivent être bien installées maintenant et ont dû faire grande fortune puisqu'elles ne sont pas revenues ! C'est une honte pour moi que de rester assise ici à ne rien faire sauf de vous aider, mère. Faites-moi cuire un bannock dans le four et coupez-moi un callop pour que je parte chercher fortune.

            Sa mère le lui fit et lui demanda si elle voulait la moitié du bannock avec sa bénédiction ou le bannock entier sans bénédiction. Elle lui répondit :

- Je prendrai le demi-bannock avec votre bénédiction, mère.

            Sa mère lui donna le demi-bannock avec sa bénédiction et elle partit. Elle voyagea loin, bien plus loin que je ne pourrais vous le dire et deux fois plus loin que vous ne pourriez me le dire. Elle arriva au pays étrange. Elle alla jusqu'à une petite maison dans laquelle elle trouva une vieille sorcière qui vivait là. La sorcière lui demanda où elle allait. Elle dit qu'elle cherchait fortune. Et la sorcière de lui proposer le même marché.

- D'accord, dit-elle acceptant ainsi le marché.

            Le lendemain, quand la sorcière se leva, elle la lava et l'habilla, et quand la sorcière fut sortie, elle nettoya le foyer. Elle pensa aussi qu'elle ne ferait pas de mal en jetant un coup d'œil dans la cheminée. Et qu'y vit-elle ? Le long sac en cuir rempli d'or et d'argent de sa mère. Elle le prit immédiatement, le mit sur son dos et s'enfuit à toute allure loin de cette maison. Quand elle rencontra le cheval, celui-ci lui dit :

- Etrillez-moi ! Etrillez-moi ! Je n'ai pas été étrillé depuis sept ans.

- O, pauvre cheval, pauvre cheval, dit-elle, bien sûr que je vais le faire !

            Elle posa son sac et l'étrilla. Elle continua, pas très longtemps, et rencontra le mouton qui lui dit :

- O, tondez-moi ! Tondez-moi ! Je n'ai pas été tondu depuis sept ans.

- O, pauvre mouton, pauvre mouton, dit-elle, bien sûr que je vais le faire !

            Elle posa son sac et tondit le mouton. Elle continua jusqu'à ce qu'elle rencontre la chèvre qui lui dit:

- O, changez-moi d'attache ! Changez-moi d'attache ! Mon attache n'a pas été changée depuis sept ans.

- O, pauvre chèvre, pauvre chèvre, dit-elle, bien sûr que je vais le faire !

            Elle posa son sac et changea la chèvre de place. Elle continua jusqu'à ce qu'elle arrive au four à chaux qui lui dit :

- O, nettoyez-moi ! Nettoyez-moi ! Je n'ai pas été nettoyé depuis sept ans.

- O, pauvre four à chaux, pauvre four à chaux, dit-elle, bien sûr que je vais le faire !

            Elle posa son sac et nettoya le four à chaux. Elle continua et rencontra la vache. La vache lui dit :

- O, trayez-moi ! Trayez-moi ! Je n'ai pas été trait depuis sept ans.

- O, pauvre vache, pauvre vache, dit-elle, bien sûr que je vais le faire !

            Elle posa son sac et tira le lait de la vache. Enfin elle arriva au moulin. Le moulin lui dit :

- O, faites-moi tourner ! Faites-moi tourner ! Personne ne m'a fait tourner depuis sept ans.

- O, pauvre moulin, pauvre moulin, dit-elle, bien sûr que je vais le faire !

            Et elle fit tourner le moulin. Comme la nuit était tombée, elle entra dans le moulin et s'allongea derrière la porte pour dormir.

            Quand la sorcière rentra dans sa hutte et vit que la jeune fille était partie, elle courut à sa cheminée pour voir si elle avait emporté le sac. Elle entra dans une violente colère et se lança à sa poursuite aussi vite qu'elle le pouvait. Elle n'alla pas loin pour trouver le cheval. Elle lui dit :

- O, le cheval, mon cheval, avez-vous vu ma servante avec mon tig, avec mon tag, avec mon grand sac en cuir, et tout l'or et l'argent que j'ai gagné quand j'étais servante ?

            Le cheval lui dit :

- Pensez-vous que je n'aie rien d'autre à faire qu'à surveiller vos servantes ? Allez donc vous renseigner ailleurs !

            Elle demanda alors au mouton, à la chèvre, au four à chaux et à la vache et tous répondirent de même. Alors elle arriva au moulin.

- O moulin, mon moulin, avez-vous vu ma servante avec mon tig, avec mon tag, avec mon grand sac en cuir, et tout l'or et l'argent que j'ai gagné quand j'étais servante ?

            Le moulin lui dit :

- Viens plus donc plus près me parler à l'oreille.

            Elle s'approcha pour doucement parler au moulin. Le moulin l'accrocha avec ses ailes et la souleva. La vieille sorcière en laissa tomber la baguette blanche. Le moulin dit à la jeune fille de la ramasser et d'en frapper les deux pierres qui se trouvaient derrière sa porte. Elle le fit et aussitôt ses deux sœurs furent debout devant elle. Elle hissa le sac de cuir sur son dos, et toutes les trois se mirent en route pour rentrer chez elles. Leur mère avait pleuré tout le temps qu'elles étaient parties. Elle fut si heureuse de les retrouver riches et heureuses qu'elles ne se quittèrent jamais plus.

Contes de fées du Donegal

 

Le Fiancé de la Sorcière

            Il y avait une fois, dans le village de Sugny, au sud de la vallée de la Semois, une grande et belle fille d'une vingtaine d'années, qui n'avait jamais eu d'amoureux. Elle avait une taille avantageuse, une démarche engageante, de beaux cheveux, de jolis yeux, de belles dents, enfin tout ce qui plaît d'habitude à tous les prétendants du monde. Cependant, aucun des jeunes gens du village ne lui avait fait la moindre cour. Et chaque fois qu'un étranger, en la voyant, avait laissé entendre que c'était une belle fille, il avait reçu cette immuable réponse : « C'est une sorcière ».

            C'était en effet le bruit qui courait dans tout le village, non pas à cause d'elle, dont la conduite était irréprochable, mais à cause de sa mère. On prétendait en effet que celle-ci était devenue sorcière dans sa jeunesse parce que, se trouvant au chevet d'une vieille femme mourante qui était sorcière, elle avait commis l'imprudence de lui toucher la main. Sur le moment, la chose n'avait pas été ébruitée et elle avait pu trouver un mari sans peine. Mais à peine le mariage avait-il était consommé que celui-ci était tombé malade et avait fini par mourir de langueur. Dans ces conditions, il était normal que la fille fût devenue sorcière à son tour, car chacun sait que la « chose » se passe par le toucher. Et il était non moins certain que le téméraire qui aurait osé la fréquenter de trop près serait voué à une mort prochaine, comme l'avait été son père.

            Un jour, cependant, un jeune homme, originaire de Namur, était venu s'installer dans le village pour y travailler. Il fut frappé par la beauté et l'apparence de cette fille et, depuis lors, il ne pensait plus qu'à elle. L'un de ses camarades, auquel il avait fait confidence de cet intérêt passionné, lui révéla qu'elle était sorcière, mais il haussa les épaules.

- La sorcellerie, ça n'existe pas ! répondit-il. Ce ne sont que de vaines superstitions inventées par les prêtres pour mieux justifier leur fonction !

            Car non seulement le jeune homme de Namur était sceptique, mais il était aussi très anticlérical et n'allait jamais à l'église. Et, malgré l'avertissement de son camarade, il n'en continua pas moins à soupirer après la belle. Il commença à la fréquenter, et l'on parla même mariage. Le jeune se trouva au comble du bonheur et il attendait avec impatience le jour où ce projet serait enfin réalité. La famille du jeune homme, quoique éloignée, fut mise au courant. Ses parents étaient moins sceptiques que lui, car ils venaient de la campagne et savaient à quoi s'en tenir sur les envoûtements que pratiquent les sorciers, surtout dans une région comme celle de Sugny, qui a mauvaise réputation de ce point de vue-là. Ils voyaient donc d'un assez mauvais œil ce projet. Mais l'amoureux était très entêté dans sa résolution, et comme la fille et la mère faisaient tout leur possible pour l'attirer, les arrangements furent bientôt mis au point et la date du mariage fixée. Et, chaque soir, le jeune homme allait faire sa cour à sa fiancée, sous la surveillance de la mère, bien entendu.

            Mais les camarades du jeune homme, à force de répéter leurs avis sur la jeune fille, finirent par provoquer quelques doutes dans l'esprit du fiancé. Il se mit à se poser certaines questions, auxquelles d'ailleurs il n'avait nulle envie de répondre. Il avait en effet remarqué que, lorsqu'il s'attardait certains soirs dans la maison de sa fiancée, on le congédiait avec une précipitation suspecte en donnant pour raison qu'il était près de minuit. Or, on lui avait bien dit que c'était à minuit que se réunissaient les sorcières pour assister au sabbat. Et il avait beau ne pas croire à ces choses-là, il décida d'en avoir le cœur net. Il arriva donc un soir, comme d'habitude, chez sa fiancée, mais il prétendit être très fatigué. Au cours de la conversation, il s'arrangea pour avoir les apparences de celui qui va s'endormir. Puis il fit vraiment semblant d'être plongé dans un profond sommeil. C'était le soir du vendredi. Or, on sait que c'est le jour de la semaine où aucune sorcière ne peut se dispenser d'aller au sabbat. Aussi, dès que la soirée fut un peu trop avancée, la mère et la fille essayèrent de réveiller le jeune homme, mais elles comprirent vite que ce n'était pas possible. Il ronflait bruyamment et avec une grande régularité. Mais cela ne l'empêchait pas de regarder ce qui se passait entre ses paupières à peine closes, et d'écouter tout ce qui se disait. Il constata que plus l'heure de minuit approchait, plus les deux femmes manifestaient de la nervosité et même de l'inquiétude.

            Elles tentèrent un dernier effort afin de le réveiller, puis elles discutèrent à voix basse. Enfin, elles semblèrent prendre une décision : elles éteignirent la lumière, et seuls quelques tisons qui brûlaient encore dans l'âtre permirent au jeune homme de voir ce qu'elles faisaient. Il en fut si stupéfait qu'il faillit bien se lever et pousser un cri.

            En effet, il les vit sortir un pot de l'une des armoires. Elles le placèrent sur la table, puis elles se dépouillèrent l'une et l'autre de leurs vêtements et furent rapidement nues. Elles prirent alors chacune un peu de la pommade qui était dans le pot et s'en enduisirent tout le corps bien soigneusement, de façon à ne laisser aucune partie qui ne fût recouverte. Elles commencèrent par se frotter les pieds, puis les jambes, les cuisses. Le ventre, la poitrine et le dos, sans oublier le cou et la tête. Et, tout en se livrant à cette étrange opération, elles répétaient comme une incantation cette simple phrase : « Sur la feuille ! »

            Elles venaient de terminer de s'enduire tout le corps, quand, à la grande frayeur du jeune homme, elles se transformèrent l'une et l'autre en chouettes. Aussitôt, en poussant un long hululement, elles s'engouffrèrent dans la cheminée et disparurent. Dès qu'il se retrouva seul, le jeune homme se leva et ralluma la lampe. Il examina soigneusement les moindres recoins de la pièce, les moindres meubles, et s'assura qu'il n'avait pas été le jouet d'une hallucination. Son tempérament le poussait à ne pas croire â ce qu'il avait vu, mais il dut se rendre à l'évidence : les vêtements des deux femmes étaient là, sur une chaise, encore tièdes de la chaleur de leurs corps, et sur la table, il y avait le pot, qui était resté ouvert. Il contenait une sorte de pommade noirâtre et d'une odeur fétide. Aucun doute n'était possible : sa fiancée et la mère de celle-ci s'étaient transformées en chouettes et s'étaient envolées par la cheminée. C’étaient donc deux sorcières, c'était incontestable.

            Minuit sonna à ce moment-là. Le jeune homme attendit que quelque chose se passât dans la pièce où il se trouvait. Mais rien ne se produisit. Il pensa qu’il ne risquait rien, puisque c'était l'heure où l'on disait que les sorcières étaient réunies au sabbat. Mais il eut tout à coup une étrange idée.

- Au fait ! se dit-il, si je profitais de la pommade pour aller, sous une forme de chouette, voir ce que font ma fiancée et ma future belle-mère ?

            Sans plus se poser de question, il se déshabilla avec une grande fébrilité, il plongea ses doigts dans le pot et s'enduit de pommade de la même manière qu'il avait vu faire aux deux femmes, en prononçant la phrase qu'il avait entendue. Mais, en réalité, il avait mal entendu, car au lieu de dire « sur la feuille », il dit « sous la feuille ».

            Il avait à peine terminé de s'oindre entièrement le corps en prononçant sans arrêt les paroles magiques qu'il se sentit devenir plus léger. Des plumes apparurent sur ses bras, sur ses jambes et sur son torse. Il était vraiment devenu une chouette. A son tour, après avoir battu des ailes, il s'envola par la cheminée et se retrouva dans le ciel nocturne où brillaient des myriades d'étoiles lointaines.

            Mais cette sensation de bien-être qui le saisit un instant ne dura pas. Sans pouvoir résister, il retomba près du sol, au-dessous des branches, presque à ras de terre, frôlant les grandes herbes de la prairie. Tant que ce fut des herbes, cela lui sembla, somme toute, très agréable, mais quand il dut pénétrer dans les taillis, il fut aux prises avec de terribles difficultés. En effet, s'il volait avec aisance sur la terre nue, caressé par les herbes et les fleurs, il en allait tout autrement quand il devait traverser des buissons. Là, les épines le blessaient atrocement, marquant profondément sa chair qui, pour être recouverte de plumes, n'en était pas moins sujette à la douleur. Quant aux branches des arbres, et même des simples arbustes, elles le cognaient terriblement au passage, et il fut bientôt couvert d'écorchures et de contusions. Il crut qu'il allait tomber dans quelque abîme dissimulé sous lui et croyait sa dernière heure venue. Mais tout à coup, il entendit le coq chanter. Il s'effondra lourdement sur la terre humide et retrouva immédiatement sa forme humaine.

            Il était étendu en plein champ, moulu, déchiré, saignant de mille plaies, tout nu et dans la plus misérable situation du monde. Il se releva comme il put et, en boitant, en se traînant péniblement, il regagna sa maison avant que quiconque put le voir. Heureusement il n'y avait encore personne dans les rues du village, et c'est avec un immense soulagement qu'il se précipita chez lui.

            Une fois rentré, il n'eut que la force de se traîner sur son lit, en proie à une violente fièvre. Il fut malade pendant plusieurs jours, et ceux qui vinrent le soigner l'entendirent souvent se plaindre et murmurer des paroles incohérentes. Mais dès qu'il fut guéri, il quitta son travail sans donner aucune explication et retourna chez ses parents à Namur, n'ayant même pas osé réclamer à son ex-fiancée et à sa mère les vêtements qu'il avait laissés dans leur maison.

            Quant à la fiancée, elle ne se maria jamais et resta jeune fille. Mais â la mort de sa mère, elle s'en alla dans un autre pays, et, depuis, plus personne n'en entendit jamais parler.

 

La Vieille de Gleann-na-Mbiorach et le Taureau noir

            Dans l’ancien temps, il y avait une vieille qui demeurait à Gleann-na-mBiorach, dans le comté de Ciarraidh (Kerry). Elle n’avait ni maison, ni logement, mais un trou qui était au pied d'un grand rocher sur un côté de la vallée. Elle était dans cet endroit-là depuis le temps de l’homme le plus vieux du voisinage, et elle n’avait pas mangé une miette tout le long de ce temps-là. Elle n’avait aucun moyen d’existence, et on ne la vit jamais à une perche d’ouverture du trou et les gens ne lui virent jamais apporter à boire et à manger, mais tous les gens de l’endroit avaient idée qu’elle était une vieille sorcière. Et personne au monde, vieux ou jeune, pour or ni pour argent, n’aurait traversé Gleann-na-mBiorach à la nuit noire. Il n’y avait point de nuit dans l’année où les gens n’entendissent de grands aboiements dans la vallée, comme s’il y avait eu là des centaines de chiens à se battre. Un jour, avant le lever du soleil, un vieillard qui s’appelait Murrchadh Ruadh 0 Conchubhair traversa Gleann-na-mBiorach avec une gerbe d’avoine pour la donner à un taureau noir qu’il avait à paître dans la vallée. Comme il regardait l’ouverture du trou de la vieille, tout en traversant, il vit un héron et une grande et longue anguille dans son bec ; il laissa tomber l’anguille à l’ouverture du trou et peu après sortit un chien blanc qui fit rentrer l’anguille avec lui. Murrchadh Ruadh remarqua que le chien blanc avait huit pattes et il fut pris d’un grand étonnement et d’une grande crainte.

- Sur mon âme, dit-il, l’idée des gens est juste, c’est une vieille sorcière qui est dans ce trou là-bas.

            Le taureau noir écoutait Murrchadh Ruadh dire ces mots, il dressa les oreilles, fit entendre un petit beuglement, et dit :

- Murrchadh Ruadh, n’aie ni étonnement ni crainte, mais écoute mes paroles, car elles sont véridiques. La vieille aux cheveux gris est dans ce trou depuis le temps des Fir-bolg et c’est elle qui a envoyé l’extermination sur les vaches du pays ; il est possible que tu n’aies pas entendu parler de l’extermination qu’a faite la même peste. Cette peste-là n’a pas laissé un taureau, une vache ou une génisse dans le pays, sauf moi et la génisse qui était dans cette vallée et c’est de nous que sont venues la plupart des vaches du pays. Il n’y a qu’un seul moyen de détruire la vieille et son fils, le chien aux huit pattes. Prends une quantité de ma fiente, tu feras un grand feu et, quand elle sera sèche fais-en un tas à l’entrée du trou de la vieille et mets-y le feu. Cela la fera sortir et avec elle son fils, le chien aux huit pattes. Le héron est la mère de la vieille. Ecarte-le, ou il ne te laissera pas un œil dans la tête. Prends un fléau avec toi, ne frappe pas la vieille, mais attaque le chien et le héron s’ils t’approchent, et moi je combattrai la vieille.

- Je te gage que je ferai comme tu m’as dit, dit Murrchadh Ruadh, mais silence ! Raconterai-je aux garçons que tu m’as parlé ? dit celui-ci.

- En vérité, cela m’est égal, dit le taureau noir ; car quand j’aurai tué la vieille aux cheveux gris, son fils et sa mère, ma vie terrestre sera a son terme, mais il vaut mieux n’en point parler.

            Murrchadh Ruadh était bien mal à l’aise en s’en allant chez lui. Au matin, le lendemain, il appela sa femme et lui dit d’aller emprunter un fléau pour lui.

- Qu’as-tu a faire d’un fléau ? dit la femme, tu n’as ni avoine ni froment à battre.

- Peu t’importe ce que j’en ferai, mais va me le chercher.

            Murrchadh mangea alors un morceau, puis il partit pour Gleann-na-mBiorach ; il rassembla beaucoup de fiente du taureau noir, et la mit sur une grande pierre pour la faire sécher. Puis il retourna chez lui et demanda à sa femme si elle avait trouvé le fléau.

- Je l’ai trouvé, dit-elle, il est dans le coin, mais je dois le rendre demain si je suis en vie.

- Entendu, dit celui-ci, a moins qu’il ne soit brisé.

            Le lendemain, il alla à Gleann-na-mBiorach et il fit un tas de fiente sèche à l’entrée du trou de la vieille, et il y mit le feu ; au bout de peu de temps, elle s’enflamma et la fumée allait dans le trou. Murrchadh empoigna son fléau et s’écarta de l’ouverture du trou, dans la vallée ; il ne tarda pas à entendre aboyer et tousser dans le trou. Peu après sortit la vieille et le chien blanc. Le taureau noir savait qu’ils venaient. Il vint à pleine course et attaqua le chien aux huit pattes. La vieille frappa dans ses mains et cria :

- Saisis-le, mon toutou, saisis-le ou tu seras supprimé et moi avec toi ; ce taureau qui est devant toi est Domblas Môr, un ennemi fort que j’ai persécuté depuis le temps de la peste des vaches.

- Oui, vieille horrible, tu as tué des milliers de vaches et tu as laissé des centaines et des milliers de personnes dans le besoin, sans beurre ni viande, dit le taureau noir.

            Le chien sauta alors et il pensait saisir les naseaux du taureau ; mais le taureau baissa ses deux cornes, le lança en l’air, comme tu lancerais un caillou, et, comme il descendait, Murrchadh tira son fléau et lui en donna un coup entre les deux yeux qui lui fendit le crâne. Mais le chien aux huit pattes n’était pas mort. Il attaqua le taureau pour la seconde fois, et il pensait le mener jusqu’au bord du trou, mais le taureau était trop rusé pour lui ; il le lança encore en l’air, plus haut que la première fois, et comme il descendait, Murrchadh s’apprêtait à lui donner un autre coup, mais comme il lançait le coup, le héron arriva et pensait lui donner du bec dans l’œil, mais ce ne fut pas dans l’œil qu’il le frappa, ce fut au front, et il le renversa sens dessus dessous. La vieille accourut, le saisit, et le secoua et l’étouffa en sorte qu’elle crut qu’il rendrait l’âme. Elle l’aurait tué si le taureau noir n’était venu, et n’avait donné à la vieille un coup de pied qui l’envoya à l’autre bout de la vallée. Elle revint rapidement et elle dit au taureau noir :

- Laisse le combat entre moi et Murrchadh.

- Je suis satisfait, dit Murrchadh, mais tu as eu l’avantage sur moi, lorsque j’étais à terre par suite du coup de bec de ta sorcière de mère.

            Là-dessus il tira son fléau et la frappa sur le front, en sorte qu’elle jeta un cri qui fut entendu à sept miles de la vallée. Le chien aux huit pattes était étendu comme s’il était mort, mais quand il entendit le cri de la vieille, il se leva, fit un saut, saisit Murrchadh à la gorge et allait l’étouffer quand le taureau noir vint la bouche ouverte ; il saisit le chien et fit une bouillie de tous les os de son corps.

- Je vous donne la victoire et mes sept mille malédictions avec, dit la vieille, et elle tomba morte par-dessus le chien aux huit pattes.

            Le héron vint en poussant des cris perçants, et il cherchait à frapper Murrchadh, mais celui-ci était sur ses gardes, il lui brisa le cou d’un coup du fléau, et le héron tomba mort sur le tas formé par les deux autres.

- Sur ma parole, tu es un bon champion, dit le taureau, suis-moi et je te montrerai un trésor d’or et d’argent.

            Murrchadh le suivit dans le trou de la vieille et des choses comme il en vit, aucun œil n’en avait vu jamais avant lui. Il y avait une grande table en or jaune au milieu de la chambre et, dessus, un tas de pièces d’or et d’argent.

- Maintenant, dit le taureau noir, emporte avec toi d’or et d’argent tout ce dont tu auras besoin pendant ta vie et si l’on te fait des questions à ce sujet, dis que tu m’as vendu cher, car personne ne me verra à partir d’aujourd’hui.

- En vérité, cela me fait de la peine, tu étais un bon ami, mais puisque je ne puis rien à ce qui est arrivé, je te donne mille bénédictions, dit Murrchadh.

- Il y a une bourse de cuir sous la table, remplis-la vite et va t’en, dit le taureau noir.

            Murrchadh fit ainsi et quand il fut sorti, il tomba à l’ouverture du trou une masse de terre qui le boucha entièrement. Il était tard quand Murrchadh revint chez lui. La verge du fléau était brisée.

- Où as-tu été, ou comment as-tu brisé le fléau de Pâidin, le fils de Seumas ? dit la femme.

- J’ai brisé la verge en frappant mon méchant taureau; un seigneur de Connaught est venu et je lui ai vendu mon taureau ; je suis trop vieux et trop faible pour le corriger.

- Combien l’as-tu vendu ? dit-elle.

            Il tira la grande bourse et dit :

- Vois, cette bourse est pleine d’or et d’argent. C’est le prix le plus élevé qu’on ait jamais trouvé d’un taureau.

- Tu es l’amour de cœur, dit-elle, nous sommes riches pour toujours.

            Murrchadh et sa femme menèrent une vie heureuse à la suite de cela, mais quand il sut que sa mort était proche, il envoya chercher un ami et lui raconta l’histoire depuis le commencement jusqu’à la fin ; l’histoire alla de bouche en bouche en sorte que ma grand-mère en eut connaissance et c’est d’elle que je l’ai eue.

Contes du Kerry

 
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