Contes et histoires des Sorciers et Sorcières de l'Ile de Man

 

La Légende de Tehi Tegi

            Il y a de cela bien longtemps, vivait sur l'île de Man, Tehi Tegi. C'était une sorcière qui avait pris les traits d'une jeune femme bonne, intelligente et très belle, d'une beauté comme il n'en existait pas dans le monde des mortels. Les oiseaux se taisaient pour la regarder et écouter sa douce voix et les animaux venaient à elle charmés par sa beauté. Quant aux hommes, ces pauvres créatures, ils affluaient de partout pour la courtiser. Quand ils avaient vu son visage, ils ne voulaient plus s'en aller. Ils en oubliaient tout ce qu'ils laissaient, leur travail et leur famille, leur maison et leur village. Toute l'activité de l'île se trouva paralysée parce qu'ils avaient choisi de suivre cette jeune sorcière là où elle avait décidé de les emmener. Leurs granges étaient vides puisqu'ils ne labouraient plus, ni ne semaient ; leurs maisons tombaient en ruine puisqu'ils ne les réparaient plus. Ils ne fauchaient plus l'herbe et ne ramassaient plus de fagots pour leur cheminée. Leurs champs étaient couverts de pierres, le bétail mourait dans les pâturages, leurs jardins étaient envahis par les mauvaises herbes. Un calme étrange régnait dans l'île toute entière car on n'entendait plus nulle part de voix d'enfants.

            La sorcière s'amusait de ces ravages produits par sa beauté : elle gardait les hommes autour d'elle en leur faisant croire que chacun avait sa chance. Si l'un d'entre eux lui faisait une demande en mariage, elle répondait –

- Peut-être ! Je vais y réfléchir !

            Elle disait à tous la même chose. Et tous attendaient une décision. Quand elle eut ainsi réduit tous les hommes de l'île en esclavage, elle leur dit :

- Sellez mon cheval ! Je vais faire une promenade pour me changer les esprits.

            Ils lui amenèrent son cheval blanc comme le lait, avec des sabots d'or, avec des bijoux et de l'or sur ses brides, avec une selle couverte d'un tissu bleu comme l'azur et brodée de perles. Tehi Tegi monta en selle. Ses cheveux d'or ondulaient en vagues jusqu'au bas de sa blanche robe éblouissante.

- Je pars pour la journée. Venez avec moi si vous voulez.

            Elle chevaucha par les chemins herbus et ombragés où poussaient des campanules et des primevères aussi hautes que les herbes entre des haies jaunes d'ajoncs. Elle traversa des champs, couverts de pierres, qui avaient été par le passé des bonnes terres à blé ; elle vit les petites maisons isolées dont le toit s'était effondré sur le foyer et les villages dont les maisons tombaient en ruine, envahis par les orties et le chiendent. Sa promenade la conduisit vers le haut des collines lumineuses dans la lumière du soleil de mai ; elle y vit par des échancrures dans les bosquets de fougères et de bruyère, les petites cascades qui plongeaient dans la mer bleue.

            Ils arrivèrent sur la rive d'un fleuve rapide et transparent. Elle jeta un sort qui donnait à ce fleuve une apparence de peu profondeur ; il leur apparaissait calme et clair comme le verre ; les petites pierres qui en couvraient le fond étaient à peine couvertes d'un mince filet d'eau. Elle commença à le traverser et tous la suivirent ; quand elle fut au milieu, elle leva le charme. Les eaux engloutirent les six cents malheureux amoureux qui l'avaient suivie. Elle se transforma alors en chauve-souris et s'envola haut dans le ciel où elle disparut. Son cheval blanc se transforma en hippocampe. Il plongea sous les eaux et partit en direction de la mer.

            Depuis ce temps, les hommes de l'île ne vont plus jamais nulle part sans leurs femmes et les femmes suivent leurs maris partout où ils doivent se rendre afin qu'une telle mésaventure ne se reproduise plus. Si d'aventure, on voit une femme qui va seule, tout le monde s'écrie : "Tehi Tegi ! Tehi Tegi !"

 

La Guérisseuse de Slieu Whallian

            C'était la fin de juillet. La flottille des harenguiers de Peel, les voiles à mi-mât, était prête à appareiller. Les hommes avaient semé leur orge, planté leurs pommes de terre, remis leurs bateaux à flot et arrimés leurs filets ; ils étaient prêts à la moisson en mer.

            C'était une belle journée : le ciel était clair et le vent du nord soufflait agréablement. Mais, comme on dit : "Si la coutume ne respecte pas la coutume, la coutume en pâtira." La guérisseuse - était-elle sorcière ou prophétesse ? - qui avait appelé les vents favorables, se tenait sur le port aux côtés des femmes et des enfants pour observer les bateaux quand ils s'éloigneraient. On lui apporta un baquet plein d'une eau bénite tirée du puits saint. Puis on lui demanda de regarder l'eau du baquet et de se prononcer sur les chances de la flottille de harenguiers. Elle se pencha sur l'eau et regarda. Son visage devînt pâle, décomposé par l'effroi. Elle murmura :

- Malheur ! Malheur ! Souhaitez-vous vraiment savoir ce que je vois ?

- Nous t'écoutons, lui dirent-ils.

- Je vois les vagues sauvages et écumantes qui fouettent la Grande Tête de Bradda. Je vois la montée subite de la mer autour de la roche du Poulet et la lèvre du Briseur devient rouge. Je vois des filets, des longerons de navires et des cadavres projetés dans les airs, dans le bruit et la fureur. Et ceux de la flottille ne monteront jamais sous les étoiles.

            Il y eut un silence de mort. Les hommes se rapprochèrent les uns des autres en murmurant. Gorty, l'amiral de la flottille de pêche, avança d'un pas, lui arracha le baquet des mains et le jeta à la mer en grognant :

- Aussi sûr que je suis vivant, aussi sûr que je suis vivant, femme, je serais bien capable de vous soulever de la même façon et de vous faire connaître le même sort. Si je ne me retenais pas, vous et toutes vos semblables, vous seriez jetées à la mer. Hé les gars ! Sommes-nous du genre à nous laisser influencer par de telles balivernes ? Allons, partons ! Et qu'avec l'aide de Dieu, notre pêche soit bonne !

- Ouais, pas de hareng, pas de mariage. Allons-y ! renchérit le jeune Cashen.

            Ils levèrent les voiles, sortirent du port et s'éloignèrent laissant les terres derrière eux. En vue du Veau, ils mirent cap au sud pour contourner l'Epaule. Une légère brise les mena bientôt sur l'emplacement de pêche. Tous les hommes guettaient les signes de la présence des bancs de harengs, les fous de Bassan, les poissons jouant à la surface de l'eau huileuse.

            Quand le soleil fut couché et que la nuit commença à s'assombrir au point de ne plus voir le fanion sur la proue, le capitaine de chaque embarcation tendit son bras par-dessus le bastingage. Quand il cessa de voir l'ongle de son pouce, il commanda aux hommes de remonter les filets. Mais ce que la sorcière avait prédit devînt bientôt la réalité. La mer changea de visage. Un vent d'ouest se leva soudain pour souffler en rafales. Il enfla la mer en grosses vagues écumantes. Les bateaux dérivaient, traînant leurs ancres derrière eux. Les hommes se mirent à naviguer contre le vent, se battant contre les éléments pour essayer de regagner les rivages. La foudre était leur seul éclairage. L'obscurité était telle qu'ils ne pouvaient pas même distinguer la silhouette des collines. Couvrant le tumulte de la mer, ils pouvaient entendre les lames marteler la côte rocheuse. Les vagues se déployaient hautes comme des montagnes, se brisaient au-dessus des bateaux et les submergeaient de la proue à la poupe. Elles les poussèrent sur les écueils du Veau où ils s'écrasèrent. Deux hommes seulement en réchappèrent.

            Un bateau, cependant, sur lequel se trouvaient sept pêcheurs, avait réussi à rentrer au port avant l'orage. C'était un bateau de Dalby qui appartenait à sept jeunes gens tous célibataires. Ils avaient toujours respecté Dooinney Marrey, l'Homme de la Mer, lui avaient toujours jeté un plat de harengs, en retour de quoi, ils avaient toujours fait bonne pêche. Cette nuit-là, après que la flotte ait sorti ses filets - et à ce moment-là, la mer étant encore calme et peu agitée -, les sept garçons avaient entendu la voix de l'Homme de la Mer grondant pour leur dire :

- Si la mer est calme et plate maintenant, il y aura bientôt de l'orage !

            Quand leur capitaine l'avait entendu, il avait dit :

- Accrochez les harengs par les ouïes !

            Son équipage et lui avaient immédiatement remonté les filets et regagné le port.

            Par la suite, il fut établi qu'aucun équipage ne se composerait plus uniquement de célibataires, mais qu'il y faudrait au moins un homme marié. A partir de ce jour, cette mer du sud prit le nom de Mer du Sang.

            Quant à la sorcière, les habitants de Peel prétendirent que c'était elle qui était à l'origine de la tempête. Ils s'en saisirent et l'emmenèrent au sommet de Slieu Whallian. Là, ils l'enfermèrent dans un baril garni de clous et lui firent dévaler la pente jusque dans les marais. Pendant de très longues années, là où le baril avait roulé, il n'y eut qu'un espace nu sur lequel plus rien ne poussait, ni herbe, ni bois, ni ajoncs. On appelait cet endroit la Descente de la Sorcière et on prétendait qu'on y entendait des cris perçants, chaque année le jour où elle avait été mise à mort.

 

Le Palais du Magicien

            Il y a plusieurs centaines années, au sommet d'une haute montagne plongeant dans la mer, se trouvait un splendide palais. C'était un palais de rêve, construit avec les meilleurs marbres, de toutes les couleurs et possédant d'immenses portes laquées d'or.

            Là vivait un puissant magicien. C'est lui qui l'avait fait construire pour son usage personnel. La haine qu'il ressentait pour les gens était aussi forte que sa puissance était grande. Il ne tolérait personne à l'exception de ses domestiques qui étaient eux-mêmes des esprits mauvais. Si quelqu'un se présentait à la porte pour demander du travail ou pour mendier, on ne le revoyait jamais. Ses amis pouvaient le rechercher, ils ne le retrouvaient jamais. La rumeur se répandit bientôt sur l'île que les blocs de granit qui étaient devant le palais étaient les hommes qui n'étaient pas revenus. On commença à croire que le magicien les avait capturés et enfermés dans la pierre grise. Le magicien devînt la terreur de l'île, au point que les gens faisaient un détour de plusieurs milles pour éviter de passer sous le palais. Ceux qui habitaient dans cette partie de l'île quittèrent leurs maisons. Cet endroit fut déserté et laissé à l'abandon.

            Les choses restèrent ainsi pendant trois longues années. Un jour, cependant, un pauvre vagabond s'égara de ce côté de l'île, ignorant tout de l'existence du magicien. Sa route le conduisit à un village au sommet de la montagne, à proximité de l'endroit où vivait le magicien. En s'en rapprochant, il fut surpris de le trouver si silencieux et si désolé. Il s'était attendu à ce qu'on lui propose l'hospitalité habituelle et un bon repas et au lieu de cela, il ne trouvait que des maisons en ruines vidées de leurs habitants. Il ne restait rien de la paille et du foin qui font pourtant un lit si confortable dans les granges. Les mauvaises herbes avaient tout envahi. La nuit tomba mais lui continuait de marcher ne trouvant pas d'abri pour y dormir. Il pensait :

- C'est une nuit bien sombre, mais il vaut mieux continuer que de faire demi-tour ; je ne redoute pas grand-chose qu'il fasse nuit ou non.

            Il marchait donc sur la vieille route de la montagne en chantant 'Colcheragh Raby' pour se tenir compagnie. A un moment, il aperçut une lumière dans le lointain. Il se dirigea vers elle et arriva à un grand palais dont toutes les fenêtres étaient allumées. Il s'arrêta brusquement de chanter.

- Au nom du ciel, qu'est-ce que c'est que cet endroit ? C'est une bien curieuse maison se dit-il. Je crois bien que je n'en ai jamais vu de pareille et je n'ai pas la moindre idée de l'endroit où je suis !

            Il eut du mal à atteindre la porte car il y avait un grand nombre de blocs de pierre ressemblant à des hommes pétrifiés qui en bouchaient l'accès.

            Comme il avait trébuché sur l'un d'eux, il se dit :

- On jurerait que c'est l'œuvre du petit Neddy Hom, l'envoyé des nains parmi les hommes, mais ce n'est que de la pierre.

            Il réussit à atteindre la grande porte. Elle était verrouillée. En regardant par l'une des fenêtres, il vit une table sur laquelle toutes sortes de mets étaient servis, mais la salle était déserte. Il était très fatigué et il avait faim, mais il avait peur de frapper à la porte.

- Ce palais est bien trop grand ! Un pauvre homme comme moi ne peut pas se sentir à l'aise dans un endroit pareil !

            Il s'assit sur l'un des sièges de marbre qui était devant l'entrée.

- Je vais m'allonger ici jusqu'au matin, il ne doit pas être loin de minuit.

            Dans la dernière ville qu'il avait traversée, on lui avait donné un peu de viande et un morceau de pain frais. Il avait faim, il décida de manger. Il ouvrit son balluchon, prit le pain et la viande, puis il plongea sa main dans sa poche et en sortit un bout de papier plié qui lui servait à transporter son sel. En dépliant le papier, quelques grains tombèrent sur le sol. Le sel l'avait à peine effleuré qu'une tempête épouvantable se leva, un vent violent venu du ciel se mit à tout balayer sur son passage, des éclairs zébrèrent la nuit de toute part, des coups de tonnerre effroyables firent trembler le sol et la foudre s'abattit tout autour ; la terre se souleva sous ses pieds et dans tout ce vacarme, il entendit des gémissements terribles. Il sut alors que sous ses pieds, bien qu'il ne puisse rien y voir, se trouvait une véritable armée.

            En un rien de temps, le palais éclata en cent milles morceaux et disparut dans les airs. Le pauvre homme, qui n'avait pas bougé, se retrouvait au milieu d'une immensité déserte au sommet de la montagne car dans la lumière grise de l'aube, il ne restait aucune trace du palais. Il se mit à genoux et adressa au ciel qui l'avait épargné une prière de remerciement. Il courut ensuite au village voisin et il raconta à qui voulait l'entendre, ce qu'il avait vu. Personne ne regretta la disparition du magicien.

 
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