Bestiaire médiéval L 

 

Lacovie

La Lacovie est un monstre marin géant dont le dos est recouvert de sable semblable à celui du rivage de la mer, lui donnant l'apparence d'une île ensablée.

La Lacovie est décrite dans le folklore oriental. Sa taille est immense et elle ressemble en tout point à une île. Les navigateurs fatigués la confondent si bien avec un banc de sable qu'ils y amarrent leur bateau, y plantent des pieux et y font du feu pour préparer leur repas. Sous l'effet de la chaleur, la Lacovie se réveille et plonge au fond de la mer au terme de son sommeil millénaire, entraînant les navires et leurs équipages avec elle.

La Lacovie est censée se nourrir en attirant les poissons vers elle grâce à un parfum doux et subtil. Elle les avale lorsque sa gueule est remplie. Elle peut être rapprochée de la tortue fabuleuse Aspichodélon.

La légende de cet animal a pu être inspirée par des phénomènes naturels comme le tsunami.

 

Léviathan

Monstre marin évoqué dans la Bible (3:8, 40:25), dont le nom désigne un monstre colossal. Ce monstre, dont on ignore la forme, peut être considéré comme l'évocation d'un cataclysme terrifiant capable de modifier la planète, et d'en bousculer l'ordre et la géographie sinon d'anéantir le monde. Le Léviathan est également, selon certaines versions, le nom donné à un des démons principaux de l'enfer.

Le Léviathan est représenté au Moyen Âge sous la forme d'une gueule ouverte qui avale les âmes, représentant ainsi l'entrée de l’Enfer. Le Léviathan est souvent représenté sous la forme d'un gigantesque serpent de mer, dont les ondulations sont à l'origine des vagues.

Il serait l'un des 4 monstres "présents" au banquet de l'Apocalypse.

http://world.of.davis.over-blog.com/article-les-demons-des-7-peches-capitaux-43791607.html

 

Licorne 

La Licorne, parfois nommée Unicorne, est une créature légendaire à corne unique. Connue en Occident depuis l'Antiquité grecque par des récits de voyageurs en Perse et en Inde, sous le nom de Monocéros, elle est peut-être en partie issue du chamanisme oriental à l'origine du Qilin (ou Licorne chinoise) et du récit sanskrit d'Ekasringa. La Licorne occidentale se différencie toutefois nettement de sa consœur asiatique par son apparence, son symbolisme et son histoire. Sous l'influence du premier des bestiaires, le Physiologos, les bestiaires médiévaux occidentaux et leurs miniatures la décrivent comme un animal sylvestre très féroce, symbole de pureté et de grâce, attiré par l'odeur de la virginité. Les chasseurs utiliseraient une jeune fille vierge pour la capturer. Sa forme se fixe entre le cheval et la chèvre blanche. La Licorne se voit dotée d'un corps équin, d'une barbiche de bouc, de sabots fendus et surtout d'une longue corne au milieu du front, droite, spiralée et pointue, qui constitue sa principale caractéristique.

Elle devient l'animal imaginaire le plus important du Moyen Âge à la Renaissance. La croyance en son existence est omniprésente grâce au commerce de sa corne et à sa présence dans certaines traductions de la Bible. Des objets présentés comme d'authentiques « cornes de Licorne » s'échangent à prix d'or, crédités du pouvoir de purifier les liquides des poisons et de guérir la plupart des maladies. Peu à peu, on découvre qu'il s'agit en réalité de dents de narval, un mammifère marin arctique. Il est admis que les multiples descriptions de Licornes dans les récits de voyages correspondent aux déformations d'animaux réels, comme le rhinocéros et l'antilope. La croyance en l'existence de la Licorne reste toutefois discutée jusqu'au milieu du XIXe siècle et de tous temps, cette bête légendaire intéresse des théologiens, médecins, naturalistes, poètes, gens de lettres, ésotéristes, alchimistes, psychologues, historiens et symbolistes. Son aspect symbolique, très riche, l'associe à la dualité de l'être humain, la recherche spirituelle, l'expérience du divin, la femme vierge, l'amour et la protection. Carl Gustav Jung lui consacre une quarantaine de pages dans Psychologie et alchimie.

La Licorne figure depuis la fin du XIXe siècle parmi les créatures typiques des récits de fantasy et de féerie. Son imagerie moderne s'éloigne de l'héritage médiéval, pour devenir celle d'un grand cheval blanc « magique » avec une corne unique au milieu du front.

L'ancêtre de la Licorne est nommé Monokeros en grec ancien, ce qui signifie « avec une seule corne ». Ce nom grec est peut-être issu de l'Arabe « karkadann », qui désigne aussi le rhinocéros. Monokeros devient Unicornis en latin, signifiant également « à une seule corne », d'où l'autre nom de la Licorne en français : Unicorne.

De nombreuses créatures issues de légendes et de récits d'explorateurs sont nommées ou surnommées « Licorne », leur seul point commun étant la présence supposée d'une corne unique. C'est le cas du qilin chinois, plus connu au Japon sous le nom de kirin, de l’indrik russe, du re'em de la Bible, du tragelaphos d'Aristote, du Karkadann et du Shadhahvar perses, du Kartazonos (καρτάζωνος) de Claude Élien (dérivé du sanskrit « Kartajan », signifiant « roi du désert »), du camphruch et du pirassoupi d'André Thevet. Après sa découverte, le mammifère marin à l'origine du commerce des « cornes de Licorne » en occident, le narval, acquiert le surnom de « Licorne de mer », le narval étant perçu comme la version aquatique de l'animal terrestre légendaire, ce surnom perdure. L’Elasmotherium, grand rhinocerotidae éteint vu comme une origine possible des Licornes asiatiques, est pour sa part surnommé la « Licorne géante ».

Origine occidentale

Il est très difficile de remonter l'histoire de la Licorne occidentale au-delà des récits de Ctésias, au IVe siècle av. J.-C. Au crédit d'une origine préhistorique, l'une des peintures naturalistes de Lascaux est qualifiée de « Licorne » en raison de deux traits rectilignes évoquant une corne sur son front. Il s'agit vraisemblablement de la reproduction déformée d'un lynx.

Les observations mal comprises d'animaux réels expliquent en grande partie les multiples descriptions de la Licorne occidentale, mais l'histoire de cette créature se révèle bien plus longue et complexe, notamment en raison de sa symbolique. Création du haut Moyen Âge, la Licorne est une chimère. Elle ne provient pas d'une mythologie puisqu'elle ne présente aucun lien avec la création du monde, les gestes héroïques ou la fondation d'une ville. Elle naît d'un mélange entre traditions orales et écrites, récits de voyage et descriptions des naturalistes. Son origine est à rechercher dans les premiers bestiaires inspirés du Physiologos et les textes gréco-romains, eux-mêmes issus d'observation d'animaux exotiques : d'après Odell Shepard, la Licorne occidentale est issue du mélange entre le récit de sa capture par une vierge dans le Physiologos, et la description de Ctésias qui en a fait un animal féroce ne pouvant être chassé par des techniques conventionnelles.

Description

D'après Bruno Faidutti, la Licorne occidentale « eut une âme avant d'avoir un corps », une forme de « cavale blanche très parfaite » alliant la fine monture des damoiselles à la corne du narval, qui trône parmi les trésors royaux. Les auteurs grecs ne représentent pas la créature qu'ils nomment Monoceros, source d'inspiration des bestiaires médiévaux. Les premières Licornes médiévales ressemblent donc rarement à un cheval blanc, pouvant être proche de chèvres, moutons, biches, voire chiens, ours, et même serpents. Leurs couleurs varient : bleues, brunes et ocre. Leur taille est plus proche de celle du chevreau que du cheval.

Des manuscrits basés sur la Topographie chrétienne de Cosmas Indicopleustès rapprochent la Licorne d'une chèvre noire ou blanche, avec une barbichette et une longue corne droite. La généralisation de sa forme à la fois caprine et chevaline et de sa couleur blanche dans les représentations artistiques est le résultat du symbolisme et des allégories qui lui sont attribués au Moyen Âge. La Licorne occidentale acquiert généralement une très longue corne droite et torsadée, très caractéristique, issue de la défense du narval. C'est à la Renaissance qu'elle devient une créature plus fine, plus proche de la taille du cheval que de la chèvre, ne gardant que les sabots fendus et la barbichette en souvenir de son passé de « chevreau ». La robe blanche de cette Licorne qui acquiert du cheval sa taille et sa noblesse s'impose pour un animal symbole de pureté et de modestie.

Multiplicité des descriptions

Les différences dans les descriptions de Licornes par les explorateurs conduisent soit à réfuter son existence, soit à supposer de multiples espèces. L’Historia Naturalis de Quadrupedibus de Jan Jonston en présente ainsi huit, avec des noms latins, mais le problème se pose dès l'Antiquité, où l'on relève jusqu'à sept animaux « unicornes » : le rhinocéros, l'âne sauvage, le « bœuf indien », l'oryx, le bison, le « cheval indien » et le Monoceros proprement dit.

« Certaines ont un corps de cheval, une tête de cerf, une queue de sanglier, et ont une corne noire (...) On les appelle souvent monocéros ou monoceron. Une autre variété de Licornes est appelée églisseron, c’est-à-direchèvre cornue. Elle est grande et haute comme un cheval, mais semblable à un chevreuil ; sa corne est blanche et très pointue (...) Une autre espèce de Licorne est semblable à un bœuf, tachée de taches blanches ; sa corne est noire et brune, et elle charge son adversaire comme le fait un taureau » — Barthélemy l'Anglais, Livre des propriétés des choses (Début XIIIe siècle).

La corne unique n'est plus forcément le lien entre tous ces animaux unicornes, puisqu'à la fin du XVIe siècle, le cosmographe André Thevet décrit le Pirassoupi, « sorte de Licorne à deux cornes » :

« En la province qui est le long de la rivière de Plate se trouve une bête que les sauvages appellent Pirassouppi, grande comme un mulet, et sa tête quasi semblable, velue en forme d’un ours, un peu plus colorée, tirant sur le fauve et ayant les pieds fendus comme un cerf. Ce Pirassouppi a deux cornes fort longues, sans ramures, fort élevées et qui approchent de ces Licornes tant estimées. » — André Thevet, La Cosmographie universelle

Représentations féeriques

L'apparence de la Licorne dans les œuvres du XIXe siècle et d'après, inspirées par la féerie, accentue encore sa proximité avec le cheval blanc puisqu'elle perd parfois sa barbichette et ses sabots fendus. Solitaire, pure et bénéfique, la Licorne porte désormais une corne unique de couleur blanche, dorée ou argentée au front. La taille de cette corne ne dépasse plus les 45 cm. Elle est décrite comme « un cheval magique avec une corne », scintillante sous la lumière de la lune, cette corne dorée ou argentée renvoyant au monde féerique et à la magie.

Bruno Faidutti cite la description de Bertrand d'Astorg à titre d'exemple :

« C'était une Licorne blanche, de la même taille que mon cheval mais d'une foulée plus longue et plus légère. Sa crinière soyeuse volait sur son front ; le mouvement faisait courir sur son pelage des frissons brillants et flotter sa queue épaisse. Tout son corps exhalait une lumière cendrée ; des étincelles jaillissaient parfois de ses sabots. Elle galopait comme pour porter haut la corne terrible où des nervures nacrées s'enroulaient en torsades régulières. »

Histoire

Durant l'Antiquité, des animaux unicornes sont connus par les sources gréco-romaines. Ils n'appartiennent pas à une légende populaire vivante, et ne figurent que dans des récits de voyages et descriptions d'animaux recopiées les unes sur les autres. Ils ne marquent ni les arts plastiques, ni les récits créatifs, ni les légendes, ni la mythologie de l'Antiquité. Par son omniprésence dans l'Art et les récits des lettrés, la Licorne européenne devient ensuite l'animal imaginaire le plus important du Moyen Âge à la Renaissance.

Sources grecques

Les sources grecques se rattachent à l'histoire naturelle, la plupart de ces textes attestant d'une réelle croyance en l'existence d'un animal unicorne en Inde.

Le plus ancien texte de la littérature occidentale évoquant la Licorne date de -416 à -398, il est dû au médecin grec Ctésias, qui réside dix-sept ans à la cour de Perse, avec Darius II et Artaxerxès II. À son retour en Grèce, il rédige une Histoire de l'Inde nommée Indica (l'Inde étant un pays où il n'a jamais séjourné), dont il reste des fragments rapportés au IXe siècle par Photios. Ils décrivent, parmi les peuples et animaux fabuleux de l'Inde :

« [...] des ânes sauvages de la grandeur des chevaux, et même de plus grands encore. Ils ont le corps blanc, la tête couleur de pourpre, les yeux bleuâtres, une corne au front longue d'une coudée. La partie inférieure de cette corne, en partant du front et en remontant jusqu'à deux palmes, est entièrement blanche ; celle du milieu est noire ; la supérieure est pourpre, d'un beau rouge, et se termine en pointe. On en fait des vases à boire. Ceux qui s'en servent ne sont sujets ni aux convulsions, ni à l'épilepsie, ni à être empoisonnés, pourvu qu'avant de prendre du poison, ou qu'après en avoir pris, ils boivent dans ces vases de l'eau, du vin, ou d'une autre liqueur quelconque. Les ânes domestiques ou sauvages des autres pays n'ont, de même que tous les solipèdes, ni l'osselet, ni la vésicule du fiel. L'âne d'Inde est le seul qui les ait. Leur osselet est le plus beau que j'aie vu ; il ressemble pour la figure et la grandeur à celui du bœuf. Il est pesant comme du plomb et rouge jusqu'au fond comme du cinabre. Cet animal est très fort et très vite à la course. Le cheval, ni aucun autre animal, ne peut l'atteindre » — Ctésias, Indica

Au IVe siècle av. J.-C., le philosophe Aristote classe les animaux par le nombre de leurs cornes et de leurs sabots, peut-être en s'appuyant sur Ctésias. Il en distingue deux qui auraient une corne, l'âne indien et l'oryx :

« On peut encore remarquer que certains animaux ont des cornes, et que les autres n'en ont pas. La plupart de ceux qui sont pourvus de cornes ont le sabot fendu, comme le bœuf, le cerf et la chèvre ; on n'a jamais observé d'animal au sabot non-fendu à deux cornes. Mais il y a un petit nombre d'animaux qui ont une seule corne et le sabot non-fendu, comme l'âne des Indes. L'oryx n'a qu'une corne, et il a le sabot fendu. » — Aristote, Histoire des animaux

Mégasthène est, vers 300 av. J.-C., envoyé comme ambassadeur à la cour de Chandragupta Maurya, roi des Indes, à Pataliputra sur les bords du Gange. Il y reste une dizaine d'années et rédige son livre Indica, le plus important livre sur l'Inde antique écrit après les conquêtes d'Alexandre. Il décrit un animal solitaire des montagnes appelé « Kartazoon » ou « kartajan » d'après la langue du pays. Pour la première fois, cet animal unicorne est doux avec les autres animaux. Querelleur envers les siens, son agressivité ne s'adoucit qu'à la saison des amours et sa corne est utilisée comme remède contre les poisons. Strabon le cite en disant qu' « il existe dans les régions sauvages de l'Inde des chevaux à tête de cerf surmontée d'une seule corne ».

Sources romaines

La croyance se perpétue à l'époque romaine, Jules César attestant lui-même la présence d'une sorte de cerf unicorne dans la forêt hercynienne.

La description de Pline l'Ancien, au 1er siècle, sert de base à de nombreux ouvrages plus tardifs :

« La bête la plus sauvage de l’Inde est le monoceros ; il a le corps du cheval, la tête du cerf, les pieds de l’éléphant, la queue du sanglier ; un mugissement grave, une seule corne noire haute de deux coudées qui se dresse au milieu du front. On dit qu’on ne le prend pas vivant. » — Pline l'Ancien, Histoire naturelle, livre VIII, chapitre XXXI.

Au 2e siècle, Philostrate l'Athénien reprend le récit de Ctésias dans sa Vie d'Apollonius de Tyane, sans prêter foi aux vertus médicinales de la corne :

« Dans les marais qui bordent le fleuve on prend des onagres. Ces animaux ont sur le front une corne, dont ils se servent pour combattre à la manière des taureaux, et cela avec beaucoup de courage. Les Indiens font de ces cornes des coupes, et leur attribuent des propriétés merveilleuses : il suffit d'avoir bu dans une de ces cornes pour être pendant tout le jour à l'abri de toute maladie, pour ne pas souffrir d'une blessure, pour traverser impunément le feu, pour n'avoir rien à craindre des poisons les plus violents : ces coupes sont réservées aux rois, et les rois seuls font la chasse à l'onagre. Apollonius dit avoir vu un de ces animaux, et s'être écrié : « Voilà un singulier animal ! » Et comme Damis lui demandait s'il croyait à ce que l'on contait des cornes de l'onagre, il répondit : « Je le croirai quand on me montrera quelqu'un de ces rois de l'Inde qui ne soit pas mortel. Lorsqu'un homme peut me présenter, ou présenter au premier venu une coupe qui, loin d'engendrer les maladies, les éloigne, comment supposer qu'il ne commence pas par s'en verser à longs traits jusqu'à s'enivrer ? Et en vérité personne ne pourrait trouver mauvais qu'on s'enivrât à boire à une telle coupe. » — Philostrate l'Athénien, Vie d'Apollonius de Tyane

Au début du 3e siècle, Claude Élien reprend peut-être les récits de Ctésias, ou ceux de Mégasthène :

« J’ai appris qu’il naissait en Inde des onagres dont la taille n’est pas inférieure à celle des chevaux. Tout leur corps est blanc, sauf leur tête, qui se rapproche du pourpre, et leurs yeux, qui diffusent une couleur bleu foncé. Ils ont sur le front une corne qui atteint bien une coudée et demie de long : la base de la corne est blanche, la pointe rouge vif, et la partie médiane d’un noir profond. (…) d’après Ctésias, les ânes indiens qui possèdent une corne (…) sont plus rapides que les ânes, et même plus rapides que les chevaux et les cerfs (…). Voici jusqu’où va la force de ces animaux : rien ne peut résister à leurs coups et tout cède et, le cas échéant, est complètement broyé et mutilé. Il leur arrive même fréquemment de déchirer les flancs de chevaux, en se ruant sur eux, et de leur faire sortir les entrailles (…). Il est pratiquement impossible de capturer un adulte vivant, et on les abat avec des lances et des flèches (…). » — Élien, La personnalité des animaux

Apparition dans la Bible

L'introduction de la Licorne dans certaines traductions bibliques est l'une des causes de son inclusion à la mythologie chrétienne, entraînant son symbolisme médiéval. Dans les livres de la Bible hébraïque, le mot hébreu re'em, aujourd'hui traduit par « bœuf sauvage » ou « buffle », apparaît à neuf reprises avec ses cornes, comme une allégorie de la puissance divine. Par ailleurs, le livre de Daniel utilise l'image d'un bouc avec une grande corne entre les yeux dans un contexte différent : comme métaphore du royaume d'Alexandre le Grand.

Au 3e siècle av. J.-C. et 2e siècle av. J.-C., quand les juifs hellénisés d'Alexandrie traduisent les différents livres hébreux pour en faire une version grecque appelée Septante, ils utilisent pour traduire re'em le mot monoceros, qu'ils doivent connaître par Ctésias et Aristote.

À partir du 2e siècle, le judaïsme rabbinique rejette la tradition hellénistique et revient à l'hébreu (le texte massorétique). Par contre, la Septante devient l'Ancien Testament du Christianisme et dans sa version latine, la Vulgate, le grec monoceros est traduit soit par unicornis, soit par rhinocerotis. Selon Roger Caillois, les kabbalistes auraient noté les lettres de la Licorne (en tant que Re'em) : resch, aleph et mem, celles de la corne étant (Queren) qoph, resch et nun. Ce passage est fréquemment cité pour justifier du caractère indomptable de la Licorne :

« Le (re'em) voudra-t-il te servir, passer la nuit chez toi devant la crèche ?

Attacheras-tu une corde à son cou, hersera-t-il les sillons derrière toi ? » — Job (39, 9-10)

Selon Odell Shepard, les érudits d'Alexandrie placent réellement la Licorne au cœur du symbolisme chrétien. Au 3e siècle, de nombreux récits d'animaux assortis d'une morale circulent. Le premier bestiaire chrétien, le Physiologos, y trouve son origine. Son influence sur la diffusion de la légende de la Licorne est considérable.

Le Physiologos, recueil de brefs récits vraisemblablement rédigé en Égypte au 2e siècle, raconte pour la première fois la capture d'un Monoceros par des chasseurs utilisant une jeune vierge comme appât, entre autres descriptions d'animaux et de créatures imaginaires. Le texte est présenté comme une technique de chasse, non comme un mythe. Sa description pourrait toutefois être plus ancienne : les différents auteurs du Physiologos ont pu créer de toutes pièces le récit de la capture de la Licorne par une femme vierge en tant que symbole de l'incarnation du Christ, ce récit peut aussi trouver sa source dans la symbolique d'attraction sexuelle entre la corne phallique de la Licorne et la vierge pure, moralisée et adaptée à une vision chrétienne. Enfin, d'après Odell Shepard, ce récit pourrait être une pure création d'allégoristes chrétiens. Traduite en latin dès le IVe siècle, cette version grecque inspire d'innombrables auteurs de bestiaires occidentaux au Moyen Âge :

« Le psalmiste dit : « Ma corne sera portée dans les hauteurs comme celle de l'unicorne ». Le Physiologue a dit que l'unicorne a la nature suivante : c'est un petit animal qui ressemble au chevreau, et qui est tout à fait paisible et doux. Il porte une corne unique au milieu du front. Les chasseurs ne peuvent l'approcher à cause de sa force. Comment donc est-il capturé ? Ils envoient vers lui une vierge immaculée et l'animal vient se lover dans le giron de la vierge. Elle allaite l'animal et l'emporte dans le palais du roi. L'unicorne s'applique donc au Sauveur. « Car dans la maison de David notre père a fait se dresser une corne de salut ». Les puissances angéliques n'ont pas pu le maîtriser et il s'est installé dans le ventre de Marie, celle qui est véritablement toujours vierge, et le verbe s'est fait chair, et il s'est installé parmi nous » — Physiologos

La version latine la plus répandue cite la chasse de la même manière, en terminant ce court récit par une morale chrétienne : « Il en va de même aussi de notre Seigneur Jésus Christ, unicorne spirituel, qui, en descendant dans le ventre de la Vierge, prit chair en elle, fut pris par les Juifs et condamné à mourir sur la croix. À ce sujet David dit : Et il est aimé comme le fils des unicornes [Ps. 28, 6] ; et à nouveau dans un autre psaume, il dit de lui-même : ‘Et ma corne sera relevée comme celle de l’unicorne.’ » [Ps. 91.11]

Cosmas Indicopleustès, marchand d'Alexandrie qui vit au VIe siècle et voyage dans les Indes, écrit une cosmographie dans laquelle il cite la Licorne. Il en fournit une représentation à partir de quatre figures en cuivre, qu'il aurait vues dans le palais du roi d’Éthiopie :

« La Licorne est redoutable et invincible, ayant toute sa force dans la corne. Chaque fois qu'elle se croit poursuivie par plusieurs chasseurs et sur le point d'être prise, elle bondit sur un roc escarpé et se lance d'en haut ; pendant sa chute elle se retourne ; sa corne amortit le choc et elle reste indemne » — Cosmas Indicopleustès, Topographie chrétienne

Le Monoceros est étudié sporadiquement au XIe siècle, sans laisser de traces notables. Dès la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe siècle, la Licorne devient l'un des thèmes favoris des bestiaires et de la tapisserie dans l'occident chrétien. Elle n’apparaît toutefois que dans les ouvrages pour lettrés, soit une infime partie de la population médiévale. Il n’en est pas fait mention dans les contes et chansons du folklore populaire. Un folklore tardif, basé sur l'homophonie, veut qu'un seigneur du Maine soit un jour revenu d'une lointaine expédition avec une Licorne, et l'aie perdue. Il se mit à hurler « Ma Licorne ! Ma Licorne ! », d'où le nom du village : Ma Licorne-sur-Sarthe. Sans citer ses propres sources, Édouard Brasey ajoute que cette Licorne est devenue la favorite d'une certaine Hildegarde, et que des chasseurs la tuèrent ensuite.

Bestiaires et miniatures

Les premières Licornes européennes apparaissent dans des bestiaires inspirés du Physiologos, malgré les efforts de certains Papes pour interdire sa diffusion car il est considéré comme hérétique. Le récit est traduit dans un très grand nombre de langues, y le vieux français et le provençal. L'influence des textes gréco-romains, comme celui de Pline l'Ancien, est moindre. La Licorne acquiert un symbolisme chrétien justifiant sa présence dans toutes sortes d'œuvres religieuses, bien qu'elle soit issue de descriptions païennes. Elle rejoint le lion et l’éléphant dans les bestiaires : personne ou presque n’ayant eu l’occasion de voir ces animaux exotiques en Europe, l’existence réelle du Monoceros, quelque part dans un lointain pays, n'est pas remise en cause. Des centaines, voire des milliers de miniatures présentent la même mise en scène inspirée du Physiologos : la bête est séduite par une vierge traitresse, et un chasseur lui transperce le flanc avec une lance. Liée à la virginité des jeunes filles, la scène de « capture de la Licorne » semble issue de la culture de l’amour courtois, du respect de la femme, des loisirs délicats, de la musique et de la poésie.

Selon les versions, la jeune femme désireuse d'attirer une Licorne doit parfois être nonne, de naissance noble, pure de cœur, d'une grande beauté, vierge de tout contact avec un homme, ou encore tenir un miroir. La Licorne est créditée du pouvoir de reconnaître les vierges par l'odorat, ou grâce à ses propres dons magiques. Si la femme n'est pas vierge ou si des pensées impures lui occupent l'esprit, la Licorne la tue et s'enfuit. Le théologien Alain de Lille explique en son temps cette attirance des Licornes pour les vierges via la théorie des humeurs : la Licorne, « chaude » de nature, est irrésistiblement attirée par une jeune fille frigide.

Pierre de Beauvais cite littéralement le Physiologos. Cet ouvrage compare Jésus-Christ à « une Licorne céleste qui descendit dans le sein de la Vierge », et fut pris puis crucifié à cause de son incarnation. La corne ornant le front de la Licorne est symbole de Dieu, la cruauté de la Licorne signifie que personne ne peut comprendre la puissance de Dieu, sa petite taille symbolise l'humilité de Jésus Christ dans son incarnation.

Le Liber Subtilitatum de Divinis Creaturis (Livre de subtilité des créatures divines) de l'abbesse Hildegarde de Bingen, rédigé au XIIe siècle, est à la fois le plus riche des bestiaires médiévaux et le plus éloigné de la tradition grecque, puisqu'il s'attache aux propriétés des animaux. Elle recommande un onguent à base de foie de Licorne et de jaune d’œuf contre la lèpre. Le port d’une ceinture en cuir de Licorne est censé protéger de la peste et de la fièvre, tandis que des chaussures en cuir de cet animal éloigneraient les maladies des pieds.

Le plus détaillé des récits de « capture de la Licorne » figure dans le Bestiaire divin de Guillaume Le Clerc de Normandie, au XIIIe siècle :

« [...] Elle est si téméraire, agressive et hardie qu'elle s'attaque à l'éléphant avec son sabot dur et tranchant. Son sabot est si aigu que, quoi qu'elle frappe, il n'est rien qu'elle ne puisse percer ou fendre. L'éléphant n'a aucun moyen de se défendre quand la Licorne attaque, elle le frappe comme une lame sous le ventre et l'éventre entièrement. C'est le plus redoutable de tous les animaux qui existent au monde, sa vigueur est telle qu'elle ne craint aucun chasseur. Ceux qui veulent tenter de la prendre par ruse et de la lier doivent l'épier pendant qu'elle joue sur la montagne ou dans la vallée, une fois qu'ils ont découvert son gite et relevé avec soin ses traces, ils vont chercher une demoiselle qu'ils savent vierge, puis la font s'assoir au gite de la bête et attendent là pour la capturer. Lorsque la Licorne arrive et qu'elle voit la jeune fille, elle vient aussitôt à elle et se couche sur ses genoux ; alors les chasseurs, qui sont en train de l'épier, s'élancent ; ils s'emparent d'elle et la lient, puis ils la conduisent devant le roi, de force et aussi vite qu'ils le peuvent » — Guillaume Le Clerc de Normandie, Bestiaire divin

Brunetto Latini (1230-1294) donne dans son Livre du Trésor la description d'une Licorne redoutable dont le corps ressemble à celui d'un cheval, avec le pied de l'éléphant, une queue de cerf et une voix épouvantable. Sa corne unique est extraordinairement étincelante et a quatre pieds de long, elle est si résistante et acérée qu'elle transperce sans peine tout ce qu'elle frappe. La Licorne est cruelle et redoutable, personne ne peut l'atteindre ou la capturer avec un piège. La description de la chasse est la même que dans les autres bestiaires.

Philippe de Thaon, vers 1300, précise que la vierge doit découvrir son sein, puis que « la Licorne sent son odeur et vient à la pucelle, baise son sein et s’y endort, ce qui entraine sa mort ». Giovanni da San Geminiano parle dans son Summa de Exemplis et Rerum Similitudinibus Locupletissimad'une odeur de virginité qui rend la Licorne douce comme un agneau lorsqu'elle se réfugie dans le giron d'une jeune vierge.

Au XIIIe siècle, Marco Polo dit avoir aperçu une Licorne dans son Devisement du monde, mais sa description rappelle le rhinocéros. C'est également au Moyen Âge qu’apparaissent les représentations du cheval d'Alexandre le Grand, Bucéphale, portant une corne au front, symbole de puissance et de divinité. Bucéphale est censé se nourrir de chair humaine, mais seul Alexandre peut le monter, ce qui rejoint la légende de la Licorne attendrie par une vierge. Marco Polo y fait allusion : « On pouvait trouver en cette province (l'Inde) des chevaux descendus de la semence du cheval à corne unique du roi Alexandre, nommé Bucéphale ; lesquels naissaient tous avec une étoile et une corne sur le front comme Bucéphale, parce que les juments avaient été couvertes par cet animal en personne. Mais toute la race de ceux-ci fut détruite. Les derniers se trouvaient au pouvoir d’un oncle du roi, et quand il refusa de permettre au roi d’en prendre un, celui-ci le fit mettre à mort ; mais de rage de la mort de son époux, la veuve anéantit ladite race, et la voilà perdue... »

Contes notables

Le dit de l’unicorne et du serpent

Ce conte médiéval rapporté par Jacques de Voragine entre 1261 et 1266 met en scène un homme nommé Barlaam, qui vit dans le désert près de Senaah où il prêche souvent contre les plaisirs illusoires du monde. Instruisant Josaphat, le fils du roi, il lui raconte la parabole suivante :

« Ceux [...] qui convoitent les délectations corporelles et qui laissent mourir leur âme de faim, ressemblent à un homme qui s'enfuirait au plus vite devant une Licorne qui va le dévorer, et qui tombe dans un abîme profond. Or, en tombant, il a saisi avec les mains un arbrisseau et il a posé les pieds sur un endroit glissant et friable ; il voit deux rats, l’un blanc et l’autre noir, occupés à ronger sans cesse la racine de l’arbuste qu'il a saisi, et bientôt ils l’auront coupée. Au fond du gouffre, il aperçoit un dragon terrible vomissant des flammes et ouvrant la gueule pour le dévorer ; sur la place où il a mis les pieds, il distingue quatre aspics qui montrent la tête. Mais, en levant les yeux, il voit un peu de miel qui coule des branches de cet arbuste ; alors il oublie le danger auquel il se trouve exposé, et se livre tout entier au plaisir de goûter ce peu de miel. La Licorne est la figure de la mort, qui poursuit l’homme sans cesse et qui aspire à le prendre. ».

La Dame à la Licorne et le Chevalier au lion

Vers 1350, un conte courtois méconnu de Blanche de Navarre raconte qu'une princesse belle et chaste reçoit une Licorne du Dieu d’amour et se fait appeler « la blanche dame que la Licorne garde ». Elle épouse un seigneur qui part un jour à l’aventure et capture puis apprivoise un lion. La Dame se fait dire que son chevalier est mort, un mauvais seigneur en profite pour l’enlever. Le chevalier au lion, de retour, part à l’assaut du château du ravisseur, libère sa dame et tous deux quittent le château maudit, la dame montée sur sa Licorne et le chevalier sur son lion.

Temps Modernes

Avec l'arrivée de la Renaissance, la Licorne rejoint des traités de médecine à propos de l’usage de sa « corne » et des études bibliques discutant de sa présence dans les textes sacrés, en plus des ouvrages décrivant les animaux, des récits de voyages où les explorateurs affirment l'avoir rencontrée. Quelques traités d’alchimie, d'astrologie ou d’héraldique ou des commentaires sur les textes gréco-romains la mentionnent également.

Corne de Licorne

La fameuse « corne de Licorne » se voit associer, depuis la fin du Moyen Âge, des pouvoirs magiques et des vertus de contrepoison qui en font l'un des remèdes les plus chers et les plus réputés à la Renaissance. Sa principale utilisation médicinale est liée à son pouvoir de purification, mentionné pour la première fois au XIIIe siècle. Les légendes sur ses propriétés circulant dès le Moyen Âge sont à l’origine du commerce florissant de ces objets, qui deviennent de plus en plus communs jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, où leur origine réelle est connue. La « corne de Licorne », de forme torsadée, s’échange et circule, elle est censée être le bien le plus précieux que puisse posséder un roi. Son usage est connu à la cour du roi de France pour déceler la présence de poison dans les plats et les boissons : si la corne se met à fumer, c'est que le met est empoisonné. Elle est aussi consommée de plusieurs façons. Le cours de la « corne de Licorne » atteint son apogée au milieu du XVIe siècle, où elle est considérée comme le meilleur contrepoison existant avec la pierre de bézoard. Son prix ne cesse de baisser au cours des années suivantes pour s'effondrer au XVIIe siècle, quand la découverte du narval est connue.

Interprétations bibliques

Les traducteurs de la Bible du roi Jacques et ceux de la Bible de Martin Luther rendent le mot « re'em », respectivement, par « unicorn » et « einhorn », qui signifient « Licorne ». Cette présence de Licornes dans la Bible forme une preuve par autorité de l'existence de l'animal, en particulier pendant la Renaissance, puisque la Bible est censée, pour bon nombre de Chrétiens de l'époque, être dictée par Dieu. De nombreuses interprétations et des contes, en particulier Juifs, apparaissent en rapport avec l'épisode du Déluge. Selon un conte russe, la Licorne refuse de monter dans l'Arche de Noé et préfère nager, sûre de survivre. En quarante jours et autant de nuits, elle reçoit des oiseaux fatigués sur sa corne. Alors que les eaux commencent à baisser, l'aigle se pose à son tour sur sa corne et la Licorne, épuisée, coule et se noie. Selon la tradition talmudique, la grande corne de la Licorne, signe d'orgueil, l'empêche de trouver une place dans l'Arche. D'après des interprétations de la tradition hébraïque, la Licorne ne prend pas place dans l'arche de Noé mais ses qualités lui permettent de survivre au déluge, certaines versions ajoutent qu'elle y parvient en devenant le narval. Dans la gravure ci-contre, extraite d'un exemplaire des Antiquités judaïques de Flavius Josèphe publié en 1631, la Licorne est le seul animal à ne pas être en couple parmi ceux que Noé s'apprête à sauver des eaux.

Récits de voyages et d'exploration

Les récits de voyages et d'explorations forment l'une des bases de la légende de la Licorne : dès l’antiquité, Ctésias affirme à son retour des Indes que l’âne de ce pays porte une corne unique au milieu de la tête. Ses dires sont repris par Aristote. De la fin du Moyen Âge à la Renaissance, à l'époque des grandes explorations, de nombreux voyageurs assurent avoir vu des Licornes et en font des descriptions très précises, souvent contradictoires, qui amenèrent certains interprètes à croire que les Licornes formaient une famille comprenant des races différentes. D'autres interprètes doutent de la réalité de son existence.

Lors d'un séjour à La Mecque en 1503, l'explorateur italien Ludovico de Verthema rapporta avoir vu deux Licornes dans un enclos, elles auraient été envoyées au Sultan de La Mecque par un roi d’Éthiopie en gage d’alliance, comme la plus belle chose qui soit au monde, un riche trésor et une grande merveille. « Le plus grand est fait comme un poulain d’un an, et a une corne d’environ quatre paumes de long. Il a la couleur d’un bai brun, la tête d’un cerf, le col court, le poil court et pendant sur un côté, la jambe légère comme un chevreuil. Son pied est fendu comme celui d’une chèvre et il a des poils sur les jambes de derrière. C’est une bête fière et discrète. »

Le jésuite portugais Jérôme Lobo cherchait les sources du Nil quand il rapporte sa rencontre avec des Licornes dans un récit de 1672 : « C’est là que l’on a vu la véritable Licorne... Pour la Licorne, on ne peut la confondre avec le rhinocéros qui a deux cornes, pas droites mais courbées. Elle est de la grandeur d’un cheval de médiocre taille, d’un poil brun tirant sur le noir ; elle a le crin et la queue noire, le crin court et peu fourni… avec une corne droite longue de cinq palmes, d’une couleur qui tire sur le blanc. Elle demeure toujours dans les bois et ne se hasarde guère dans les lieux découverts. Les peuples de ces pays mangent la chair de ces bêtes comme de toutes les autres. »

Ambroise Paré cite le chirurgien Louis Paradis qui décrit une Licorne : « son poil était couleur de castor, fort lissé, le cou grêle, de petites oreilles, une corne entre les oreilles fort lissée, de couleur obscure, basanée, de longueur d’un pied seulement, la tête courte et sèche, le mufle rond, semblable à celui d’un veau, les yeux assez grands, ayant un regard fort farouche, les jambes sèches, les pieds fendus comme une biche, la queue ronde et courte comme celle d’un cerf. Elle était tout d’une même couleur, excepté un pied de devant qui était de couleur jaune. ».

En 1652, Thomas Bartholin cite « un animal de la grandeur d’un cheval moyen, de couleur grise comme un âne, avec une ligne noire sur toute la longueur du dos, et une corne au milieu du front longue de trois spithames ».

En 1690, le Dictionnaire universel d’Antoine Furetière donne cette définition de l'unicorne : « Il a une corne blanche au milieu du front, de cinq palmes de longueur... ». Un voyageur portugais décrit des Licornes éthiopiennes en ces termes : « La Licorne, qu’on trouve dans les montagnes de Beth en la Haute Éthiopie, est de couleur cendrée, et ressemble à un poulain de deux ans, hormis qu’elle a une barbe de bouc, et au milieu du front une corne de trois pieds, qui est polie et blanche comme de l’ivoire et rayée de raies jaunes, depuis le haut jusqu’en bas ».

Lieux d'observation

Les récits d'explorateurs concordent parfois pour situer les Licornes. L'Inde est très souvent citée, de même que l'Éthiopie, et ces deux pays forment les « terres d'élection des Licornes ». D'autres témoignages isolés mentionnent plusieurs lieux au Moyen-Orient, Madagascar, le Caucase, l'Asie du Sud-Est et, plus exceptionnellement, les côtes est américaines ainsi que le Groenland et l'Antarctique.

Les Licornes américaines sont censées vivre près de la frontière canadienne : « des animaux ressemblant à des chevaux, mais avec des sabots fendus, le poil dru, une corne longue et droite au milieu du front, la queue d’un porc, les yeux noirs et le cou d’un cerf. » Plus loin dans le même ouvrage, l'auteur décrit « des chevaux sauvages au front armé d’une longue corne, avec une tête de cerf, ayant le poil de la belette, le cou court, une crinière pendant d’un seul côté, les pattes fines, des sabots de chèvres. »

La Licorne survit aux différentes phases d'exploration de la Renaissance, contrairement à d'autres animaux légendaires comme le dragon et le griffon qui rejoignent les mythologies et les récits folkloriques. Lorsque des régions où sont censées vivre les Licornes se retrouvent entièrement explorées, d'autres récits mentionnent la bête dans des régions plus inaccessibles encore, comme le Tibet, l'Afrique du Sud et surtout le centre de l'Afrique.

Ouvrages savants et encyclopédies

Des ouvrages savants consacrés à la Licorne paraissent de la fin du XVIe siècle au XIXe siècle, dans de multiples encyclopédies, elle cohabite avec les animaux réels. Ces ouvrages évitent pour la plupart toute référence aux bestiaires médiévaux et se basent sur les multiples récits et témoignages, souvent disparates, des explorateurs ayant prétendument croisé des Licornes. Ils dissertent sur l'existence de l'animal, son apparence et ses propriétés.

En 1551, l’Historia Animalium de Conrad Gesner est considérée comme l'une des premières compilations d’histoire naturelle et connait de nombreuses rééditions. Il consacre six pages à la Licorne et surtout aux propriétés médicinales de sa corne, mais ne se prononce pas sur la réalité de l'existence de l'animal.

Ambroise Paré remarque dans son Discours de la Licorne, en 1582, une étonnante disparité dans les descriptions de l'animal présenté tantôt comme un cerf, un âne, un cheval, un rhinocéros voire un éléphant, avec des différences physiques importantes tant pour la couleur (pelage blanc, noir ou brun), la taille de la corne, que la forme des pieds. Il qualifie la Licorne de « chose fabuleuse » et reçoit les foudres de certains théologiens : « S’il y a des Licornes... ce n’est pas pour ce que l’Écriture Sainte le dit, mais pour ce que réellement et de fait il y en a, l’Écriture Sainte le dit ». Il remet aussi en doute l'utilisation de la corne de Licorne comme contrepoison, et procède à une expérience où il met un crapaud, animal alors réputé venimeux, dans « un vaisseau plein d’eau où la corne de Licorne avait trempé ». Il retrouve l'animal trois jours plus tard « aussi gaillard que lorsqu'il l'y avait mis ». L'ouvrage multiplie ainsi les exemples et les preuves inspirées de la méthode expérimentale pour réfuter l'existence de la Licorne, et surtout pour combattre l'usage médicinal de sa corne, très répandu à l'époque.

L'apothicaire Laurent Catelan tient un cabinet de curiosités et consacre son Histoire de la nature, chasse, vertus, proprietez et usage de la lycorne à la défense de la bête, en 1624. Il oppose les arguments d'Ambroise Paré aux siens, et se base sur les témoignages d'explorateurs, l’Écriture Sainte et le Re'em pour valider l'existence de la Licorne. Il la décrit comme une espèce à part entière qui, en fonction de son âge et du lieu où elle vit, présente des apparences différentes. Violente et féroce, elle se nourrit de poisons qui se concentrent dans sa corne. Son odorat lui permet de reconnaître l’eau empoisonnée et sa corne, dont l'intérieur est lui aussi empoisonné, attire à elle tous les poisons présents dans l’eau par sympathie, le venin attirant le venin. Cette même corne, très puissante car unique, a le double du pouvoir des cornes des animaux qui en possèdent deux. L'odorat permet à la Licorne de reconnaître la virginité, elle s'évanouit de joie lorsqu'elle rencontre une vierge. Capturée, la Licorne se laisse mourir de faim. L'absence de cadavre de Licorne retrouvé entier s'expliquerait selon lui par le fait que leurs possesseurs ne tenaient pas à se les faire enlever. Il dit aussi qu'il est impossible de créer de fausses « cornes de Licorne ».

La constellation de la Licorne aurait été nommée par l'astronome néerlandais Petrus Plancius en 1613, et cartographiée par Jakob Bartsch en 1624. Elle apparaitrait sur des travaux de 1564 et Joseph Scaliger rapporte l'avoir vue sur un ancien globe céleste perse. Il s'agit d'une constellation moderne et elle n'est pas associée à une quelconque mythologie, mais nommée ainsi par simple analogie avec l'image de la Licorne légendaire à cette époque.

La fin d'une croyance

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, la Licorne est parfois encore considérée comme réelle. La revue de l'orient de 1845 en fait une description encyclopédique, insistant sur le fait qu'« elle court toujours en ligne droite car la roideur de son cou et son corps ne lui permet guère de se tourner par le côté. Elle peut difficilement s'arrêter quand elle a pris son élan et renverse avec sa corne, ou coupe avec ses dents, les arbres de médiocre grosseur qui gênent son passage. On compose d'excellents remèdes avec sa corne, ses dents, son sang et son cœur, qui se vendent très cher ». En 1853, l'explorateur Francis Galton la cherche désespérément en Afrique australe, offrant de fortes récompenses pour sa capture : « Les Bushmen parlent de la Licorne, elle a la forme et la taille d’une antilope, avec au milieu du front une corne unique pointée vers l’avant. Des voyageurs en Afrique tropicale en ont aussi entendu parler, et croient en son existence. Il y a bien de la place pour des espèces encore ignorées ou mal connues dans la large ceinture de terra incognita au centre du continent ». Le Glossaire archéologique du Moyen Âge, de Victor Gay, en 1883, est le dernier ouvrage à la mentionner comme réelle.

Elle se retrouve sur de nombreux filigranes de la fin du XIXe siècle à la première moitié du XXe siècle. Ils possèdent des interprétations symboliques inspirées des signes de reconnaissances de sociétés secrètes, comme les cathares, les alchimistes, les sociétés antichrétiennes, maçonniques ou rosicruciennes.

Symbolisme

Avant que Carl Gustav Jung ne lui consacre une quarantaine de pages dans Psychologie et alchimie en 1944, la Licorne n'intéresse pas tant psychanalystes et symbologues. Les interprétations symboliques sont devenues très nombreuses. D'après les bestiaires médiévaux, elle a pour ennemi naturel l'éléphant et s'oppose plus tard au lion, dont l'aspect solaire et masculin est l'inverse du sien.

La « lettre du Prêtre Jean », un faux de la fin du XIIe siècle, raconte le combat entre un lion et une Licorne en ces termes :

« Le lyon les occit moult subtillement, car quand la Licorne est lassée, elle se mect de costé ung arbre, et lion va entour et la Licorne le cuyde fraper de sa corne et elle frappe l'arbre de sy grant vertus, que puys ne la peut oster, adonc le lyon la tue » — Prestre Jehan.

Le combat de la Licorne contre l'éléphant et le lion n'est cependant pas un thème artistique médiéval aussi populaire que celui de sa chasse ou de la purification des eaux.

L'idée selon laquelle la Licorne ne peut vivre qu'à l'état sauvage, loin des hommes, dans une forêt reculée dont on ne peut l'arracher, auquel cas elle mourrait de tristesse, est mise en avant par Carl Jung64 mais trouve son origine dans les bestiaires médiévaux et l'iconographie du XVe siècle, lorsqu'elle est associée aux hommes, femmes et bêtes sauvages, ou chevauchée par des sylvains.

À l'époque moderne, la Licorne est parfois représentée ailée, ce qui lui confère également les attributs de Pégase.

Symbole

Pureté et protection

La Licorne est également vue comme un animal pur et indomptable. Son pouvoir de déceler les impuretés renvoie à la fascination que la pureté exerce sur les cœurs corrompus. C'est une créature farouche, veillant sur le jardin de la connaissance. Androgyne, la Licorne évoque la restauration de l'état édénique. Elle est l'animal tantrique qui transmute les souillures et l'un des animaux gnostiques proposant la libération par la connaissance. Elle guide les artistes vers la vérité adamantine.

Elle est si véloce qu'on ne peut la capturer vivante, la poursuivre, c'est partir en quête de l'impossible. Pour les traducteurs de la Torah, c'est un animal magique, vigoureux, resplendissant et digne d'amour, un ange gardien qui veille sur l'être ayant conclu une alliance avec elle. Son rôle est de maintenir l'équilibre face aux forces obscures.

Amour et sexualité

La Licorne symbolise aussi l'amour et la lumière. Son symbolisme sexuel est explicite car cet animal est femelle et vierge, mais sa corne de forme phallique est un attribut mâle. Selon le Dictionnaire des symboles, cette corne peut symboliser une étape de la différenciation et la sublimation sexuelle, elle est comparable à une verge frontale, un phallus psychique renvoyant à la fécondité spirituelle. D'ordinaire, chez de nombreuses espèces animales, seuls les mâles portent des cornes, la corne de la Licorne évoque donc la puissance virile. La Licorne est parfois associée à la lascivité et la luxure, comme le prouvent quelques statues et des bas reliefs où elle place sa corne entre les seins nus d'une femme.

Aspect maléfique

C'est l'un des rares animaux à corne qui ne soit pas présentés comme maléfiques, bien qu'il existe quelques représentations démoniaques de ces créatures. Elles possèdent alors généralement une corne courbée, et se laissent chevaucher par des démons ou des sorcières. Deux textes au moins présentent des Licornes dangereuses et menaçantes : la légende de Barlaam et Josaphat, et le conte du Vaillant Petit Tailleur. Selon Carl Jung, la Licorne peut symboliser le mal, c'est-à-dire l'inconscient, parce qu'elle est dès l'origine un animal fabuleux et monstrueux.

Alchimie

Contrairement à ce que le psychanalyste Carl Gustav Jung et ses continuateurs affirment, la Licorne apparaît rarement et plutôt tardivement dans le pourtant riche bestiaire de la symbolique alchimique (dans lequel les animaux les plus courants sont les aigles, les lions, le phénix, les pélicans, les salamandres et les dragons).

Sources alchimiques historiques

Une représentation de la Licorne et de la vierge figure dans l'une des versions du XVIe siècle du manuscrit enluminé de l'Aurora consurgens (autrefois attribuée à tort à Thomas d'Aquin). Elle apparaît aussi, avec des significations différentes, dans deux livres d'emblèmes du tournant du XVIe siècle et du XVIIe siècle. Dans le poème alchimique De lapide philosophico (De la pierre philosophale) attribué à un certain Lambsprinck, publié pour la première fois en 1598 et illustré en 1625, la triade forêt/cerf/Licorne représente allégoriquement les trois parties de l'homme corps/âme/esprit qui, dans la théorie paracelsienne, sont utilisés pour représenter les trois « principes » constituants de la matière : le mercure, le soufre et le sel. Le cerf ailé symbole se retrouve également associé à la Licorne. Dans une illustration de la Philosophia reformata (1622) de Johann Daniel Mylius, la Licorne sous un rosier symbolise l'une des sept étapes du grand œuvre alchimique.

 
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